Le naufrage de l’autorité Le nouvel opium du peuple
oct 25

La question est tout à fait actuelle, dans la mesure où il touche au problème de la légitimité du pouvoir. Attention je dis bien la légitimité, et non la légalité. La légitimité relève de la morale, la légalité relève de la société. Question très délicate.

Le nœud  du légal et du légitime se trouve dans ce que l’on appelle « pouvoir » ou « gouvernement » ou encore « autorité », puisque le pouvoir, quel qu’il soit doit (ou devrait) légaliser le légitime, c’est-à-dire que le problème de tout gouvernement consiste dans une quête de la légitimité. Il ne suffit pas d’être légal, il faut encore être légitime.

Or cette quête de légitimité, par tous les gouvernements, depuis la nuit des temps, on la demande, selon les politiques, soit au sacre, soit à l’élection. Autrement dit, on invoque, pour justifier l’autorité du chef, soit le droit divin, soit le droit des hommes. Mais ce n’est pas parce que le roi était sacré qu’il devenait automatiquement un homme moral, et ce n’est pas parce que l’on élit quelqu’un qu’il a des vertus pour autant ! Autrement dit, qu’il s’agisse de l’onction ou de l’élection, cela revient, à la limite, au même. L’élection peut être une mesure de la popularité du chef (surtout lorsqu’il est « pipolisé » !), ce ne peut pas être du tout une garantie de sa  valeur « humaine », c’est-à-dire, finalement, de son autorité, car aucune société ne peut conférer à ceux qui  la dirigent ou règnent sur elle, la moindre autorité

Vous comprendrez mieux, alors que ce constant dialogue du légal et du légitime fait qu’un pouvoir en place s’interroge  toujours sur lui-même, et finit par sombrer dans le légalisme. Or, à quoi aboutit le légalisme ? Tout simplement à l’immobilisme. Mais, l’humain résistant toujours en l’homme, le politique résiste et cette résistance du politique aboutira à un antagonisme de plus en plus exacerbé du légal et du légitime, antagonisme qui conduira à un craquement de l’un et de l’autre, c’est-à-dire à une insurrection du légal, d’un côté, ou à une insurrection du légitime, de l’autre. L’insurrection du légal se fera par un mépris radical de la morale : c’est le fascisme. L’insurrection du légitime se fera, au nom de la morale, par un affranchissement de toute loi : c’est l’anarchisme. Fascisme, d’un côté, et anarchisme, de l’autre, sont des maux qui sont dus au légalisme, selon que l’on est de droite ou de gauche. Mais dans les deux cas, la réalité humaine se défend contre une sorte d’institutionnalisme qui finit par mettre « l’homme au service du sabbat » plutôt que le « sabbat au service de l’homme ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Eh bien Matthieu, l’évangéliste, se promenait un jour du sabbat et se mit à cueillir des épis. Les pharisiens dirent  qu’il ne fallait pas  toucher à quoi que ce soit le jour du sabbat. Alors le Christ leur répond : « Le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. Le Fils de l’Homme est maître même du sabbat ». A l’époque, c’était scandaleux ! Ce qu’il condamnait c’était de se contenter d’obéir à un rite, alors que ce rite était vide. On peut pousser la chose jusqu’à dire, et certains l’ont dit non sans raison, que le Christ  historique était un véritable anarchiste, un anarchiste non-violent, bien entendu (on prête même à Malraux d’avoir prétendu que le Christ était le seul anarchiste qui ait réussi, ce qui, à mon sens, n’est pas faux du tout).

Quoi qu’il en soit, d’un bout à l’autre de l’Evangile, on parle de sa lutte contre les pharisiens qui constituaient la classe sacerdotale (il les traitait de « sépulcres blanchis », c’est-à-dire d’hypocrites) ; on l’accusait de ne fréquenter que des publicains qui faisaient payer les contributions pour l’Empire romain ; il passe pour un révolutionnaire, etc. D’ailleurs il a annoncé la destruction du Temple, qui était l’endroit où l’on pratiquait la religion de l’époque (qui est l’équivalent de la basilique Saint Pierre de Rome !) ; il y a dans l’histoire une révolte du Christ contre le cléricalisme. Bref, il a rompu avec une certaine tradition, et il va plus loin encore : il rompt avec toutes les conventions. Pour les Juifs, par exemple, c’était important de bien savoir si on était juif ou pas. Or lui, il accueille la Samaritaine, il accueille le centurion romain, il accueille Zachée qui était le trésorier général, il accueille la femme adultère, sans faire la différence. Il vous dit, et c’est cela qui, du point de vue du clergé en place de l’époque, était abominable : « Le Fils de l’Homme n’est pas venu pour être servi, il est venu pour servir ». Voilà l’idée même qu’a donné le Christ à son époque : il était en révolution contre un certain ordre clérical auquel son enseignement s’opposait, point à point.

Ici, je voudrais ouvrir une parenthèse. Nous rencontrons une grande difficulté s’agissant des rapports de la morale et de la religion : nous télescopons constamment les deux domaines (de même que nous télescopons morale et société). Bien sûr une religion peut avoir des préoccupations en matière de morale, mais pourquoi dans ce domaine plus que dans tel autre ? Avouez que c’est tout de même étrange, car la morale n’est une affaire ni de doctrine religieuse, ni d’églises, c’est une affaire de l’homme : on sait bien qu’il existe des peuples parfaitement irréligieux, et qui n’en ont pas moins conçu des sagesses extrêmement élaborées. Vous voyez alors combien il est curieux que chez nous, à la Renaissance, la pensée se soit libérée de la théologie moyenâgeuse - c’est ce que Bacon appelait, comme je vous l’ai dit, la « philosophie naturelle » et que l’on a appelé par la suite la « libre pensée » -, mais non l’éthique de sorte que si nous avons connu la « libre pensée », la « libre morale », si j’ose dire, malgré les efforts de Kant, de Schopenhauer et surtout de Nietzsche n’a pas pu naître encore véritablement. En réalité s’est perpétué à travers les siècles jusqu’à nous un lien plus profond entre la morale et la théodicée qu’entre la pensée et la théologie, et ce lien continue, aujourd’hui encore, à tout brouiller (même dans une société comme la nôtre qui a effectué, du moins théoriquement, la séparation de l’Eglise et de l’Etat), au point que, la morale s’identifiant pour lui à la religion, un Freud ait pu dire que la religion était une névrose ! Mais revenons à nos moutons.

Que disait le Christ ? Qu’une institution, quelle qu’elle soit, est faite pour servir l’homme, et non l’homme pour servir l’institution. C’est-à-dire qu’un syndicat est fait pour servir les ouvriers, l’institution scolaire pour servir la jeunesse, l’institution bancaire pour servir les salariés (et les épargnants), l’Eglise pour servir les fidèles, etc. Cela, naturellement, semble aller de soi. Mais, quand un système s’écroule, comme c’est le cas chez nous, que recherchent les institutions ? Comme elles ne servent plus à rien, elles recherchent à rester en vie à tout prix, c’est-à-dire au prix d’un honteux légalisme. Si bien que l’on en arrive au point que c’est l’ouvrier qui est au service du syndicat, l’institution scolaire au service des profs, les curés au service de l’Eglise, etc. Or quand l’institution prime, ce qui est le cas aujourd’hui, on n’est pas loin d’être foutu, et l’homme étant ce qu’il est, c’est, à plus ou moins long terme, le déchaînement de la violence.

Mais je préciserai en disant que c’est, en réalité, le déchaînement d’une contre-violence. Ce qu’il faut bien comprendre c’est que le légalisme est une violence, une véritable violence légale. Les Romains qui ont inventé le droit et l’ont porté à un point de perfection absolu, disaient déjà : « Summun jus, summa injuria », c’est-à-dire : « Excès de justice, excès d’injustice », dans la mesure où une application trop rigoureuse de la loi conduit à l’iniquité. Mais, enfin, regardez les scandales financiers : c’est vraiment l’épargnant au service de l’institution bancaire, sinon au service d’escrocs, mais des escrocs qui agissent en toute légalité !

Il faut donc distinguer soigneusement la loi et la morale, la légalité et la légitimité. C’est Nietzsche qui a le mieux pensé les rapports du légal et du légitime. Sa morale est bel et bien une morale mais une morale « sauvage » comme on dit, c’est-à-dire une morale non institutionnalisée, une morale dissociée de la loi, bref, une morale sans moralisme. Trop souvent, nous, français,  lorsque nous lisons Nietzsche et que nous entendons parler de sa « Volonté de puissance », nous interprétons cette « Wille zur Macht » comme un déchaînement de violence. Or, nous faisons, en réalité, un contresens terrible, parce que la véritable rupture qui s’est opérée chez lui est une rupture avec les « valeurs » (« Werke ») à l’égard de la société. Il est, en conséquence absurde de parler, de « morale du devoir » (le devoir est un concept sociologique), comme on l’a fait, en mélangeant morale et société, absurde aussi de parler de « morale citoyenne », de « justice sociale », etc. Bref la morale nietzschéenne (comme celle du Christ) c’est l’anticonformisme. Il distingue l’autorité, de la « Moralität », qu’il appelle « la morale des lâches » (des « sépulcres blanchis »). Or la « Moralität », c’est le conformisme. Il oppose donc la légitimité au simple conformisme moral comme l’avait déjà formulé, en 1885, un Français peu connu (Jean-Marie Guyau), dans sa thèse :« Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction », ouvrage que Nietzsche avait en permanence sur sa table de travail. Et puisque je viens de parler de la France, vous savez peut-être que Gide, dans un roman qui fit scandale dans les milieux bourgeois, je veux parler de « L’Immoraliste », prit fait et cause pour la morale nietzschéenne. En réalité, si on excepte Gide, Nietzsche a été interprété totalement de travers, pendant très longtemps, en France, parce que sa rupture correspondait en même temps au déchaînement de violence politique qui a produit, en Allemagne, après  la république de Weimar, le fascisme, c’est-à-dire à l’insurrection du légal contre le légitime. Mais quand Hitler osait se servir de Nietzsche, qu’il n’avait absolument pas compris, en tentant de le récupérer comme penseur du nazisme, c’était une contradiction absolue. Autrement dit, le nazisme et Nietzsche ont en commun de sortir de la même rupture, mais dans un cas, il s’agit d’un phénomène de violence politique (problème social), dans l’autre, il s’agit, sur le plan moral d’un affranchissement de la liberté à l’égard du conformisme, c’est-à-dire que Nietzsche est contemporain de la naissance du nazisme, cela ne veut pas dire du tout qu’il en soit la cause. Il faut comprendre que Nietzsche, s’il avait vécu sous Hitler aurait dit « Jamais je ne serai nazi », de même que Marx, s’il avait vécu sous le régime communiste aurait dit : « Jamais je ne serai communiste » et de même, encore, le Christ, s’il revenait de nos jours, dirait : « Jamais je ne serai catholique ».

Cela dit, c’est parce que la morale s’est longtemps confondue avec la respectabilité que, dans l’âge qui nous a précédé, la morale, c’était le conformisme, ce que l’on appelait la « décence », le « Qu’en dira-t-on ? ». La décence, c’est l’acceptabilité, c’est « Cela se fait » ou « Cela ne se fait pas ». Combien de bourgeois, de mon temps, respectaient le mariage, mais passaient trois nuits de la semaine au bordel ? Ils ne divorçaient pas. Qu’est-il arrivé, depuis, dans cet affranchissement de la légitimité par rapport à la légalité ? Il y a eu rupture : après 68, il y a eu,  explosion d’indécence, c’est-à-dire explosion d’un anticonformisme parce que les jeunes, dont j’étais, avaient pesé ce que valait une « moralité » bourgeoise qui n’était que décence et respectabilité, et les vieux disaient « Ils sombrent dans l’amoralité ». Pas du tout, cela n’a strictement rien à voir. Je crois que l’indécence (avec tous ses excès) n’est pas nécessairement une preuve d’amoralité, de même que la décence, hier, n’était pas nécessairement une preuve de moralité. Il y a là deux choses complètement différentes.

Alors que faire aujourd’hui pour éviter les déchaînements de la violence ? Tout simplement réinventer la morale, et d’urgence. Je laisserai de côté l’ensemble des domaines concernés,  pour m’en tenir à la crise de l’autorité, qui est une crise essentiellement morale, si vous avez compris qu’il n’y a pas d’autorité sans légitimité, et que la légitimité est une question de morale.

Je commencerai par vous signaler que les gouvernants ont tous en commun de n’avoir pas de formation spécifique. Voilà qui est très curieux. Il y a toujours eu, bien sûr, des théories du pouvoir et de l’autorité, mais vous savez bien que ce n’est pas avec la théorie que l’on fait le boulot. Un prof de physique n’est pas un physicien, mais un physicien n’est pas un ingénieur. De même, un médecin n’est pas nécessairement un grand biologiste, etc. Autrement dit, entre la théorie et son application, il n’y a pas de rapport immédiat, alors qu’il devrait tout de même il y en avoir un. Sans théorie, en effet, on ne voit pas ce que l’on applique, mais on se contente d’appliquer pour faire plaisir à la population qui attend que l’on intervienne. Cela ne suffit pas : encore faut-il que les modèles théoriques se trouvent être interrogés par la pratique qui permet, précisément, de se poser les questions. Or, il n’y a guère qu’une partie des formateurs qui reçoivent, depuis le Moyen Age, un type de formation approprié, formation qui est donnée, aujourd’hui, aux élèves des Grandes Ecoles : l’Ecole des Arts et Métiers, l’Ecole polytechnique, l’Ecole de médecine, etc.

Mais seuls les gouvernants ont toujours échappé à une formation à l’exercice de l’autorité : il n’existe aucune Ecole du gouvernement. Autrement dit ils n’ont jamais appris ce qu’ils font - ou ce qu’ils devraient faire ! Le service public est le service qui n’est représenté que par des ignares dans le domaine. Il a fallu chercher un critère pour les recruter : il n’y avait rien. Pas d’Ecole ! On aurait dit que c’était un métier qui ne s’apprenait pas, sinon sur le tas. On a bien essayé de le fonder un peu sur autre chose, à savoir l’Ecole Nationale d’Administration. Mais il s’agit là d’une Ecole formant non pas des gouvernants, mais des administrateurs, c’est-à-dire, au fond des chefs de cabinet, qui n’ont aucune connaissance du terrain. On arrive à une situation où l’on a des gens non formés au gouvernement et qui gouvernent, et des administrateurs qui font le boulot, mais qui, eux, n’exercent pas le gouvernement. Voilà la contradiction sur laquelle, repose tout notre système.

Tout cela tient à ce que, au fond, nous nous figurons qu’il n’y a pas besoin d’apprendre ce qu’est l’autorité ou la façon d’intervenir sur l’homme. L’autorité que les gouvernants sont censés exercer, c’est comme s’ils en avaient l’instinct du seul fait d’avoir fondé des familles dans lesquelles ils étaient supposés l’exercer. Or, aujourd’hui, qu’est-ce qu’une famille ?! Cette manière de penser était peut-être bonne au XIXème siècle, et encore ! Car on ne peut gouverner un homme comme le père gouverne un enfant, puisque l’enfant n’est encore personne, qu’il n’a pas émergé à la socialité, c’est-à-dire au civisme. Il s’ensuit que le rapport des parents à l’enfant ne peut pas être pris pour le modèle du rapport du gouvernant à la société. Dans le cas des parents, nous avons affaire à une autorité qui doit permettre à l’enfant d’y échapper, dans le cas des gouvernants nous avons affaire à une autorité (le pouvoir) qui doit, comme on dit « maintenir l’ordre. Vous voyez que le phénomène de l’autorité est bien plus complexe qu’on ne le suppose. Le fait d’être parent, n’est pas le fait d’être l’homme de gouvernement. De plus, l’homme de gouvernement, du moins dans une démocratie, doit répondre à la demande des législateurs. Mais qui fait la loi ? Dans ces conditions, le pouvoir  tant exécutif que législatif tend à recruter ses membres par voie d’élection de notables tous également incompétents. Voilà le problème. Ils sont élus. Pour faire quoi ? Ils n’en savent strictement rien. Alors ils vont serrer les mains les jours de marché, font des « shows » télévisés, etc. Mais ce n’est pas comme cela que l’on gouverne, tout de même !

Cela dit, sur quoi repose l’élection ? Sur le choix, dit-on. Mais aujourd’hui, le choix, tout le monde sait bien que l’on s’en moque, qu’il y a d’autres manières de s’en faire une idée : les sondages. C’en est fait des élections à l’époque des sondages d’opinion, qui vous disent le résultat à l’avance. Alors, à quoi bon se déplacer ? Et puis le sondage ne rend pas plus intelligents les textes qu’on lui soumet : voyez le monument de bêtise humaine qu’est le texte du traité de Maastricht que le pouvoir a, il y a quelques années, soumis à l’appréciation des citoyens ! Et, quand on y pense, qu’est-ce que c’est que l’opinion ? Ce n’est jamais un jugement : l’opinion, c’est une réaction immédiate : « Cela me plaît, ou ne me plaît pas ». Or, la réaction dépend du « look » télévisuel du candidat, des copains qu’on a, de la tradition familiale, de l’argent qui garnit, ou non, votre compte en banque, etc. De plus, les réactions, sont très dangereuses, vous savez : si on avait un régime d’extrême droite d’un seul coup, on aurait le même résultat que dans l’Allemagne nazie. Un jour une mère de famille m’a fait part de l’embarras qui avait été le sien lorsque son jeune fils lui a demandé : « Quelle est la différence entre Napoléon et Hitler ? ». « C’est très simple, lui ai-je répondu : c’est le suffrage universel » (Je ne sais pas si je l’ai convaincue !)  Bref, la démocratie, en raison de la « réactionnite », si je peux dire, sur laquelle elle se fonde actuellement, est devenue une pure illusion. La « démocratie d’opinion », c’est la mort de la démocratie, ni plus, ni moins (à ce compte, il faut bien reconnaître que la dictature nous pend au nez). Il faut arriver à l’autocratie (et donc à l’aristocratie, telle du moins que je l’ai définie aux pages 115 et 116 de mon « Introduction… »), c’est-à-dire au gouvernement de soi-même par soi-même, autrement dit arriver, du point de vue de la formation, à l’homme complet. Or, si c’est bien à partir de la physique qu’il y a des ingénieurs, à partir de la biologie et de la physiologie qu’il y a des médecins, eh bien  on ne peut pas former les dirigeants sans une véritable Anthropologie, c’est-à-dire sans quelque chose en dessous qui leur donne la formation requise pour se donner la compétence et le droit d’intervenir. Accepteriez-vous de confier votre corps à un chirurgien qui méconnaîtrait totalement l’anatomie ?

Bref, les gouvernants ne sont pas plus formés que les électeurs ! Cela ne les empêche pas les uns de gouverner et les autres de voter. Ce qui est étonnant dans notre démocratie moribonde, c’est qu’alors qu’il faut un permis pour conduire, aller à la chasse, etc. il n’en faut pas pour gouverner… et voter ! C’est absolument invraisemblable ! A tout le moins il faudrait une véritable Ecole Nationale de Gouvernement (ou une véritable Ecole Nationale d’Autorité), exactement comme on devrait former les parents (mais il est bien plus difficile de former des gouvernants parce que, encore une fois, du moins théoriquement, les citoyens ne sont pas des enfants). La vraie crise du pouvoir  réside bien dans le fait que les hommes de pouvoir ne savent pas l’exercer sur eux-mêmes. Alors, que faire en attendant ?

Ne faut-il investir que ceux qui ont l’autorité, c’est-à-dire, pour parler comme Montesquieu, ne faut-il investir que la vertu ? Mais on sait bien qu’il existe de vertueux imbéciles ! L’autorité (c’est-à-dire la légitimité) ne suffit pas : il faut encore la compétence. Autrement dit, la personne légitime, si elle est stupide, ne peut satisfaire aux exigences des fonctions de gouvernement, tandis que le plus fripon peut satisfaire à cette mission, s’il a la légalité pour lui.  Le problème, dans le cas du fripon n’est pas de savoir s’il est ou non légitime (il ne l’est pas), mais s’il est, ou non, malin  (c’est là-dessus que, légalement, on va le juger), et s’il est malin, alors il pourra au moins travailler à ce que l’on appelle l’ « intérêt général » (et surtout à ses intérêts particuliers), mais jamais au « bien public », car pour travailler au bien public, il ne faut pas seulement être légal, mais encore légitime. C’est dire que, pour gouverner, il faut être, à la fois,  et vertueux et compétent (ou malin) : c’est beaucoup demander pour un seul homme (ou une seule femme), et c’est pour cela que, en France, nous comptons bien peu de  Pierre Mendès-France, de Charles de Gaulle ou de Michel Rocard.

Si l’on n’en trouve pas, alors il reste une solution qu’avait inventée la démocratie athénienne : quand les Athéniens ne savaient plus comment nommer leurs archontes, ils tiraient leurs noms d’une sorte de chapeau : on appelait le procédé le « sort » (en grec klèros, d’où et venu notre mot de « clerc », celui qui, dans une étude notariale, est préposé au tirage au sort). Pourquoi pas ? Après tout ce n’était pas si bête ! Mais il faut savoir qu’en fin d’exercice, l’archonte qui s’était enrichi dans sa fonction était puni de mort (ou d’exil).

Voilà les quelques réflexions que je voulais vous soumettre et qui me paraissent être au cœur d’une analyse du fascisme et de l’anarchisme : la question de la  fondamentale distinction à opérer entre la légalité (concept sociologique) et la légitimité (concept moral) de toute autorité, de tout pouvoir, de tout gouvernement. Mais je voudrais, avant de me taire, vous soumettre une grave question.

Il est clair que les crimes nazis étaient parfaitement légaux, mais parfaitement amoraux. Il est tout à fait clair, aussi, que les crimes de certains mouvements anarchistes sont parfaitement moraux, mais totalement illégaux. Ma question est la suivante : comment juger, devant un tribunal, les crimes nazis (ou ceux d’un régime totalitaire, quel qu’il soit), et les crimes anarchistes ? Personne ne sait.

Alors on a inventé les concepts de « crime de guerre », de « crime contre l’humanité » ou de « génocide » (en 1944), génocide rebaptisé dernièrement « épuration ethnique ». Mais tous les juristes à qui j’ai demandé de m’expliquer ce dont il retournait, m’ont honnêtement répondu : « Nous ne savons pas ». Or il s’agirait tout de même de savoir, ne pensez-vous pas ?

Prenons le cas du génocide. Je dirai d’abord qu’il n’y a, à ma connaissance, qu’un seul génocide qui a été réussi dans l’histoire de l’humanité : celui des hommes de Neandertal décimés par ceux de Cro-Magnon, quelques dizaines de milliers d’années avant notre ère (encore que certains prétendent qu’il en circule encore quelques spécimens parmi nos concitoyens). Ce qu’il faut retenir du phénomène, c’est qu’il est aussi vieux que l’homme lui-même : même les anciens Egyptiens, qui représentent un sommet de l’histoire de l’humanité, s’y livraient allègrement. Pourquoi ? Tout simplement parce que l’homme n’est pas un animal comme les autres.

On commence à y voir un peu plus clair si l’on prend garde que le génocide est mal nommé, parce qu’il ne s’agit jamais de l’extermination d’un « genos », autrement dit de gens, mais de l’extermination de non-personnes. Or la non-personne présente ceci de particulier aux yeux de celui qui ne la reconnaît pas à l’autre, qu’elle ne retourne pas pour autant à l’animalité : la culture toujours résiste, même à sa disparition. Voilà qui explique cette apparente contradiction qui fait que les Français, en même temps qu’ils proclamaient les « Droits de l’Homme », ont continué pendant longtemps (et sans le moindre état d’âme !),  à faire le commerce du « bois d’ébène » - c’est-à-dire des esclaves noirs (Voltaire lui-même, en même temps qu’il écrivait Candide, plaçait beaucoup d’argent dans le fameux « commerce triangulaire »). Et voilà qui explique encore l’apparente contradiction qui fait que les Allemands, tout en faisant preuve de la plus totale indifférence à l’égard des Juifs qu’ils exterminaient, se montraient particulièrement sensibles au sort des animaux.

Vous voyez, partant, que le génocide n’a rien d’un quelconque « crime contre l’humanité » (qu’aucun juriste au monde n’a jamais su définir correctement) : c’est  l’extermination d’un humain légalement déshumanisé, ce qui ne  rend pas la chose pour autant plus facile à juger. En fait, toute l’ambiguïté des tribunaux d’exception - qu’il s’agisse de celui de Nüremberg ou celui de La Haye - repose sur le fait que ce sont des juridictions devant lesquelles chacune des parties excipe de sa propre légalité. Comment, dans ces conditions, voulez-vous juger ? Que Milosevic ait étét jugé à La Haye plutôt qu’à Belgrade n’enlève rien à l’artifice juridique. Mieux vaut encore, lorsque deux légalités s’affrontent, la justice expéditive dont furent l’objet Louis XVI, Le Tsar des Russies ou Ceausescu, qu’une parodie de justice.

Vous m’objecterez l’injonction judéo-chrétienne « Tu ne tueras pas ». Mais cette injonction n’est pas celle de ne pas verser le sang, mais de ne pas attenter à la personne, c’est-à-dire de ne pas commettre de meurtre. Ce que le Commandement nous enjoint, ce n’est pas de respecter la vie, mais de respecter le lien social, c’est-à-dire ni plus ni moins que la loi ! On voit le «progrès » - si toutefois ce mot a quelque sens -, dans une société qui avait tendance à ne parler que du « prix du sang », de talion ou de vendetta. Le sens est bien : « Tu n’attenteras pas à celui à qui te lie une relation de personne à personne », ce que reprendra l’enseignement christique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », formule dans laquelle le concept important est celui de « prochain ». Quel est le contraire du « prochain » ? Tout simplement celui qui est   hors-la-loi. Par quoi l’on voit que proclamer l’autre « hors-la-loi » c’est tout simplement le rendre tuable parce qu’on ne lui attribue pas - ou on ne lui reconnaît plus - la personne, et c’est ce qui explique que, dans les temps et les lieux, l’ennemi, l’esclave, le petit d’homme non reconnu ont toujours pu être éliminés sans pour autant qu’il y ait meurtre, puisqu’ils ne sont pas tenus, culturellement, pour des personnes. On peut dire, dans ces cas-là, que ce que l’on tue, c’est « rien » (au sens étymologique du mot latin « res », qui signifie « chose »). Bref, on tue sans qu’il y ait meurtre !

Mais aujourd’hui que nous considérons la Vie comme le bien suprême, on est bien gêné pour légitimer la guerre (voyez celle d’Irak), ou bien la peine de mort, ou encore l’avortement, sinon l’euthanasie. Nous sommes, en réalité, confrontés à des problèmes quasiment insolubles, tout simplement parce que, ayant biologisé la culture, nous avons réduit l’homme à sa viande. En réalité on ne saurait parler de « progrès » : nous avons simplement changé de credo, ce qui nous pose une foule de problèmes nouveaux qui nous laissent désarmés parce que, qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en lamente, nous ne disposons plus d’un modèle culturel - en l’occurrence, social - de l’être humain. Certes, il ne faut sans doute pas en revenir à celui du Décalogue : il nous faut en inventer un autre, qui soit adapté à notre époque. Rude tâche, mais absolument incontournable compte tenu de l’urgence des problèmes auxquels nous sommes confrontés par la tendance profonde de nos sociétés à naturaliser tous les faits de culture.

Reste que, même si nous possédions un modèle social de l’humain, tout ne serait pas résolu pour autant : le problème moral, lui,  subsisterait bel et bien, et il subsiste s’agissant de l’anarchie Le craquement du légal, comme je vous le disais, se fera par un mépris complet du droit qui fait que la droite sombrera dans le despotisme (Hitler), et la gauche, dans la dictature (Staline). Mais on comprend que l’une et l’autre auront le même ennemi, à savoir l’anarchie, qui est une tentative désespérément utopique d’affranchir insurrectionnellement le légitime  de toute loi. Vous comprenez qu’Hitler comme Staline n’ont cherché, tous deux qu’à  liquider les anarchistes, baptisés « terroristes », alors qu’eux-mêmes se livraient à un véritable « terrorisme d’Etat » ! Et vous comprenez mieux maintenant les atroces massacres des anarchistes par les communistes, lors de la guerre d’Espagne. Et sans doute comprend-on mieux qu’entre un despote et un dictateur, une entente, même partielle, soit possible. Je veux, bien entendu parler du fameux pacte germano-soviétique !

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