- Jean-Luc LAMOTTE, anthropologue et essayiste - http://www.theorie-mediation.net -

Les signes du temps

Posted By admin On 25 octobre 2009 @ 16 h 16 min In Propos | No Comments


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Une culture qui n’aide pas à comprendre son époque est une culture totalement vaine. Autrement dit, nous avons besoin, aujourd’hui, d’une culture qui nous permette de formuler de nouvelles problématiques afin d’entrer dans un monde auquel nous confronte la mutation que nous sommes en train de vivre, et, quand je dis « mutation », je devrais dire en réalité, la nouvelle Renaissance. Car nous ne dégringolons pas, bien au contraire, mais nous entrons dans un autre univers, et le succès ira à ceux qui auront su discerner les signes du temps plutôt qu’aux nostalgiques (de moins en moins nombreux, il est vrai) qui ne cessent de pleurer sur le passé. Et c’est là tout l’enjeu de l’anthropologie. Nous n’avons plus besoin d’une sorte de vision plus ou moins transcendantale de l’Homme (l’humanisme), mais d’une compréhension scientifique de la manière dont l’homme, anthropologiquement, fonctionne.

Il s’agit donc d’être en état de poser, sur notre époque, un diagnostic, même si cela déplaît à certains. Car je sais bien que je déplais, tout simplement parce que je grossis les choses. Ce n’est pas du tout pour blesser, mais pour durcir les contours, afin de vous faire comprendre exactement ce qu’est la rigueur d’une pensée qui se veut scientifique. Nos intellos ont tous du génie, c’est une affaire entendue. Ma différence avec eux, c’est que je n’en ai pas, et c’est pourquoi il me faut de la rigueur. Et puis le temps passe (voilà dix ans que j’ai eu l’immodestie de  publier mon « Introduction à la théorie de la médiation »), et l’urgence des problèmes est de plus en plus pressante. Personne ne me dira le contraire. Voilà pourquoi je tirerai systématiquement, cette année encore, les conséquences de la théorie élaborée par Jean Gagnepain, et je les tirerai plus « mordicus » que jamais, et sans faire attention à ceux que cela pourrait gêner ou vexer.

Il s’agira, en rompant plus que jamais avec l’érudition, de traiter de l’actualité. « Ce sera l’équivalent de la presse », me direz-vous. Non. Si notre enseignement est foutu, le renseignement est quasi nul, pour la bonne raison que les enseignants comme les journalistes (en particulier les observateurs politiques) manquent complètement d’un modèle qui leur permettrait d’interpréter ce que de Gaulle appelait les « péripéties » de l’Histoire. Or, si nous voulons que ces péripéties prennent sens (et, encore une fois, qu’est-ce que c’est qu’une science qui n’essaye pas de donner sens aux choses de la vie ?), il nous faut un modèle (au sens quasi mathématique du terme), et c’est ce modèle qu’est la Théorie de la Médiation que j’appliquerai systématiquement. Il s’agit, au fond, d’un enseignement d’un type nouveau, qui ne sera pas du journalisme dans la mesure où il sera construit et que, à chaque fois, il se référera aux principes qui l’expliquent. Autrement dit, mon propos sera, bel et bien, de formuler, non pas toujours des solutions, mais tout au moins des problématiques plus correctes, qui donnent l’espoir de trouver des solutions un jour. Regardez, par exemple, la crise du Parti socialiste. On dit : « Ils n’ont pas de projet ». Effectivement, car pour avoir un projet, il faut un modèle de l’homme qui soit viable.

D’autre part, si l’on veut dire quelque chose, sinon de précis ou de définitif, du moins qui aille dans le « sens de l’Histoire », comme on dit, on doit exclure toute référence à une quelconque opinion. Si je vous demandais « Quelle est votre opinion sur le phosphore ? », vous n’en aurez pas. Sur l’eau, peut-être ; vous pouvez dire « Moi, j’aime mieux le soleil que la pluie ». Mais il n’empêche que l’eau, en elle-même, reste H20, et, sur ce point, il n’y a pas de doctrines, pas de conflits de théories. Au plus haut niveau de la physique, bien sûr, il y en a : trois ou quatre ! Mais cela s’arrête là. Et de même, physiologiquement, la varicelle, c’est la varicelle. Il n’y a pas à avoir d’états d’âme sur le sujet, c’est-à-dire de réactions à la chose. Eh bien, si nous n’avons pas à avoir d’opinion sur la varicelle ou le phosphore, pourquoi voulez-vous qu’on en ait systématiquement sur l’homme ? Et quand on parle de politique, c’est toujours une affaire d’opinions, opinions fondées sur des sondages. Les sondages, certes, ne sont pas bêtes, mais on peut faire un sondage sur strictement n’importe quoi. On vous dit « Pensez-vous que l’amour fait le bonheur ? ». Mais qu’est-ce que l’amour ? Et qu’est-ce que le bonheur !? Si on veut faire véritablement la Science de l’homme, il faut en prendre son parti : il convient de renoncer d’avance à l’opinion (même s’il est, parfois, très difficile de n’en pas avoir).

Voilà pourquoi il est inutile de vous poser, à mon sujet, la question : « Quelles sont ses opinions ? ». Dans ma vie, j’ai eu droit à toutes les étiquettes : fasciste, libertaire, maoïste, « de droite », « de gauche », etc. Rien de tout cela ! Et c’est pourquoi je peux, par exemple, vous parler librement de la « crise » actuelle du P.S. Ce n’est pas du tout la crise du P.S., mais une crise générale des partis. Avant, c’était commode : il y avait « la droite » et « la gauche », et c’est cet antagonisme qui les faisait « tenir » ensemble. Maintenant qu’il n’y a plus de droite, comment voulez-vous qu’il y ait une gauche ? Et réciproquement, comme il n’y a plus de gauche, il n’y a plus de droite ! « Comment, me direz-vous, et l’U.M.P ? ». Elle n’est pas plus à droite que les autres sont à gauche. Tout cela c’est fini. Si l’un des deux pôles de l’antagonisme disparaît, l’autre disparaît du même coup. Mais c’est constant ! Qu’est-ce qui faisait « tenir », à l’Ouest, le « capitalisme libéral », sinon, à l’Est, le « capitalisme d’Etat » ? Or, pensez à la chute du mur de Berlin. J’ai vécu cela. Personne, dans la vieille Europe ne s’en est réjoui, sauf quelques niais. Les autres se sont dit « Qu’est-ce que l’on va devenir ? C’est foutu ! ». Et effectivement, c’est foutu. Il n’y a même pas besoin de créer un mouvement « anticapitaliste » (de quel capitalisme s’agit-il, d’ailleurs, d’Etat ? Libéral ? Industriel ? Economique ? Financier ?). Eh bien, comme tout le monde, à l’Ouest sait (ou plutôt sent) que c’est fichu, tout le monde cherche frénétiquement à s’en mettre plein les poches. J’allais dire : « C’est normal, puisque le bateau coule ». Encore un autre exemple, plus proche de nous : l’antagonisme des Facs de lettres et des Facs de sciences. Les Facs de lettres sont en train de mourir. Eh bien, les Facs de sciences vont mourir en même temps, puisque c’est leur antagonisme (hérité de la Renaissance au XVIème siècle) qui les faisait toutes les deux « tenir » ! Je pourrais multiplier les exemples à l’infini, du niveau le plus macroscopique au niveau le plus microscopique. Il y avait, dans notre civilisation, un bon vieil antagonisme entre l’homme et la femme. Eh bien il n’y en a plus. Tout fout le camp ! Mais c’est cela qui est passionnant ! A tous les niveaux, nous sommes obligés d’inventer un nouveau monde, si nous voulons survivre. Et quand je dis « nous », je ne pense pas qu’à l’Occident, mais à l’humanité en tant qu’espèce !

On cherche à nous effrayer avec tout un tas de bricoles comme la fonte des glaces, le réchauffement climatique, la bombe atomique, etc. Pour ma part, je ne pense pas que l’espèce humaine, si elle doit périr (ce qui est hautement probable), périra de sa cupidité, de son économisme ou de sa technique, mais tout simplement parce qu’elle risque, un jour, de renoncer à « faire l’homme ». Je le dis souvent : « Rien n’est jamais acquis à l’homme, pas même son humanité ! ». Mais si nous perdons notre humanité, nous nous perdons en tant qu’espèce, en raison de cette néoténie qui fait que nous sommes des animaux qui ne peuvent pas survivre en milieu naturel. Je ne vous apprends rien là de bien nouveau. Nous savons tous, depuis le début du XXème siècle que nous sommes des animaux néoténiques, c’est-à-dire capables de se reproduire à l’état larvaire. Du point de vue de l’évolution, nous sommes des larves - et voilà ce que Lamarck (ni, a fortiori, son traducteur anglais, Darwin), ne dit jamais. Du point de vue de l’évolution, nous représentons une rupture, un raté, et donc chacun de nous a la responsabilité de l’espèce tout entière. Vous voyez l’enjeu formidable d’une authentique anthropologie ! Cela dit, pour nous restreindre à l’Occident, je ne crois pas du tout non plus à son « déclin », pour parler comme Spengler, mais bien plutôt à son nouvel essor. Et même, en Occident je crois que la France peut jouer, dans cet essor, un rôle considérable. Le monde attend de nous un signe.

Cependant, peut-on dire que l’humain résistera toujours dans l’homme ? A vrai dire, à long terme, nul ne le sait.  Ce que l’on appelle la « mort des civilisations », dans le passé, inclinerait à répondre par l’affirmative (après chaque « mort », il y eu résurrection !), mais ce que l’on sait de l’évolution inviterait plutôt à répondre par la négative. Disons que l’homme est toujours « en sursis », et que, de ce point de vue, il est complètement stupide de parler de « Progrès ». Si j’ai rappelé Lamarck, c’est que l’on ne comprend rien à ce que l’on appellera, à la fin de XIXème siècle, le « transformisme », ou encore l’ « évolutionnisme » si l’on ne replace pas ces concepts dans le contexte de notre « Siècle des lumières », où l’on parlait d’ « Histoire naturelle » (voyez Buffon), Histoire que l’on ne pouvait concevoir que comme un continuum qui menait bien entendu au sommet de l’évolution, à savoir Le Français du XVIIIème siècle ! C’est là un des travers des Historiens : ils cherchent sans arrêt, encore aujourd’hui, à « gommer » les ruptures. Or, ce qui est intéressant, anthropologiquement, ce n’est pas tant la continuité, mais les solutions de continuité, et c’est bien une solution de continuité qui inaugure l’homme, c’est-à-dire l’existence d’un animal parfaitement inadapté à son milieu, une «chimère », en quelque sorte, pour parler comme Pascal. Eh bien c’est cette « chimère » qu’il nous faut désormais prendre en compte

C’est passionnant, mais aussi, il est vrai, angoissant. Mais croyez-vous qu’à la mort des Empires et, plus récemment, au XVème siècle, en France, les gens n’étaient pas angoissés ? Pour eux, aussi, tout foutait le camp ! Cela dit, la machine est bien repartie. Ce qui est un peu plus effrayant c’est que la mutation que nous connaissons se passe au niveau mondial. Mais qu’est-ce que cela change au niveau des processus ? Prenez, par exemple, la mort de Michael Jackson. Ce fut la mondialisation de quoi ? De l’hystérie tout simplement, mais l’hystérie n’a pas changé de nature pour autant ! H2O reste H20. Certes, il y a plus, dans ce phénomène, car qui était Michael Jackson ?  Ni enfant, ni adulte, ni homme ni femme, ni noir ni blanc, bref, c’est le symbole d’une formidable « crise » des frontières, tant culturelles que naturelles, par quoi, vous le savez, se caractérise toute mutation (il ne s’agit pas de la Crise, avec une majuscule», qui n’est pas un concept  médiationniste, contrairement à ce que j’ai écrit dans mon glossaire à la fin de mon Introduction…). Au fond, c’est une  crise  d’identité, comparable, mutatis mutandis, à la  crise  de l’identité allemande sous le IIIème Reich. Regardez la personne de Hitler, et surtout son visage. Hitler lui aussi n’était ni homme ni femme, ni enfant ni adulte, etc. C’est de la même  crise d’identité qu’il s’agit, mais à une autre échelle. Rien de neuf sous le soleil, au fond. Pour parler comme Schopenhauer, « semper idem, sed aliter » : c’est toujours la même chose, en dépit de la variation des apparences, autrement dit, si l’on remonte aux processus. Rien de neuf, à condition d’avoir les lunettes qui conviennent pour saisir les processus !

Cela dit, je le répète, si nous ne mesurons pas l’enjeu de l’anthropologie, nous sommes fichus. Mais il ne s’agit pas de dire, non plus : « nous allons faire mieux ». Pensez donc ! Depuis que je suis homme (cela fait tout de même un bail !), je sais bien ce que cela vaut, un homme ! Par conséquent, je sais très bien que nous ne ferons pas « mieux » que nos ancêtres. Nous ferons de l’homme différemment, c’est tout.

Voici donc ce que je vous propose de faire cette année : essayer de construire l’avenir, à partir de l’analyse des problèmes qui se posent à nous, et que vous voudrez bien me suggérer. Car vous êtes dans le coup bien sûr, vous et vos enfants. Nous avons tous intérêt, non pas à penser la même chose, mais ensemble, à essayer d’élaborer les modèles adaptés à la formidable mutation que nous connaissons. Et puisque nous sommes en période de rentrée scolaire et universitaire, et que, si vous m’avez bien compris, il s’agit de « faire l’homme », vous comprendrez du même coup l’importance absolument considérable qu’il convient d’accorder, dans toute société, à l’éducation, et, partant, à l’ « enfant ».

Mais « l’enfant » existe-t-il ? Voilà ce qu’il nous faut commencer par élucider, élucidation  qui servira de préambule, à nos réflexions ultérieures, et me permettra de préciser la perspective qui sera la nôtre.

D’une manière générale, j’ai l’impression que l’enfant est intégralement, ou presque, fabriqué : c’est un pur et simple « artefact » de culture, disons un produit de civilisation. Il est certain que, quand on parle d’enfant, on croit qu’il s’agit d’une donnée universelle, si bien que de bonnes âmes s’imaginent  prendre sa défense, en se référant à telle ou telle civilisation : « Regardez-les, ces brutes, qui font travailler les enfants à sept ans, ne les envoient pas à l’école, les prostituent, les réduisent à l’esclavage, etc. », comme si l’enfant était un universel de l’humanité. Or l’enfant, à vrai dire, n’a, culturellement, pas d’autre existence que la relation parentale, ou, plus exactement, l’enfant n’est humain qu’en tant qu’il est inscrit dans l’histoire et la société de ses parents, et cette inscription fait qu’il y a autant d’enfants que de types de civilisation. Je serais bien en peine de les dénombrer : elles ne cessent de se multiplier, de se diffracter, de converger, etc. Imaginez, par exemple, ce qu’il en est de l’enfant africain chez lui (je dis « enfant », bien qu’il ne soit pas dit que le concept même d’enfant, purement européen, soit lui-même transposable dans la plupart des cultures africaines). Même au temps du colonialisme, lorsque l’on prônait, par exemple : « Allez ! Tous les gosses du Tchad, à l’école française ». Quelle affaire ! Car, que voulait dire « l’école » pour les Tchadiens ? Strictement rien : ils avaient un système social totalement différent du nôtre, et il n’est pas dit du tout que le nôtre était exportable, ni même qu’il était souhaitable de l’exporter. Bref, l’enfant n’est que ce que vous en faites, et comme il y a d’innombrables civilisations, l’enfant est toujours et partout différent : on pourrait citer l’enfant roi, l’enfant soldat, l’enfant de Marie, etc. Ce qu’ils ont tous en commun, certes, c’est de n’être pas des « petits », comme lorsqu’on parle des « petits » de l’animal, pas plus que la femme ne se réduit à la femelle, ni l’homme, au mâle.

Pour se convaincre de l’existence de cette quasi illusion qu’est l’enfant, même dans notre culture européenne, il suffit de lire un des livres les plus intelligents que l’on ait écrit sur le sujet, je veux parler de l’ouvrage de Philippe Ariès, intitulé : « L’enfant et la famille sous l’Ancien Régime ». L’historien y montre que l’enfant tel que nous le connaissons, en France, est né à peu près au XVIIème siècle. C’est à partir de cette époque, en effet, que naît ce que l’on pourrait appeler un « univers enfantin » sociologiquement autonome. A partir de ce moment-là on habille l’enfant d’une manière particulière et on lui donne des jouets. Au Moyen Age, en revanche, l’enfant était habillé simplement de ce qui était trop usé pour un adulte, autrement dit le concept de barboteuse n’existait pas ! D’autre part le jouet, qui a une telle importance économique aujourd’hui, n’a pas toujours existé. Ainsi la poupée, par exemple, était une figurine de mode destinée à faire de la réclame auprès des adultes, et lorsque la robe était confectionnée, on abandonnait le mannequin miniature aux gamines : « Allez ! Amuse-toi avec ça, cela te passera les nerfs ! ».

Maintenant que fait-on ? Exactement le contraire : c’est tout juste si les mères ne s’amusent pas avec les  « poupées Barbie » de leurs filles, poupées qui ne sont que l’exploitation économique d’un « univers enfantin » purement fantasmatique - sans parler de la récupération éducative du jouet - ou, plus exactement du jeu, le jouet n’étant jamais qu’une technicisation du jeu. Autrement dit, le jouet, si vous voulez, en tant que miniature, est lié à l’idée que, sociologiquement, on se fait de l’enfant, c’est-à-dire que l’enfant, ne « travaillant » pas, étant socialement sans rendement,  ne peut que jouer. Qu’en sait-on ? Regardez, par exemple, les jeux des enfants, c’est rarement amusant pour eux, ne trouvez-vous pas ? En fait, quand nous disons que  l’enfant « joue », en réalité il se livre à une occupation tout à fait sérieuse. C’est affreux ! Et quand sa mère l’empêche de « jouer » sous prétexte  d’aller faire les commissions, il lui répond : « Et mon boulot ? Tu ne le respectes pas ? ». Enfin il ne le dit pas, mais c’est vécu comme tel ! Autrement dit, les trois quarts du temps, l’intervention de l’adulte dans le jeu de l’enfant est tout à fait catastrophique, aussi catastrophique que l’intrusion de l’enfant dans une partie de bridge ou d’échecs entre adultes (eux non plus ne s’amusent pas : ils jouent !).

Prenez, encore, l’habitat. Au Moyen Age il n’y avait aucune différence entre l’habitat des enfants et celui des adultes. Regardez dans les tableaux de l’époque : vous avez toujours des minots dans les pattes de tout le monde. Pourquoi ? Parce que, précisément l’enfant n’existait pas. Mais à partir du moment où l’on a considéré qu’il existait, sociologiquement, un « univers enfantin », même s’il était entièrement fabriqué, il y eut, progressivement des pièces pour les enfants, et, petit à petit, sous l’influence britannique, on créa, au XIXème siècle, des « nursery-rooms », puis des crèches et des écoles. Et, mieux, qu’est-ce que sont nos collèges, lycées et Facultés, sinon des variantes de la « nursery », c’est-à-dire, en réalité, des formes de ghetto !

Vous voyez que parler, comme on le fait généralement, de l’ «enfantin » comme un universel trahit d’emblée le point de vue, très ethnocentrique, auquel on se place, car l’enfance n’a d’universel que sa biologie - et encore, il s’agit  de général et pas d’universel, parce que l’universel s’oppose au singulier -, et d’autre part, culturellement, comme je vous le disais à l’instant, il y a autant d’enfants que de sociétés. Par conséquent, ou bien vous pouvez parler de l’enfant en général, et vous ne pouvez le considérer que dans la perspective de sa biologie, ou bien vous traitez de l’enfant comme réalité de culture : à ce moment-là il n’y a pas un enfant au monde qui soit comparable à l’autre pour la bonne raison qu’il n’y a que des cultures, comme vous le savez,  c’est-à-dire qu’il n’y a que des sociétés. Même dans le cas où, dans quelques unes de ces sociétés, on retrouve à peu près les mêmes problèmes de l’enfant, c’est simplement que ces sociétés ont convergé et que, par conséquent, le concept d’enfant résulte de leur effort de communication. Mais il n’empêche que l’enfant est lié à la culture et qu’il y a autant d’enfants que de sociétés. La chose est importante si l’on veut éviter le piège des généralisations trop hâtives, et les comparaisons ridicules qui font que l’on parle de l’enfant africain ou asiatique comme de l’enfant européen.

Ce n’est pas que tous trois n’aient pas les mêmes « droits », mais que veut bien pouvoir dire cette expression « droits de l’enfant » : si l’enfant n’existe pas, sauf biologiquement, s’il n’existe pas comme réalité spécifique, s’il n’est pas une espèce de sous-homme qui a sa petite organisation à lui et autonome, comment aurait-il des droits ? En réalité, le problème est déplacé ! Quand on parle du « droit de l’enfant », on veut dire « le droit de la personne potentielle en lui à sortir de l’enfance », c’est-à-dire le droit d’être élevé et formé, d’accord, mais c’est la personne potentielle en lui qui a droit, exactement comme elle a le droit d’être guérie, si elle est malade, le droit d’être amendée, si elle est délinquante, etc. L’enfant a tous ces droits-là, mais il n’y a aucune raison de parler du « droit de l’enfant » comme si l’enfant était une espèce particulière au rayon des légumes. Et si je vous ai dit que le problème est déplacé, c’est, en réalité, parce qu’il y a, dans notre société, une formidable démission des parents et des éducateurs (nous aurons certainement l’occasion d’y revenir). Il est clair, me semble-t-il, qu’au lieu de parler des « droits de l’enfant », il serait plus pertinent de parler des « devoirs des parents » ou des « devoirs des éducateurs », et notamment, d’un ensemble de devoirs d’assistance!

Or, de cet ensemble de devoirs d’assistance il ne peut y avoir d’autonomie de l’éducation qu’à condition qu’il y ait de l’enfant. S’il n’y a pas d’enfant, il n’y a pas d’éducation non plus. Autrement dit, pour qu’il y ait sociologiquement parlant, éducation, il faut donc qu’il y ait, sociologiquement parlant, un métier d’éducateur, des locaux qu’on appelle des écoles, et puis un aspect particulier de cette modalité de l’assistance qu’on appellera, à ce moment-là « pédagogie ». Or, ce métier n’a absolument rien d’inéluctable : c’est un phénomène de culture qui ne se retrouve pas partout : il est fonction d’un certain type social, comme le nôtre, qui reconnaît une autonomie de cette « espèce de culture » qu’on appelle « l’enfant ». Considérez encore ce qui se passe dans une époque comme la nôtre qui, du moins en Occident, tend à réduire l’humain à sa biologie. Que le petit d’homme comme l’adulte relève de la biologie, cela va de soi, mais en quoi le petit d’homme est-il, biologiquement, différent d’un adulte ? Sauf quand il est affecté d’une varicelle ou d’une rougeole, il n’y a pratiquement aucune différence. Mais de même que nous avons fabriqué des pédagogues, nous avons fabriqué des pédiatres, et c’est, aussi, parce que les pédiatres existent, dans nos sociétés, que nous disons : « l’enfant existe ».

Alors vous voyez la perspective dans laquelle je me placerai. Ce sera celle qui résulte de nos convergences d’Occidentaux, c’est-à-dire, il faut bien en avoir conscience, que tout ce que je pourrais vous raconter n’aura rien à voir à ce qui se passe en Asie ou en Afrique où l’enfant n’existe pas tel que nous le concevons. Prenez, pour terminer, le concept d’ « orphelin », qui existe chez nous. Eh bien ce concept n’est pas transposable en Afrique où l’orphelin n’existe pas, sauf pour une certaine Organisation Non Gouvernementale parfaitement néocolonialiste (L’Arche de Zoé, pour ne pas la citer) !

Connerie ou bêtise humaine ? Voilà qui, la prochaine fois, retiendra notre attention.

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