L’imposture de l’esthétique Science, croyance et foi
oct 25

Le titre de mon propos ne doit pas vous égarer. Il laisserait supposer que j’adhère à l’opinion commune qui ferait de la liberté d’expression une liberté à côté, par exemple, de la liberté d’opinion, de la liberté de circulation, d’information ou de je ne sais quoi, autrement dit que le mot de liberté serait susceptible d’être employé au pluriel, en fonction de tel ou tel « contenu » que l’on pourrait mettre derrière le concept. Il y a là un abus de langage absolument terrible, dans la mesure où l’on confond, alors, la liberté avec son exercice, exercice qui, comme vous le savez, est généralement légalisé par la société, et cette légalisation définit proprement ce qui s’appelle, en réalité, l’auto-nomie. Or, ce qu’il est très important de voir, c’est que liberté et autonomie ne se confondent pas, pas plus que ne se confondent, d’un côté, le code (ce que l’on appelle la loi), qui est une réalité purement sociologique, et ce qu’il faut appeler la norme, qui est un concept proprement éthique.

Il convient donc de soigneusement distinguer ce qui relève du social, et ce qui relève de la morale, distinction qu’il nous est extrêmement difficile d’effectuer dans la mesure où le langage que nous employons tous les jours télescope presque systématiquement les deux plans. Prenez justement, par exemple, le concept même de « loi » : est-il à prendre dans son acception juridique, ou bien morale ? Et quand on parle de nos écrivains « moralistes », s’agit-il de penseurs qui se sont intéressés à la moralité, ou bien aux mœurs ? Voyez, encore, notre « Académie des sciences morales et politiques » : dans cette expression, quel contenu recouvre l’épithète de « morales » ?  Et que dire de cette fameuse  « morale du devoir » dans laquelle les gens de ma génération ont été encore élevés. Mais, le devoir concerne mon être social, et, à ce titre, c’est ma responsabilité qu’elle met en jeu, tandis que la morale est affaire de faute, c’est-à-dire de culpabilité, non de responsabilité.

A ce compte, le concept de liberté, étant un concept moral, ne saurait en aucune manière se pluraliser, à la différence du concept d’autonomie. La liberté est une ou bien n’est pas. « Très bien, me direz-vous, mais à ce moment-là,  en parlant de « liberté d’expression », vous êtes tout de même en contradiction avec vous-même. ». Non pas si, du moins, comme je vous le propose, vous acceptez, avec moi, de définir « expression » comme la manifestation de notre désir de dire, désir qui s’investit aussi bien dans nos messages que dans notre faire ou dans notre être. Et ce que la morale nous apprend, précisément, c’est que, si toutefois nous accomplissons notre part d’humanité, c’est précisément parce que nous ne pouvons pas tout dire, tout faire, ni tout être, autrement dit que c’est l’auto-censure de notre désir qui nous permet d’accéder, à la différence de l’animal, à la liberté, c’est-à-dire, au fond, ni plus ni moins qu’à la maîtrise de soi. Et si nous allons analyser, aujourd’hui, sous le nom de « discours », l’investissement de notre dire par nos désirs, nous ne perdrons pas de vue, pour autant, que la manière dont nous nous exprimons étant substituable à tout nos autres comportements.

Ces rappels étant faits, je partirai d’un fait bien connu de tous : comme vous le savez, tous les enfants, à une certaine époque de leur vie,  cèdent à la tentation des « gros mots », ce qui ne manque jamais de déconcerter quelque peu les parents et les éducateurs. Pourquoi ? Tout simplement parce que, s’éveillant  à la norme, et étant imprégnés des discours des « grandes personnes » (par discours, encore une fois, j’entends ce désir de dire qui s’investit dans nos propos), ils ont compris que partout, dans les discours de ces « grandes personnes », la grossièreté affleure, même si leurs propos, comme on dit, sont « châtiés » (du moins en théorie !). On ne peut rien comprendre au phénomène si l’on ne prête pas à l’enfant le sentiment (même s’il est confus),  que l’adulte, en permanence, édulcore ses propos,  édulcoration qui, paradoxalement, va dans le sens de la transgression, puisqu’il s’agit bien, pour l’adulte, de « dire quand même », ce qui n’est rien d’autre que pratiquer le « bien dire », disons l’ « euphémie » (d’un mot grec formé du préfixe « eu-«  , qui signifie « bien », et « phèmi », qui veut dire « je parle »). En fait, l’euphémie résulte de cette capacité qu’a l’homme de dire sans dire, de dire sans en avoir l’air. On a envie de lancer le mot de Cambronne, par exemple,  mais on essaye de faire au mieux pour s’exprimer autrement,  ce qui n’empêche que l’euphémie a comme point d’aboutissement, quand on ne peut vraiment plus se contrôler,  le mot grossier, ou, comme on dit aussi, le mot «  cru », qui sont, au fond,  une réussite dans la satisfaction du « principe de plaisir » opérée à l’encontre de la réticence, c’est-à-dire à l’encontre de l’autocontrôle de notre désir de dire. Mais l’enfant qui, lui, n’a pas encore appris ces subtilités, va simplement et fort naïvement jusqu’au fond de nos discours : c’est qu’il a bien senti que toutes nos paroles d’adultes tendent à la transgression (d’où l’expression de la sagesse populaire : « la vérité sort de la bouche des enfants ! »).

Mais, attention ! Cette transgression que je viens d’évoquer, il convient de bien la distinguer de ce que l’on appelle l’infraction. Vous retrouvez, ici, la distinction, encore une fois très difficile à faire, entre le plan de notre existence sociale, et celui de notre existence morale. Je vous rappelle que la transgression concerne notre être en tant qu’il est moral, tandis que l’infraction concerne notre être en tant que personne, c’est-à-dire notre être social, et j’ajouterai que si c’est la transgression qui définit l’incorrection, l’infraction, quant à elle, définit l’impolitesse. Autrement dit, il faut distinguer ce que l’on ne s’autorise pas à soi-même, qui, quel que soit le groupe auquel on appartient, fonde la correction, et le respect des interdits arbitrairement codifiés par tel ou tel groupe, qui, elle, fonde la politesse.

Il est vrai que Freud ne nous aide pas du tout à faire la distinction, dans la mesure où, dans un de ses ouvrages parmi les plus connus (Totem et tabou), il confond, lui aussi, dans ce qu’il appelle « tabou », le code (qui relève de la socialité), et la norme (qui relève de la moralité), c’est-à-dire qu’il n’admet les transgressions que si elles sont des infractions, autrement dit uniquement dans le cas où elles donnent lieu à condamnation par le groupe. Et de même, en général, tous les psychanalystes, qui, sous le nom de « Loi » (avec une majuscule), confondent le légal et le légitime, ou, si vous voulez, politesse et correction. Et cette confusion, ajouterai-je, est d’autant plus répandue que, généralement, comme vous le savez, mais pas nécessairement, une norme se socialise en loi, autrement dit, se codifie, se légalise. Mais il est clair que si la norme peut faire l’objet d’un traitement social qui la légalise,  ce n’est pas ce traitement social qui la fait norme, autrement dit, qui fonde la légitimité de nos propos - et, partant, de nos actes.

Dans ces conditions, vous comprendrez aisément qu’il ne faut pas tomber dans le piège qui consiste à accorder une importance particulière au caractère érotico-scatologique des transgressions verbales effectuées par les enfants à un certain âge de leur vie. C’est tout simplement que, par imprégnation, ils ont appris des adultes cette forme socialisée de la transgression (bien qu’ils ne sachent pas encore, évidemment qu’il s’agisse d’une transgression socialisée) propre à l’Occident judéo-chrétien. Mais sachez bien que si vous étiez des parents Esquimaux, par exemple, votre gamin traiterait sûrement son petit copain de « phoque », plutôt que de « couillon », parce que, chez les Esquimaux, le tabou linguistique porte sur la profération du nom de l’animal qui fait l’objet d’une chasse, et pas du tout, comme chez nous, sur le vocabulaire érotico-scatologique.

Et vous voyez, du même coup, à quel point les linguistes, les éducateurs ou les psychanalystes qui se sont intéressés à cette symbolisation érotico-scatologique des mots grossiers chez les enfants  se sont engagés dans une impasse absolument complète, faute, tout simplement, d’avoir défini, d’une part, le concept de correction (ou de légitimité), qui est, vous le savez maintenant, un concept moral, et, d’autre part, celui de politesse qui relève, lui, de l’arbitraire qui caractérise tout code social,  autrement dit, toute légalité. Et si je reviens, ici, sur le caractère totalement arbitraire du code social, c’est pour mieux vous faire comprendre que la norme, elle, n’a rien d’arbitraire. Sa codification, oui : elle varie, comme chacun sait, selon les époques, les lieux et les civilisations. Or, que prouve, justement, cette variation sinon que le principe de la norme est ailleurs à savoir dans la domination de soi ?

Eh bien, de cette domination, chacun de nous est, en tant qu’être libre, le seul maître. Mais quand je dis « libre », vous avez compris, je pense, qu’il ne s’agit  pas d’être libre de « faire ce que je veux » ou de « dire ce que je veux », comme le revendiquent les enfants, mais libres de « prendre sur soi », comme on disait naguère. C’est tout. Sinon, vous n’allez jamais que dans le sens le plus spontané de votre désir, dans le sens de votre pulsion ou de votre intérêt.

Cela dit, revenons plus précisément au discours. Nous n’y manifestons notre liberté que pour autant que dans tous nos messages, même les plus naïfs, il y a toujours, sauf carence ou pathologie, à la fois satisfaction de notre propre désir de nous exprimer, et désir de cacher quelque chose, c’est-à-dire un refus de dire qui, par une sorte de refoulement, vient contrarier notre désir de dire, et c’est ce qui définit la fondamentale duplicité de tous nos propos. Et si je dis « fondamentale », c’est que tous nos discours sont, par définition,  à double-fond : comme Freud l’a bien montré - et de manière, cette fois définitive et incontestable -, il n’y a de vérité nulle part, mais partout de l’ambiguïté, partout de la duplicité. Voilà ce que nous avons un peu de mal à admettre, dans la mesure où nous nous imaginons qu’il y aurait une quelconque authenticité cachée sous nos mots. Mais l’authenticité - ou encore, comme on dit, la spontanéité -, qu’est-ce ? S’agissant de ce que nous nous interdisons de dire, c’est le cri - ou bien le mot grossier -, ou, à la rigueur,  le lapsus.

Quel est, en effet, le processus en cause dans le lapsus ? Dans la mesure où vous acceptez que, dans notre discours, se trouve l’expression d’un combat entre le désir de dire et la censure que nous- mêmes faisons peser sur lui, le résultat, normalement, est un compromis. Mais, dans le lapsus, ce que l’on veut dire et ne pas dire apparaissent tous les deux dans une juxtaposition,  un mixage, en quelque sorte. Il y a là un raté du propos qui nous renseigne, au fond, sur le discours « normal » (c’est-à-dire normé) : si l’on exagère trop sur la chose que l’on ne doit pas dire, on tombe dans le lapsus, c’est-à-dire dans l’échec du compromis, et apparaissent alors, en même temps, et le désir, et l’autocensure. En cela, on peut dire que le lapsus est le passage à la limite du discours normal, quand il tend vers la transgression.

Et, à l’opposé qu’est-ce que le compromis réussi ? Eh bien, c’est ce que l’on appelle le « mot d’esprit », qu’il faut tenir, lui, comme le passage à la limite de la réussite du dire sans dire. Sans doute avons-nous affaire là à une sorte de mensonge ; dans ce cas, il faut dire que c’est bien ce mensonge qui nous faits hommes. Et pour vous le faire mieux sentir la nature de ce mensonge, je vous citerai un exemple donné par Freud, si ma mémoire est bonne, dans son ouvrage Le mot d’esprit dans sa relation à l’inconscient : il y rapporte la fameuse réponse qu’une comtesse italienne donna à Bonaparte, après que celui-ci avait cru bon de lui faire remarquer que « Les Italiens dansent tous vraiment très mal ». Non tutti, répondit la comtesse, ma buona parte. Vous comprenez bien que la comtesse en question ne pouvait se permettre ni une réponse brutale, ni un silence qui aurait passé pour une approbation. Le jeu sur l’homophonie de buona-parte lui permit de mentir… sans mentir, c’est-à-dire de dire l’interdit. Par quoi vous voyez que le mot d’esprit est le type même du langage châtié.

Dans ces conditions, comment voulez-vous, s’il n’a pas appris à châtier son langage, initier un jeune à ce mot d’esprit perpétuel (à cette litote généralisée) qu’est le discours littéraire, et, particulièrement, le rendre sensible à ce mot d’esprit des mots d’esprits qu’est l’ineffable poétique ? Toutes les querelles portant sur la pédagogie des Lettres n’y changeront rien, car, vous l’avez compris, il n’y a, en la matière, qu’une seule méthode : les fessées octroyées à l’enfant, pour son bien, dès qu’il sait parler. Nous en sommes bien loin ! Mais que cela ne nous empêche pas de causer un peu poésie entre nous, si vous le voulez bien, avant de nous quitter.

Dire l’ineffable, c’est opérer le passage à la limite du mot d’esprit, du dire sans dire, du mentir sans mentir. Car si le mot d’esprit est lui-même le passage à la limite de la réussite du dire sans dire (c’est-à-dire du discours normé), comme nous l’avons vu, il faut concevoir que le discours que l’on dit « inspiré » est le passage à la limite d’un passage à la limite ! C’est, si vous voulez, un passage à la limite au second degré, en quoi c’est vraiment la fine fleur de la liberté d’expression.  Voilà qui vous permet de comprendre qu’il n’y a pas de poésie qui ne résulte d’une extrême réticence du discours et qui ne présente une ambiguïté absolument irréductible. Mais cela ne veut pas dire qu’il y a sous les mots, derrière l’explicite, un autre message décryptable et jugé, lui, « authentique ». Il faut concevoir que l’explicite et l’implicite sont dans un rapport dialectique permanent. Prenons le cas de l’ineffable poétique tel qu’exprimé, par exemple, dans ces deux vers d’Apollinaire :

Voie lactée, ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Canaan…,
ils ne disent tellement peu que je pourrais me contenter de prononcer :
Voie lactée, ô sœur lumineuse…,
ou même - pourquoi pas ? -, seulement :
Voie lactée…
sans que rien ne se perde de l’opération du charme opéré par ces quelques syllabes, qui, parce que leur sens est pauvre littéralement disent tout, poétiquement. Vous voyez que l’expression poétique est la négation du sens littéral, négation par laquelle nous accédons au fameux ineffable ; mais comme cette position est intenable, cette négation est à son tour niée, et nous sommes à nouveau renvoyés au sens premier, lequel à nouveau se trouve nié, etc ., etc.

Une comparaison avec le discours oraculaire peut, je crois, nous aider à comprendre le phénomène. Je pense que l’on peut tout à fait appliquer à la poésie ce qu’Héraclite disait du « maître dont l’oracle est à Delphes » - Apollon : « outé légeï, outé krupteï, alla sèmaïneï », « il ne dit pas, il ne cache pas, il fait signe ». En quoi le discours inspiré de la Pythie à ceci de commun avec le discours poétique qu’il ne donne jamais du sens explicite ou implicite : on dirait, dans les deux cas qu’il s’agit d’une parole double, où les mots sont ce qu’ils sont et ce qu’ils ne sont pas, disent et ne disent pas. Ils sont ainsi, tous deux, d’une certaine façon, la fable des mots, et ainsi fabulent toujours un peu en créant une espèce de double, de simulacre évanescent de signification virtuelle et ambiguë. Mais par cette activité du discours qui pousse à sa plus extrême limite le dire sans dire, l’oracle et le vers poétique creusent comme un vide qui me donne le vertige des significations possibles, et, par là, ils sont donc, en même temps, invitation pressante à combler ce vide. Je leur lance un appel, je leur pose une question, mais cet appel me revient, comme en écho, pour me dire que la réponse est en moi. C’est une véritable réaction en chaîne : de même que le poète, comme le disait Valéry, fait un lecteur inspiré, l’oracle a aussi le pouvoir d’inspirer celui qui l’interroge. Ils n’ont rien à dire, ni l’un, ni l’autre. Et c’est assurément parce qu’elle n’avait rien à dire, et non pas par roublardise ni mercantile prudence, que la Pythie était réticente dans ses oracles : « Tout est dit, à bon entendeur salut ! », répondait-elle, au fond, invariablement, et les hommes silencieux se regardaient en écarquillant les yeux.

Vous voyez, et c’est par là que j’en terminerai, ce qu’il faut entendre quand on parle de la « profondeur » d’un discours inspiré. Chez le philosophe, par exemple, l’impression de profondeur nous est donnée par l’effort qui nous est demandé pour pénétrer sa pensée. S’agissant du discours inspiré, au contraire, l’impression de profondeur nous est donnée par le temps requis pour faire nôtre tout ce qui est virtuel. Autrement dit, la profondeur du discours inspiré n’est rien d’autre que cet immense avenir de perplexité enveloppé dans quelques mots, les plus simples qui soient. Hugo l’avait déjà senti : si « les poètes parlent une langue suffisante pour l’avenir », c’est justement parce que la profondeur de la poésie - mais cela vaut pour l’oracle, et, encore, pour la prophétie et la parabole -, fait appel à notre propre profondeur !

Vous me demanderez peut-être : « Peut-on pousser plus loin la liberté de l’expression ? ».

Eh bien, je vous répondrais : « Oui,… en y renonçant ! ».

Il s’agit alors tout simplement de se taire, pour que puisse s’instaurer en nous le silence, le silence de la méditation, du recueillement ou, encore, de la prière.

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écrit par admin

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