Les mathématiques : un jeu d’enfant ? Les signes du temps
oct 25

Aujourd’hui, c’est par une définition que je commencerai, celle de la langue comme lieu de la contradiction dialectique de l’appropriation et de l’échange linguistiques, afin de bien marquer, d’entrée de jeu, le changement complet de perspective qu’il nous faut opérer par rapport à ce que je vous ai dit lorsque j’ai tenté d’apporter une réponse à la question « Qu’est-ce que penser ? ». Nous passons, en effet, de l’analyse de ce qui, dans le langage relève de certains processus cognitifs (totalement implicites) que nous avons étudiés, à ce qui, en lui, relève entièrement de la sociologie, c’est-à-dire de la contradiction permanente (et tout aussi implicite) de la divergence et de la convergence (que désormais vous connaissez bien) constitutive de la personne. J’ajouterai que cette différence entre langage et langue, personne ne la fait. Et pourtant, l’anthropologie de Jean Gagnepain a prouvé que les deux plans de rationalité (rationalité verbale et rationalité sociale) étaient, cliniquement, tout à fait autonomes.

Je commencerai par illustrer cette opposition dialectique en partant de l’existence des langues. Rappelez-vous : pourquoi, vous disais-je, alors que tous les dauphins du globe parlent le « delphinien », si l’on peut dire, tous les hommes ne parlent-ils pas l’ « anthropien » ? Tout simplement parce que les dauphins - comme tous les autres animaux - cherchent à « communiquer » entre eux, tandis que ce qui caractérise l’homme, c’est précisément le refus de ce que l’on appelle, en langage courant,… la « communication » ! Il faut comprendre, en effet, qu’il n’y a homme qu’à partir du moment où il dit à l’autre : « Je ne suis pas toi », c’est-à-dire, vous le savez, que nous commençons par creuser nous-même un fossé entre nous et notre voisin, fossé qu’il nous faut bien, ensuite, combler, sous peine de rester condamnés à l’idiotisme, au sens étymologique du terme (l’idiotès, en grec ancien, est celui qui reste enfermé dans sa singularité). Autrement dit, il nous faut en permanence nous traduire, traduction qu’il faut tenir pour modèle de toute véritable communication.

Cela dit, si vous admettez cette  opposition dialectique de la divergence et de la convergence, que peut-on bien appeler « une » langue ? N’allons pas chercher bien loin un exemple.

Ce soir, nous sommes censés nous exprimer dans une même langue que nous sommes convenus d’appeler « le français », c’est-à-dire que nous utilisons un certain parler et que nous nous référons à une certaine doxa, c’est-à-dire à un certain savoir (au sens le plus extensif du terme) les deux étant indissociablement liés (exactement comme le sont, s’agissant du signe, le signifiant et le signifié). Je commencerai cependant par les distinguer pour la commodité de l’analyse.

En ce qui concerne le parler, il est clair qu’il n’a rien d’homogène, mais qu’il constitue un ensemble hétérogène dans les trois dimensions de notre « situation au monde », c’est-à-dire à la fois dans le temps, dans l’espace et dans le milieu (au sens social du terme, bien entendu).

Dans le temps, il est évident que le parler que nous utilisons aujourd’hui pour nous exprimer n’est plus celui de Molière, ni, à plus forte raison, celui de Montaigne, et encore moins celui dont on usait au Moyen Age. Et il n’est certainement pas, non plus,  le parler français dans lequel, demain, s’exprimeront vos enfants.

Dans l’espace, d’autre part, il est aisé de constater que notre français est plein non seulement d’anglicismes, comme on l’a assez remarqué, mais aussi d’emprunts faits à de nombreux autres parlers que l’anglais : l’arabe, l’espagnol, l’italien, par exemple, sans même mentionner le latin et le grec, baptisés « langues mortes », mais qui, chez nous, n’en restent pas moins extrêmement vivaces : à preuve, en français, il n’y a pas moyen de dériver sans parler grec et latin (cheval, équestre et hippique) !

Socialement, enfin, on voit toute la différence existant entre le français d’un académicien qui, s’adressant à une dame du monde, la salue d’un : « Mes hommages, chère madame », et celui du voyou qui la gratifiera d’un « Salut, la môme ! », ou, encore, entre le parler de tel qui « se rend chez le coiffeur » et celui de tel autre qui « va au coiffeur », et ainsi de suite (les exemples ne manquent pas !).

Cela dit, parler ne suffit pas encore pour dialoguer. En permanence, l’interlocution (qu’il ne faut pas confondre avec la locution) se réfère à un patrimoine constitué, d’idées reçues, d’opinions, de lectures journalistiques, scientifiques, littéraires, etc., patrimoine, lui aussi, parfaitement hétérogène dans le temps, l’espace et le milieu (c’est-à-dire variant pour chacun d’entre nous en fonction de son éducation, bien sûr, mais aussi de son métier, de ses curiosités, etc.) : voilà la doxa. Autrement dit, si je prononce, par exemple, le mot « structure », chacun d’entre vous interprétera spontanément ce mot d’une manière différente selon qu’il aura, ou non, reçu une formation en linguistique, en architecture, en physique atomique, etc. Cela signifie que, lorsque nous dialoguons en français, nous ne créons pas spontanément du savoir. Au mieux, nous contribuons à un savoir, mais, dans la plupart des cas, nous citons ou récitons ou, encore, célébrons (cela c’est la « littérature ») un savoir déjà utilisé, savoir que, de manière tout à fait significative, les Anglais appellent lore (qui a servi à former le mot « folklore »), et que les Allemands appelle Lehre (c’est-à-dire le savoir transmis par enseignement). Certains, chez nous, ont parlé de « mentalité », et d’autres de « civilisation », comme nos professeurs de langues qui, s’étant naguère aperçus que s’exprimer dans une langue n’était pas seulement la parler, mais encore dialoguer, se sont baptisés « professeurs de langues et civilisations ». L’intention était loin d’être blâmable, certes, mais la naïveté était bien grande qui consistait à mettre le parler d’un côté, et la doxa  de l’autre, laissant penser qu’il y a là deux réalités différentes qu’il s’agirait de mettre en rapport (quel rapport, au juste ?). Les deux, comme je vous l’ai dit, sont absolument indissociables.

Cela dit, nous avons bien le droit d’employer le mot « langue » au singulier, à condition d’y voir une entité politique, c’est-à-dire une entité résultant de la permanente réduction de l’écart existant entre la tendance à l’appropriation singulière d’un parler et d’une doxa (que cette appropriation soit celle de deux interlocuteurs, d’un petit groupe ou d’une vaste communauté, peu importe) et le partage de ce parler et de cette doxa, leur échange, leur mise en commun, autrement dit leur communication, au sens propre. Cette réduction politique, si vous voulez, est celle de l’écart entre l’idiotisme du schizophrène et le consentement du paranoïaque à toute parole émanant de son interlocuteur, quels que soient les propos qu’il tient, écart, donc, entre l’hétérogénéité absolue et l’homogénéité tout aussi absolue. Mais ce qu’il faut bien voir, ici, c’est que ces deux pôles, sauf blocage pathologique sur l’un des deux, existent en permanence chez tout sujet parlant dans le phénomène de la communication verbale. L’espace social de l’interlocution est un permanent va-et-vient entre ces deux pôles.

S’explique, du même coup, le fait que toute langue se trouve soumise aux deux « visées » politiques antagonistes (le conservatisme et le progressisme), qui tentent de résoudre la dialectique de la divergence et de la convergence, soit dans le sens de la convergence, soit dans le sens de la divergence.

D’un côté, on réduit l’hétérogénéité temporelle, spatiale et sociale des parlers et des savoirs dans le sens de l’homogénéité, en imposant une langue dans laquelle seuls quelques-uns s’expriment : chez nous, ce sont les habitants de l’Ile-de-France, voire, les Parisiens (« Il n’est bon bec que de Paris » disait déjà Villon). Et cette réduction se fait aux dépens de toutes les divergences internes, de quelque origine qu’elles soient, et c’est ainsi que le provençal ou le breton, par exemple, se trouvent exclus comme « patois ». Voilà la politique conservatrice, sinon réactionnaire (qu’elle soit de droite ou de gauche : pensez à Jules Ferry !), et comme on nie la variété des parlers et des savoirs, on peut dire : « Voilà le français ! ». Cette politique, bien sûr, ne peut jamais arriver à la pureté parfaite, puisque nous avons vu que s’exprimer dans une langue supposait l’appropriation singulière que nous faisons du signe, donc de la divergence : c’est une pureté de chat de gouttière ! On tente, néanmoins, d’ « arrêter », au sens quasi juridique du terme, un parler et une « littérature », ce qui donnait hier, chez nous, le dictionnaire de l’Académie française, la  Grammaire du bon usage de Grévisse, ainsi que, de mon temps, le fameux « Lagarde et Michard », véritables institutions destinées à nous donner l’illusion d’une homogénéité interne du français.

De son côté, que fait la politique progressiste (qu’elle soit de droite ou de gauche) ? Exactement l’inverse : elle prône une extension dans le temps, l’espace et le milieu du statut de langue à tous les parlers et à tous les savoirs. Cette fois, c’est Babel : en poussant à la limite, il y aurait autant de langues que d’individus. Non seulement on étudierait le « parler marseillais », pour reprendre le titre d’un ouvrage que vous devez connaître, mais on verrait des universitaires faire des thèses sur la langue du Marseillais vivant de la pêche, habitant près du Vieux Port et âgé de soixante ans ! En réalité, de même que la politique conservatrice est bien obligée de tolérer certaines divergences, la politique progressiste ne saurait jamais faire valoir ses revendications au point que chacun puisse avoir sa langue et que sa langue puisse toujours être reconnue.

Après avoir pris soin de distinguer le plus clairement possible ce qui, dans le langage, relève, d’une part, de processus cognitifs spécifiques, à savoir la contradiction dialectique de l’abstrait et du concret (le signe), et, d’autre part, ce qui relève d’un phénomène purement sociologique, à savoir la dialectique de l’appropriation et de la communication (la langue), je voudrais maintenant attirer votre attention sur le phénomène de l’interdépendance du signe et de la langue, autrement dit sur l’interférence du plan de la société sur le plan du signe.

A vrai dire, ce que nous appelons couramment « le langage » n’est ni signe, ni langue, mais la combinaison, au sens quasi chimique du terme, des deux. Il en est un peu du « langage » comme de l’eau, qui résulte de la combinaison, comme chacun sait, d’hydrogène et d’oxygène, corps simples dont la catalyse produit un corps autre, doué de propriétés nouvelles, et qui est précisément celui avec lequel vous vous lavez les mains, vous désaltérez, etc. Certes, comparaison n’est pas raison. Et cependant…

Cependant, il a pu être montré que, passée la période du babil, l’enfant possède très tôt la logique formelle d’un adulte - vers l’âge de deux ans ou deux ans et demi, c’est-à-dire dès qu’il dit, par exemple, « dodo », comme je vous l’ai dit. En d’autre mots, il n’y a pas de « langage enfantin » si nous nous plaçons du point de vue des processus cognitifs : la capacité de signe est innée chez l’homme. Mais il est vrai que cette capacité de signe ne peut se révéler qu’à travers l’imprégnation de la langue de l’autre, langue qui sera inculquée à l’enfant par son entourage (ses parents, sa famille, son milieu, l’école, etc.). Si cette imprégnation n’a pas lieu, sa capacité de signe ne pourra jamais se manifester. C’est le cas, bien connu, de « l’enfant sauvage », dont s’est occupé le docteur Itard. C’est le cas, encore, nous rapporte Hérodote, de ce bébé qu’un pharaon, curieux de savoir quelle pourrait bien être la première langue parlée par l’humanité, décida d’enfermer dans une pièce close dès sa naissance, et durant les premières années de sa vie. C’était absurde, et vous imaginez que le pauvre gamin, n’ayant pas pu s’imprégner d’une langue, était, du même coup, devenu incapable de signe, au sens où nous l’avons défini. L’erreur est de penser que les hommes ont parlé une « première » langue, précisément, première au sens chronologique. Cela revient à dire que l’Homo sapiens et l’Homo socius sont parfaitement contemporains.

C’est cette même interférence des plans (celui de la rationalité verbale et celui de la rationalité sociale) qui explique, d’autre part, que l’on n’a pas tout à fait la même logique selon que l’on pratique une langue comme le français qui possède, par exemple, au niveau du parler, ce que l’on appelle des « propositions relatives », et une langue qui, comme le japonais, n’en comporte pas. Tous ceux qui  ont pratiqué l’enseignement des langues dites « étrangères », ont rapidement compris qu’il ne s’agissait pas simplement de transmettre un parler et une doxa (« langue et civilisation »), mais qu’il y avait, de plus, divergence des logiques. Et, la contre-épreuve est facile à effectuer : on peut constater, à l’évidence, que la description du français faite par un Anglais, un Turc ou un Japonais n’a que bien peu à voir, logiquement, avec celle qui est faite par un Français. Bref, il y a autant de « français » qu’il y a de langues « étrangères ». Nous sommes dans la relativité la plus absolue ! Voilà pourquoi, d’ailleurs, il est complètement absurde d’avoir institué dans nos Facultés de Lettres des Départements de « Français Langue Etrangère » (le fameux « FLE » ne saurait, scientifiquement, avoir la moindre existence).

Cela dit, cette rétroaction (ou feed-back, pour employer le vocabulaire de la cybernétique) du sociolinguistique sur le cognitif permet peut-être, de donner, enfin, une définition précise du concept de mentalité. Ceux qui s’y réfèrent imputent généralement ce concept aussi bien au style des cathédrales qu’à la manière de se tenir dans un bistrot ou dans une salle à manger, etc. Sociologiquement, ce n’est pas faux. Mais, sociolinguistiquement, ce sont les traducteurs  qui ont le mieux cerné le problème : ils ont compris que passer d’une langue à l’autre n’était pas seulement passer d’un parler et d’une doxa à un autre parler et à une autre doxa (opération qui n’est déjà pas si aisée !), mais qu’il y avait toujours un reste absolument incompressible, une Weltanschauung pour reprendre le mot de Humboldt, c’est-à-dire une « vision du monde » propre à chaque langue, voire à chaque auteur écrivant dans la même langue. Eh bien, ce que l’on appelle « mentalité », au sens exact (et étymologique) du terme, c’est précisément cet univers mental qui résulte de l’empreinte de la langue sur nos processus cognitifs. Voilà qui explique, par exemple, que l’œuvre d’un Descartes, traduite en anglais, ne saurait jamais être l’œuvre que le philosophe aurait écrite s’il avait été  lui-même un Anglais ! A ce compte, vous voyez que même entre des langues qui entretiennent entre elles une indéniable parenté (tant au niveau du parler qu’au niveau de la doxa), il y a divergence de mentalités.

J’ajouterai, enfin, que cette divergence de mentalités, au sens exclusivement sociolinguistique que j’ai donné à ce mot, n’apparaît, nulle part avec plus d’évidence qu’entre les mathématiciens, qui, eux, ont, depuis longtemps, renoncé au rêve formaliste de « mathématiques pures », pour ne pas dire de « mathématiques universelles ». Les mathématiciens ne s’entendent pas entre eux, mais pas seulement pour des questions de théorie ! Pour vous en convaincre, ouvrez donc un livre de mathématiques, ne serait-ce que le plus simple des manuels, écrit par un Anglais, puis un autre écrit par un Allemand, et un troisième écrit par un Japonais : chacun de ces trois ouvrages vous restera peu ou prou hermétique, si vous ne possédez pas, au moins, les rudiments des langues anglaise, allemande ou japonaise, et ceci, même si ces ouvrages ne contiennent que des équations. Il existe bel et bien des langues mathématiques ! En réalité, il presque autant de mathématiques que de  mathématiciens, (et presque autant de mathématiques que d’objet à traiter : les maths de l’économie ne sont pas celles de l’astrophysicien, etc.). Vous voyez que le splendide isolement de « la langue bien faite », pour reprendre Condillac est une vaste rigolade ! Il faut  donc admettre que la mathématique, en tant qu’elle est du langage, en a toutes les propriétés, et, comme le langage, elle se fait langues, au pluriel. Il faut concevoir que les mathématiques sont une écriture de la logique conceptuelle résultant de notre capacité de signe ; mais comme cette logique conceptuelle est, dès le départ, inséparable des différentes langues qui la manifestent, son écriture, a fortiori, l’est aussi.

La chose est fort intéressante.  J’ai eu, personnellement, lorsque j’enseignais à Beyrouth,  l’occasion de me pencher sur le problème de la traduction en langue arabe de manuels de maths écrits en langue française. Mission impossible ! Pourquoi ? Eh bien, tout simplement en raison d’un irréductible qui tenait à  cette différence des mentalités dont je viens de vous parler. Et j’ai compris, du même coup, que l’ordinateur ne pourrait jamais aider en quoi que ce soit, s’agissant de la traduction d’une langue « naturelle », comme on dit, à l’autre. C’était l’époque, vers la fin des années soixante, où linguistes et informaticiens rêvaient de mettre au point des « machines à traduire ». Vous mettiez dans l’ordinateur, par exemple : « La chair est faible et l’esprit est ardent », la contre-épreuve vous donnait, dans le meilleur des cas, quelque chose comme : « La viande est molle et la cervelle brûle » ! Des années plus tard, j’ai retrouvé un de mes amis (ancien ingénieur de chez I.B.M.) qui s’échinait sur les moyens de traiter les mathématiques par l’informatique. Je lui ai dit : « Tu perds ton temps, hélas ! ». Pourquoi « hélas ! » ? Parce qu’il aurait été bien commode de pouvoir confier à l’ordinateur la résolution de toutes nos équations : cela aurait libéré les mathématiciens qui pourraient, enfin, s’atteler à cet immense effort qu’ils auront à fournir s’ils veulent prendre en compte la qualité. Mais vous comprenez que la pensée, même unijambiste, ne peut pas être traitée par l’ordinateur, tout simplement par ce qu’elle s’exprime dans des langues, aussi diverses et multiples que nos langues dites « naturelles ».

Fermons cette parenthèse : je ne voulais, ici, qu’illustrer la divergence des logiques, et, plus généralement, la divergence des mentalités, divergence qui est le propre de l’homme. Autrement dit, qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en lamente, nous ne nous entendrons jamais entre Français, ni même entre Européens. Vous pensez bien que, à plus forte raison, la mondialisation de la pensée n’existera jamais : il y aura toujours, bel et bien, perpétuels conflits de mentalités ou de civilisations. Pourquoi ?

Tout simplement parce que, comme vous le savez, l’universel n’a rien d’humain. Le seul universel, en l’homme, c’est son corps naturel d’anthropien, mais il convient d’ajouter que c’est ce corps d’anthropien qui lui permet, à la différence des singes anthropoïdes (sans même parler des ordinateurs !) d’élaborer de la singularité, (de la différence, si vous préférez), singularité qui se constate dans tous les domaines : il ne peut pas plus exister de « langue universelle » que d’ « art universel » de « droits de l’homme universels », ou de « religion universelle » : il n’existe que des langues, des styles, des codes, ou des sectes. Voilà ce que nous avons beaucoup de mal à admettre en Europe (sinon en en Occident) depuis la Renaissance, c’est-à-dire depuis la naissance d’un humanisme qui, aujourd’hui encore, nous  fait prendre pour des universaux des conceptions qui n’étaient et ne restent que les nôtres. Nous n’avons plus le droit de mépriser à ce point ce qu’il y a d’humain dans l’homme ! Il faut, bien au contraire, que nous apprenions à nous traduire, c’est-à-dire à surmonter, par le dialogue, nos divergences à tous les niveaux, du plus microscopique (dans la moindre de nos conversations) au plus macroscopique (dans les rapports entre les nations, voire les « civilisations »).

Vous voyez qu’en parlant de « traduction », c’est, en réalité, de tous nos échanges sociaux qu’il est question, échanges qui se fondent tous (qu’il s’agisse de l’échange de mots, de biens, de femmes, etc.) sur l’appropriation. Vous pourriez me dire que l’animal, lui aussi, s’approprie : un terrier, par exemple, ou bien un territoire, ou encore des femelles. Certes, mais pratique-t-il l’exogamie ? Avez-vous déjà vu, d’autre part, deux loups s’échanger leur territoire ? Ou, encore, un lièvre louer son gîte ? Non, bien sûr. Cela n’existe pas, sinon chez La Fontaine… et chez les éthologues ! Hic jacet lepus, c’est le cas de le dire ! Tout est là ! Et c’est pourquoi l’animal n’est pas « politique », au sens d’Aristote, c’est-à-dire que, à la différence de l’homme, il ne passe pas contrat, ne signe pas de traités, en un mot, qu’il n’élabore pas de lois. Si vous préférez, il n’a pas d’usages arbitrairement codifiés.

Eh bien, justement, la langue, c’est l’usage arbitrairement codifié, autrement dit, c’est la loi : ce n’est pas pur hasard si, en latin, lex et le verbe qui signifie « lire » (legere) sont formés sur le même radical. Mais alors, me direz-vous, d’où nous vient-elle, la loi ? De nous, tout simplement, exactement comme c’est en nous que réside la capacité de signe. Autrement dit, de même que nous avons parlé de l’existence, chez l’homme, d’un principe structurant cognitif, il nous faut également admettre, chez lui, l’existence d’un principe structurant analogue à celui qui nous permet de produire du signe, mais qui nous permet, cette fois, de produire de la société, et pas seulement de vivre en troupeau. Mais entendons-nous bien sur les termes : en parlant de « troupeau », ne pensez pas qu’il s’agit en quoi que ce soit de dénigrer l’animal. Le troupeau, c’est une certaine organisation du « vivre ensemble », comme disent certains, organisation qui peut atteindre, chez certaines espèces, un degré d’élaboration extrêmement complexe que nous sommes encore loin de connaître. Et en tant que nous ne cessons jamais d’appartenir au règne animal, il nous arrive de vivre en troupeau : voyez tous les phénomènes de contagion émotive, les phénomènes de foule, les phénomènes de masse, (comme ceux qui se sont produits lors de la mort de Michael Jackson), etc.- et peut-être, même, avons-nous en commun avec l’animal ce que l’on appelle la « sympathie », le fait, étymologiquement, de « souffrir avec ». Mais nous sommes des animaux différents, en ce sens que nous avons la capacité, en prenant notre animalité (en ce qu’elle a de grégaire) comme tremplin, d’accéder, par abstraction, au principe de la singularité, principe que nous réinvestissons ensuite dans notre animalité, sans plus jamais pouvoir coïncider avec elle. Là encore, il y a, dans cette opposition bipolaire du singulier et de l’universel un « jeu » tout à fait analogue à celui que nous avons analysé concernant le réinvestissement de la structure verbale dans l’univers du monde à dire.

Cela dit, tout le monde sait bien que les lois sont faites pour être amendées, abrogées ou remplacées un jour ou l’autre. Si, donc, il n’y a pas de lois universelles, il ne saurait non plus y avoir de lois éternelles. De même, pourquoi n’y a-t-il pas de contrat qui ne comporte une clause de résiliation ? C’est que la résiliation est le fondement même du contrat : pas de contrat qui ne stipule la possibilité de se dé-contracter, si j’ose dire ! Et il en va de même de tous nos traités, de tous nos compromis etc., bref de toute politique (au sens non politicien du terme, vous l’avez compris). De politique, au fond, dans ce sens-là, il n’y en a qu’une : c’est la révolution permanente, dans la mesure où nous ne cessons d’être soumis au devenir.

Eh bien, et c’est par ces mots que je terminerai, il en va exactement de même de la traduction, et donc de la langue. Voilà pourquoi, comme je vous l’ai dit un jour, les traductions, cette fois au sens « linguistique » du terme, sont toujours à refaire (avez-vous remarqué à quel point elles « vieillissent » vite ?). Voilà pourquoi, aussi, le travail d’élaboration d’un dictionnaire de l’Académie française ou d’une Grammaire du bon usage ne saurait avoir de cesse. Voilà pourquoi, enfin, le célèbre « Lagarde et Michard » du temps de mes études est en train d’être supplanté par de nouvelles anthologies « folkloriques »  (au sens anglo-saxon du mot, bien entendu !).

Avant de vous quitter, je vous propose que nous fassions ensemble une très brève récapitulation méthodologique.

Si vous m’avez suivi, vous avez compris que parler du « Langage » comme d’une réalité scientifique est un leurre, puisque ce « Langage » fait intervenir quatre ordres de déterminismes. Un déterminisme proprement cognitif que nous avons abordé lorsque nous nous sommes posés la question « Qu’est-ce que penser ? » ; un déterminisme technique, dont je vous ai parlé en traitant des « manières d’écrire » ; un déterminisme social, que nous venons d’envisager aujourd’hui qui fait que le langage se fait langue ; et enfin un déterminisme éthique (ou moral) dont je vous ai entretenu en vous parlant de « la liberté d’expression ». Bref le langage ne saurait en aucun cas être une « donnée » scientifique. Autrement dit, la Science de l’homme, comme toute les autres sciences, doit commencer par établir ses données. De ce point de vue, il n’y a aucune différence entre nous et Lavoisier, qui a fait scientifiquement éclater ce phénomène de nature que nous appelons « l’eau » pour poser l’existence de H2O. Lavoisier a, pour ainsi dire « déconstruit » ce phénomène naturel pour en faire ce que l’on appelle un « objet de science », et vous savez que c’est grâce à lui que nous sommes passés de l’alchimie à la chimie. Eh bien, il nous faut déconstruire à notre tour « l’homme », et, donc, tous les phénomènes, non plus naturels, mais culturels.

Cette différence entre langage at langue est absolument fondamentale, et personne ne la fait, sauf les médiationnistes, bien entendu, et c’est bien dommage. Résultat : on parle en permanence « la bouche pleine », si je peux dire, et l’on se condamne à ne rien voir, et à ne rien dire, scientifiquement, de ce qui passe pourtant, à tort (comme nous aurons  peut-être l’occasion de le voir) comme  l’entéléchie de l’homme : la pensée.

Avant de vous quitter pour le temps des vacances, je voudrais tout de même vous signaler combien il est invraisemblable qu’au pays des châteaux de la Loire, qui a derrière lui une tradition de culture et d’intelligence plusieurs fois séculaire, il faille se battre pour faire admettre une théorie à laquelle les Chinois eux-mêmes commencent à s’intéresser. Nous allons avoir l’air malin !

Mais il n’y a pas que les Chinois ! Je cite Jean Gagnepain : « Nous ne prétendons pas, il s’en faut, tout savoir ; mais nous croyons être capables d’aider, du moins, à mieux chercher. Ainsi, n’est-il pas vrai qu’à l’Ouest il n’y ait rien de nouveau. Les quelques représentants que nous avons jusqu’aux Etats-Unis, pourraient même bien, un jour ou l’autre, renvoyer à la nouvelle Europe un Colomb de notre cru apte à éclairer, en retour, ce qui demeure de l’Ancien Continent. L’actuelle facilité des contacts doublée de la quasi-instantanéité de l’information devrait, en vérité, simplifier la tâche, pourvu que les responsables y mettent quelque bonne volonté » (Raison de plus…, p. 120).

« Quels responsables » me direz-vous ? Ce que l’on appelle les « pouvoirs publics », bien entendu, mais aussi les journalistes… et chacun de vous, si vous y consentez.

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