Manières d’écrire La liberté d’expression
oct 25

Pour préparer cette causerie, j’ai ouvert le Petit Robert, et j’ai  pu lire, à l’entrée « esthétique » le début de définition suivant : « science du beau… ». J’ai  immédiatement cessé ma lecture, parce que  dans ces seuls trois mots s’exprimaient suffisamment clairement l’imposture de l’Esthétique, que je considère, pour ma part, comme la fausse science d’un faux objet.

Faux objet, parce que ce que l’on appelle « le beau » est absolument insituable scientifiquement : on parle d’un beau poème, d’une belle voiture, d’un beau geste, d’un beau coucher de soleil, etc. Cela ne veut pas dire du tout qu’il n’y a pas à réfléchir sur  le beau, mais aujourd’hui j’écarterai l’examen de cette question pour ne parler que de l’Esthétique comme fausse science. Fausse science, pourquoi ? Tout simplement parce que, s’agissant de l’art, l’Esthétique n’explique rien. Nous sommes immédiatement renvoyés à la question : qu’est-ce donc qu’expliquer ? Et c’est à cette question qu’en bonne méthode je vais commencer par répondre.

Vous savez peut-être qu’il n’existe que deux principales perspectives explicatives : expliquer, c’est toujours ramener un phénomène à son principe, mais le principe - faites ici bien attention -, est à  comprendre soit comme modèle logiquement antécédent et chronologiquement contemporain du phénomène observé, soit comme origine, c’est-à-dire un principe logiquement de même type que le phénomène observé, mais chronologiquement antérieur à lui. Je vais tout de suite vous donnez un exemple. Considérez un oiseau perché sur une branche. Soudain, hop !… le voilà envolé. Eh bien, l’explication est double. Première explication : pourquoi cet oiseau s’est-il envolé ? Parce qu’il a entendu un coup de fusil. Pourquoi a-t-il entendu un coup de fusil ? Parce que Monsieur Dupont est allé à la chasse. Pourquoi Monsieur Dupont est-il allé à la chasse ? Parce qu’il en avait plein le dos des querelles que sa femme lui cherchait, etc. (et vous vous rendez bien compte que l’on peut ainsi remonter jusqu’à la scène de ménage originelle - c’est le cas de le dire ! - celle d’Adam et Eve). Deuxième explication : pourquoi l’oiseau s’est-il envolé ? Parce qu’il est capable de vol.  Pourquoi est-il capable de vol ? Parce qu’il a des ailes. Pourquoi a-t-il des ailes ? Parce qu’il faut qu’il assure sa sustentation dans l’air. Pourquoi doit-il se sustenter dans l’air ? Parce que, étant donné la gravité terrestre et la densité de l’air…etc. Donc, d’une part, explication par l’antériorité chronologique de l’origine, ou bien explication par l’antécédence logique du modèle.

Cela étant, je vais, dans un premier temps, vous parler, s’agissant de l’art, de l’explication par origine. Dans un second temps, j’aborderai la question, dans le même domaine bien évidemment, de l’explication par modèle. Et je terminerai, dans un troisième temps, en vous proposant quelques pistes de réflexion. Donc, d’abord, l’explication par origine.

Qu’a donné cette explication par origine dans nos facs de Lettres ?  L’Histoire de l’art. Qu’est-ce que cela veut dire, sinon que l’on n’a fait qu’ajouter une obscurité à une autre ?  De fait, l’Histoire de l’art n’explique rien, pour deux raisons. La première tient au fait que cette discipline n’a pas su distinguer l’art (au singulier), et les styles (au pluriel), comme lorsqu’on dit : « style roman », « style gothique », « style baroque », etc. La seconde raison tient au fait que, faute de disposer d’une théorie de l’histoire correcte et appropriée, théorie qui permettrait d’élucider, par exemple, des concepts comme ceux d’interaction, d’interférence, d’influence, d’emprunt…, elle tourne au catalogue chronologique. Vous voyez que l’on peut tout reprocher à l’Histoire de l’art, parce qu’elle ne définit ni l’art, ni l’Histoire. Il faut le faire !  N’ayant défini ni son objet, ni sa méthode, on comprend qu’elle soit condamnée à un encyclopédisme totalement vain.

De même, si vous ouvrez une « Histoire de la littérature », aussi volumineuse soit-elle, vous n’apprendrez rien non plus sur ce que certains cuistres appellent la « litterarité ». Pas plus que, si vous ouvrez une « Histoire des religions »… Tenez, j’ai une très bonne amie (elle est peut-être là ce soir), qui s’échine à lire du début jusqu’à la fin un énorme ouvrage de Mircea Eliade intitulé Histoire des croyances et des idées religieuses. Evidemment, elle atteint un âge où ces questions-là, ça commence à vous travailler ! Mais alors là ! L’ouvrage couvre en deux ou trois mille pages, le monde entier (je dis bien le monde entier), depuis l’ « Age de pierre » jusqu’à nos jours. C’est d’une érudition à tomber à la renverse : ce gars-là sait tout ! Absolument tout ! Alors je lui ai dit : « Mais ma pauvre chérie, avant de finir la lecture de ce machin-là, tu ne seras plus de ce monde ! Lis plutôt une ou deux lettres de Mère Teresa : elles ont été traduites en français». Rien à faire. Elle m’objecte : « Je me cultive ». Moi, je veux bien ! Reste, je vous en fiche mon billet, qu’elle ne saura jamais ce qu’est une croyance ou une idée (religieuse ou pas, peu importe ici).

Revenons à nos moutons. Ce qu’il y a, en revanche, d’intéressant, dans les facs de Lettres, c’est la formation reçue par les étudiants en « arts plastiques » (c’est relativement nouveau). Que signifie l’expression, sinon que les facs de Lettres ont fini par admettre que « Tout de même, dans l’art, il y a un peu de technique, un peu de manipulation, il ne faudrait pas l’oublier, etc. » ? Dans ces conditions, vous voyez que l’existence des « arts plastiques » est le signe d’une sorte de repentir qui dédouane un peu les profs d’Histoire de l’art et les profs d’Esthétique de négliger la technique. Et puis il fallait bien prendre en compte, au moins un peu, les « manips » pour former ceux que, de mon temps, on appelait les profs de dessin. Il n’en reste pas moins vrai que la formation en arts plastiques reste une parente pauvre, parce que, comme vous le savez tous, ce qui compte, en France du moins, c’est le baratin.

Plus vous savez baratiner, plus vous gravissez d’échelons sur l’échelle de Jacob des grades et des traitements ! Tout en bas, il y a (on l’oublierait presque !), les artistes. Ils ne sont pas bien gênants, eux, parce qu’ils ne savent pas causer, il font. Et c’est vrai : l’expérience me l’a appris. Lorsque j’étais tout jeune adulte, Aimé Maeght s’était un peu intéressé à moi parce que j’avais fait quelques barbouillages, et il m’a présenté, dans sa galerie, à Giacometti, Miro, Braque (j’en passe et des meilleurs). Eh bien, vous ne pouvez pas imaginer la crétinerie intellectuelle de ces gens là ! Affligeant, mais tout à fait normal : causer de leur art n’est pas leur truc. Ils font, et cela, croyez-moi, c’est une sacrée paire de manches (et puis ce n’est pas donné à tout le monde). Ce que je voulais simplement vous dire, c’est qu’il y a des gens, comme les artistes, chez qui le faire dépasse infiniment la capacité d’expliquer ce qu’ils font, et qui le font très bien. Autrement dit, ce n’est pas parce que quelqu’un n’est pas capable de vous expliquer ce qu’il fait (il sera un très mauvais prof !) qu’il ne peut pas vous montrer comment il fait. Voilà pourquoi, de mon temps, lorsque l’on s’adressait à un artiste, on disait « Maître ». Ce n’était pas du tout de la flagornerie : on disait « Maître » comme, dans le corporatisme, on parlait de « Maître artisan ». Eh bien, que faisait-il, ce Maître ? Il montrait, en silence, au compagnon, ce qu’il savait faire, et celui-ci, peu à peu « ap-prenait », c’est-à-dire « prenait » de ce maître  une pratique.

Donc, plus on baratine, plus on monte. Les artistes, tout en bas (Ah ! Si on pouvait s’en passer !). A l’échelon juste au-dessus des artistes, vous avez les plasticiens, qui causent tout de même un peu. Mais comme ils travaillent, ils ont donc plutôt tendance à causer de ce qu’ils font, eux aussi. A l’échelon au-dessus, les Historiens de l’art, qui ne font plus rien que jaser, et le point culminant, c’est ce que j’appellerais l’ « Esthétique transcendantale » à la Malraux. Là on est en plein nirvâna, c’est le délire mystique, c’est-à-dire qu’on déraille complètement. Et cela, en général, c’est pour les philosophes, qui sont les virtuoses de ce genre de sport.

Voilà pour l’explication « littéraire » par origine. J’en viens, maintenant à l’explication par modèle. Là, je serais beaucoup plus court. Pourquoi ? Parce qu’aucun penseur, à la date d’aujourd’hui, n’a jamais modélisé, ne serait-ce qu’un petit domaine de l’art… sauf un ! Croyez bien que j’ai énormément lu sur l’art (beaucoup trop, à vrai dire !). Eh bien, le seul livre d’Esthétique qui m’ait réellement apporté quelque chose, est l’ouvrage de Pierre Schaeffer, un polytechnicien (ce n’est pas un hasard !), qui a consacré sa vie entière à essayer de modéliser, c’est-à-dire à proposer une théorie scientifique, de la musique. Il est décédé il y a une dizaine d’année, et son livre, dont la première édition, au Seuil, est de 1966, s’intitule Traité des objets musicaux. Eh bien, ce qu’il faudrait, c’est arriver à parler d’un tableau, par exemple,  en termes aussi précis et techniques que ceux qu’emploie Schaeffer pour parler de la musique. Tout, absolument tout, est à faire ! Il faut même commencer par acquérir, voire forger, imaginer totalement un vocabulaire nouveau pour parler scientifiquement non seulement de la musique, mais encore de la peinture, de la danse, de la sculpture, etc. Nous sommes devant une tâche absolument colossale, et susceptible de mobiliser des générations et des générations de chercheurs ! J’ai employé l’expression « parler scientifiquement » pour désigner quoi ? Tout simplement ce que l’on appelle, dans les sciences dites « de la nature », la théorie. A quoi sert une théorie ? A voir clair, ni plus ni moins. Vous savez peut-être que le mot « théorie » vient d’un verbe grec theamai qui signifie « voir » et qui a donné, en français, le mot « théâtre » (theatron, en grec).

Cela dit, j’en arrive à la troisième partie de mon exposé, à savoir celle dans laquelle je vais vous proposer quelques pistes de réflexion. Je partirai d’une remarque sur le caractère fondamentalement abstrait de l’art. Généralement, on ne parle d’abstraction qu’en matière de cognition (de logos). Or, ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’abstraction n’est pas qu’une affaire de logique : c’est aussi une affaire de technique. Il n’y aurait pas d’art si nous n’avions pas la faculté d’abstraction technique, et c’est  pourquoi tout art est abstrait. L’« art concret » n’existe pas, si bien qu’il n’y a pas plus de « musique concrète » qu’il n’y a de « danse concrète », de « peinture concrète », etc. Platon, Kant et Hegel avaient bien repéré que l’art est abstrait : ils le liaient à l’intelligible, et ils avaient totalement raison. Mais le malheur est que, pour eux, l’intelligible, c’était du logos, c’est-à-dire du verbal, du langage, ou encore du jugement. Automatiquement, cette réduction de la raison au logos les a fourvoyés, parce qu’ils n’ont pas compris qu’il existait, chez l’homme une rationalité technique. Ce n’est donc pas la peine de les lire !

Pour découvrir le caractère abstrait de l’art, il vaut mieux étudier les dessins d’enfants d’une classe maternelle. Mais pour que l’on s’y intéresse, à ce dessin d’enfant, il a fallu attendre la mise à l’air des procédés de la peinture effectuée par les surréalistes, c’est-à-dire cette période de l’art moderne où l’art n’était plus asservi à la ressemblance. Cela a libéré tout le monde. Mais ce qu’il faudrait saisir, c’est pourquoi le dessin du gosse est nécessairement et tout de suite, spontanément, abstrait. Seulement, comme on ne veut pas prêter la capacité d’abstraction à l’enfant, on refuse de croire qu’il est rationnel et verbalement, et techniquement. Personnellement, je crois qu’il faut se pencher sur le dessin d’enfant pour étudier, sur le vif, l’abstraction technique. Seulement, pour cela, il faut faire de ses productions un objet d’étude et non un objet d’admiration. Nous avons tous tendance, dans la mesure où ce sont nos petits chéris qui font cela, à les mettre au musée. Même dans les écoles, les chefs-d’oeuvre se visitent. C’est le  « Musée imaginaire » ! Et je rapprocherais volontiers le dessin d’enfant de la caricature. On dit : « La caricature ? Art mineur ! ». Absolument pas ! La caricature, comme le dessin d’enfant, suppose une sacrée analyse ! Analyse de quoi ? Tout est là, et il y des thèses à faire sur la question. Mais vous vous rendez bien compte de l’abstraction de la caricature. Une caricature est presque aussi abstraite qu’un tableau comme La Joconde, qui représente peut-être, dans toute la peinture occidentale, le comble de l’abstraction !

Bien sûr, il faut aller infiniment plus loin. Quand, par exemple, un mathématicien voit une pomme, Qu’est-ce qui retient son attention ? C’est la sphère géométrique. Mais c’est aussi ce qui intéresse Cézanne ! C’est-à-dire que l’abstraction est exactement du même ordre. Le mathématicien et le peintre ne traitent pas la sphère de la même manière, c’est entendu, mais ils sont également abstraits. Autre exemple, prenez la haute couture. Quand vous voyez un défilé de mannequins, vous vous dites : « Ce n’est pas possible ! Jamais les femmes ne porteront ça ! ». Pardi, ce n’est pas fait pour ! C’est-à-dire que le coup d’œil du grand couturier - Christian Lacroix, par exemple -, est un coup d’œil géométrique exactement comme le coup d’œil de l’artiste peintre. Ce qu’il saisit, là-dedans, ce n’est pas la femme, dont il se moque éperdument. Une robe confectionnée par un artiste en haute couture n’est pas faite pour être portée, de même que les pommes de Cézanne ne sont pas faites pour être croquées. Autrement dit ce qui intéresse Christian Lacroix, c’est une géométrisation du corps, exactement comme dans l’architecture, nous avons une géométrisation de l’habitat. D’ailleurs, est-ce un hasard si « habit » et « habitat » sont deux mots tout à fait apparentés ? (Il n’est certainement pas fortuit qu’au mot latin habitus, signifiant « manière d’être », correspondent nos deux mots en français). Bref, la robe « haute couture » et le Parthénon, c’est strictement du pareil au même ! Avec Jean Gagnepain, appelons « figure », presque au sens géométrique du terme, ces deux types d’objet d’art.

Mais cette abstraction de l’art se manifeste non seulement sur le plan de la rationalité technique, mais encore sur le plan de la rationalité verbale. Ainsi, de même que les pommes de Cézanne ne sont pas faites pour être croquées, de même que la robe de Christian Lacroix, en tant qu’elle relève de l’Art, n’est pas faite pour être portée, de même le message verbal que l’on appelle le poème n’est pas fait pour dire quelque chose (par exemple : « Chérie, peux-tu me passer le pain ? »). Le poème, c’est, au fond parler pour ne rien dire, dans la mesure où le message se prend lui-même pour objet, exactement comme, dans la figure, le trajet (ou, si vous voulez, le geste) se prend lui-même pour objet. Voilà ce qu’a montré, à mon avis de manière définitive, un très grand linguiste, je veux parler de Roman Jakobson. Dans ses célèbres Essais de linguistique générale, parus, eux aussi, en 1966, analysant les différentes « fonctions » du langage, Jakobson ménage une place à part à la « fonction poétique » qu’il définit comme la manière qu’a le message de « renvoyer au message » : « La visée (Einstellung) du message en tant que tel, l’accent mis sur le message pour son propre compte, est ce qui caractérise la fonction poétique ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Jakobson prend, entre autres, comme illustration le slogan politique : I like Ike (Ike étant le surnom d’Eisenhower,  candidat à la présidence de son pays). Vous voyez clairement que la « fonction poétique » de Jakobson définit le mode de production d’un message qui se sert de refrain à lui-même ; d’où les concepts de rime et de rythme. Autrement dit, un poème, phonologiquement (sous l’aspect du son) ou sémiologiquement (sous l’aspect du sens), c’est un refrain et une reprise. Et cette reprise constitue le fait que ce que le poème a à dire, poétiquement, c’est-à-dire en tant qu’il relève de l’Art, n’est rien d’autre que ce qu’il est. Le poème nous livre à sa propre loi. Si je vous dis :

«  A Paris,
Sur un cheval gris
A Nevers
Sur un cheval… ?
…vert »

, bien entendu ! Vous n’avez pas plus le choix que ne l’a eu Max Jacob ! Voilà ce que l’on appelle « l’inspiration ». Vous voyez que c’est tout simple : « A Paris… »

Bref, vous pouvez concevoir, désormais, que dans un poème la structure linguistique se prend elle-même pour objet. C’est ce qui fait l’importance de la prosodie (métrique, versification, mélodie, rythme, etc.). Il n’est plus question de jaser à perte de vue sur la « finalité sans fin »,  l’ « utile ou d’agréable », la « purgation des passions », et tout le diable et son train. Vous me direz que c’est de l’art formel. Bien sûr qu’il s’agit de formalisme, dans la mesure où le langage, se prenant lui-même pour objet, ne dit que lui-même ! Et de même pour la musique. Je vais vous raconter une anecdote authentique tirée de la vie de Bach. Un soir, Bach était en train de jouer une sonate dans le salon d’une baronne allemande comme il y en a beaucoup. Lorsqu’il eut fini d’interpréter sa composition : « Ah ! Maître ! C’est merveilleux !…Mais, qu’avez-vous voulu dire ? » Alors  Bach s’installe à nouveau devant son clavier, et rejoue sa sonate. Et lorsqu’il eut fini : « Voilà, chère baronne ce que j’ai voulu dire. ». C’est, tout de même, bigrement intéressant ! Cela veut dire, tout simplement que la musique, comme la poésie, fonctionne en circuit clos, et, ainsi, ne peut rien « traduire », comme on dit, ne peut rien « refléter » qu’elle-même. Sa devise, c’est : « Ma fin est mon commencement ». C’est, si vous voulez, le serpent qui se mord la queue. Au fond, l’art fabrique ce qu’il fabrique, un point, c’est tout.

Donc, la  figure, sur le plan de la rationalité technique, est l’équivalent du poème, sur le plan de la rationalité verbale. Mais cela ne s’arrête pas là, mais vaut également au plan de la rationalité sociale, où l’usage, se prenant lui-même pour objet, se fait cérémonie, comme aussi, enfin, sur le plan de la rationalité éthique, où le comportement, se prenant lui-même pour objet, se fait exploit. Il faut, ici, compléter ce que je vous disais il y a quelque temps au sujet des « visées » (au sens de Jean Gagnepain, cette fois) de la dialectique culturelle, autrement dit la tendance de tout réinvestissement de l’abstraction à privilégier, de manière antagoniste, soit le pôle (structural) de l’abstraction, soit le pôle naturel, ce que l’on appelle encore le « concret ». Eh bien, il faut ajouter une troisième visée… Poème, figure, cérémonie et exploit correspondent (en rhétorique, en industrie, en politique et en morale) à une performance endocentrique, (mot forgé à partir du préfixe grec endo-, signifiant « en dedans » et qui sert à former « endogène », « endocrine », « endocarde », « endoscopie », etc.) c’est-à-dire à une performance dans laquelle la rationalité s’investit non pas dans le monde extérieur (ce serait une visée exocentrique), mais à l’intérieur (endo-) d’elle-même. Vous voyez, en passant l’impossibilité d’éviter les néologismes : à objet nouveau, langage nouveau.  Ainsi, comme je vous le disais, c’est le serpent qui se mord la queue. Mais ce n’est pas une façon d’être vide, puisqu’à chaque fois le processus se prend lui-même pour objet. Le poème n’est pas vide : c’est du message plein de lui-même ; la figure n’est pas vide, c’est de l’ouvrage plein de lui-même ; la cérémonie n’est pas vide, c’est l’usage plein de lui-même ; et, enfin l’exploit n’est pas vide, c’est un comportement moral plein de lui-même. Dans tous ces cas, ce qui est important c’est de saisir que la visée esthétique fait, sur chaque plan, partie, comme les autres visées, de la performance, mais qu’elle caractérise la performance en tant qu’elle est, encore une fois, endocentrique.

Et j’ajouterai que, bien entendu, cette visée endocentrique n’est absolument pas incompatible avec les deux autres visées qui, elles, sont  exocentriques : le poème est poème dans la mesure où il est refrain (visée endocentique), cela ne l’empêche pas de dire quelque chose (visée exocentrique). On peut faire, techniquement des colonnes (visée exocentrique), puis de ces colonnes faire des jeunes femmes appelées caryatides (visée endocentrique) comme les Grecs l’ont fait dans ce monument qui se trouve sur l’acropole d’Athènes et que l’on appelle l’Erechtéïon. La pose de la première pierre d’un édifice peut faire l’objet d’une cérémonie (visée endocentrique) et être, en même temps, un acte conjuratoire effectué pour que le monument en question ne s’écroule pas (visée exocentrique). Enfin, vous pouvez réaliser, sans même vous en douter, l’exploit de battre le record de France du cent mètres (visée endocentrique), simplement pour rattraper votre autobus !

Cela dit, pour en rester au domaine de l’art, si vous donnez à ce concept de figure un champ d’application suffisamment vaste (figure dans l’art de la danse ou du patinage artistique, mais aussi, dans celui de la gymnastique au sol, figures imposées ou figures libres, etc.), vous verrez que cette définition de l’art comme le produit autoréférencé d’un processus dialectique d’abstraction technique (je pèse chacun de mes mots), vaut pour tous les arts ! Je dis bien absolument tous, depuis la danse jusqu’à l’art culinaire, en passant par l’architecture, la sculpture, la caricature etc.! Je suis absolument sérieux : prenez bien le temps d’y réfléchir en vous donnant, vous-mêmes, quelques exemples, vous verrez ! Cela marche ! Et si « cela marche », c’est que notre méthode hypothético-déductive est corroborée par le va-et-vient entre l’observation du concret et l’hypothèse théorique. Ainsi notre position théorique reçoit, non pas (encore) sa vérification clinique, mais  sa validation. Nous avons ainsi accès non à une vérité proprement scientifique, si précaire et provisoire soit-elle, mais à une proposition généralement utilisable, à un modèle explicatif qui n’est pas construit pour les besoins d’une cause particulière, mais reste opératoire en toute occasion semblable (si ce n’était pas le cas, il faudrait changer le modèle, ni plus, ni moins).

Dans ces conditions de quoi s’agirait-il  dans une authentique Science de l’Art ? Il s’agirait d’analyser l’analyse technique implicite faite par l’artiste. Autrement dit, ici encore, ce que nous avons à faire, c’est l’analyse d’une analyse, une analyse « au carré », au sens mathématique du terme, en quelque sorte. Cela complique terriblement les choses ! Nous avons à analyser l’analyseur ! Vous rendez-vous compte de la colossale complexité de l’affaire ? Vous imaginez bien que nous allons mettre des siècles et des siècles pour parvenir à quelque chose !

Et ce n’est pas tout ! Car pour être véritablement une Science, il faudra encore la vérification expérimentale du modèle que je viens d’esquisser.

Et tout le reste est littérature !… C’est-à-dire de l’imposture, une imposture qu’il convient, avant tout de démasquer avec la dernière énergie, si l’on veut avancer.

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