oct 25

En parlant de l’ « être », je ne l’écris pas avec une majuscule, parce que vous savez que, pour les médiationnistes, il n’existe pas d’ « Etre » en soi. Si la Théorie de la Médiation est bien une théorie de la raison, cette théorie est non philosophique, et c’est pourquoi elle ne peut entretenir que de mauvais rapports avec la tradition des « philosophies de l’Etre ». Vous savez que pour Aristote l’Etre est une substance ( un « hupochéimenon ») soumise aux accidents du devenir, tout en lui restant coextensive : dire « le chien court », c’est dire, en réalité, « le chien » (substance) est courant » (accident). Pour Aristote, mais également ensuite pour Descartes, l’Etre est au centre des choses. C’est ce que l’on a appelé la substance et les accidents, pour reprendre le vocabulaire des scolastiques. Mais ce privilège accordé à l’Etre est parfaitement illusoire, et c’est pourtant lui qui a alimenté la philosophie depuis Aristote jusqu’à Husserl et Heidegger qui ont eu l’immense mérite d’avoir fondé la phénoménologie, c’est-à-dire de rompre avec l’essentialisme pour privilégier l’existence (le dasein, c’est-à-dire notre « être-au-monde »). A vrai dire, l’essence n’a jamais été, depuis notre Renaissance, que la persistance d’une théologie dans une philosophie qui n’a jamais pu, épistémologiquement, émerger à la science.

Mais c’est une tentation permanente de notre culture que de réifier les concepts, en général, et, notamment, ceux qui permettent de prendre une distance par rapport à l’existence : on parle, alors, d’« Etre », de « substance », d’ « essence » etc. Mais d’où cela vient-il ? Des penseurs  grecs, bien sûr, mais ces Grecs eux-mêmes s’exprimaient dans une langue indo-européenne dite « flexionnelle », c’est-à-dire qui possédait une syntaxe. Et ils ont été piégés, comme nous (puisque nous descendons d’eux) par les mots, et quand je dis « les mots », je devrais dire la langue que nous utilisons (qui est à la fois parler et doxa). Certes, nous ne pouvons pas penser sans les mots, mais il convient aussi, comme je vous le dis souvent, de penser contre eux. Entreprise épouvantable ! Par exemple nous avons, nous, ce que nous appelons, syntaxiquement, la fonction « sujet ». Automatiquement, nous parlons, philosophiquement, du Sujet. Prenez le fameux « sujet » cartésien. Descartes a été responsable, lui, non seulement du substantialisme, mais du subjectivisme. Quand il dit : « je pense, donc je suis », à quoi s’intéresse-t-il ? A « je », ce « je » étant une substance (un « hupokéïmenon », comme disait Aristote). Eh bien cela n’a ni queue ni tête parce que c’est de la grammaire, tout simplement (je vais y revenir tout de suite). J’en profite, en passant, pour dénoncer dans le « cogito ergo sum », la définition de l’Etre par la pensée. Vous voyez le spiritualisme, ou plutôt l’angélisme ! C’est affolant. Vous comprenez, toujours en passant, que, vu l’angélisme auquel Descartes condamne l’homme, l’animal ne puisse être, pour lui, qu’une machine bien montée. Autrement dit, c’est tout juste si Descartes ne ramène pas les animaux à des automates, pour pouvoir donner à l’homme le privilège de l’Etre !

Voilà ce que font les philosophes, c’est-à-dire qu’ils font en permanence du mythe, dans la mesure où, comme vous le savez, rhétoriquement, la fonction mythique consiste à plier le monde aux mots que nous avons pour le dire. Et puis comme nous avons, comme chacun sait, un complément dit « d’objet », eh bien l’Objet existe ! Vous voyez d’où vient ce faux couple que nous Occidentaux, avons créé du Sujet et de l’Objet, de la Subjectivité et de l’Objectivité, etc. Mais ce sont des balivernes. Je discutais un jour avec des psys, mâtinés de psychanalyse, et qui déraillaient en chœur sur le Sujet, et je leur ai dit : « Mais comment voulez-vous expliquer cela à un Japonais ou à un Chinois, où il n’y a pas grammaticalement notre « fonction sujet » ? ». Cela dit ce qu’ils disaient n’était pas idiot, sauf qu’ils parlaient du Sujet comme d’un universel et d’un véritable transcendant (il y a, chez les psychanalystes un idéalisme fantastique). Or, vous savez qu’il existe des langes sans syntaxe (au sens où nous, Occidentaux l’entendons), et que l’on appelle les langues « isolantes », dont fait partie, notamment le Chinois. Alors nous disons : « Eh bien oui, mais c’est parce que les Chinois sont des sous-développés ! Ils n’ont qu’à faire un petit effort pour nous ressembler ! ». Bien sûr, puisque nous représentons le parangon de l’humanité ! Et remarquez bien que, du temps où je faisais mes études, on nous présentait, encore, les choses de cette façon : il y avait d’abord les langues « isolantes », puis, en faisant un petit effort, certains peuples accédaient aux langues « agglutinantes », et enfin, au sommet de l’échelle, il y avait les langues « flexionnelles », c’est-à-dire : nous. Je vous assure ! Et si c’était à nous de faire un petit effort pour accéder à la pensée chinoise ! N’étant pas sinologue (hélas !), je vous conseille de lire, sur la question un petit ouvrage qui vient de paraître aux éditions Grasset : « Les transformations silencieuses », écrit par François Jullien, un philosophe sinologue, et de vous attacher, notamment, aux pages qui traitent de l’écart existant entre des langues comme le grec ancien et la langue chinoise. Ces pages sont absolument passionnantes !

Cela dit, si nous voulons sortir de la pensée de l’Etre, pour savoir ce qu’est un homme, toute la difficulté vient de ce que nous avons le verbe « être ». En conséquence, nous avons la fonction « attribut ». Pour reprendre mon exemple : « le chien » (sujet grammatical) « est courant » (attribut) ». D’autre part, qui dit « su-jet », dit « sub-stantif », « sub-stance » et « sub-strat » (c’est-à-dire l’ « hupocheimenon » d’Aristote). Vous voyez notre handicap, et la difficulté que nous avons pour penser les choses autrement ! J’ai parlé du verbe « être », mais, j’allais dire « malheureusement », nous avons aussi le verbe « avoir ». Alors, bien sûr, nous disons : « Ce n’est pas la même chose ». Etre et avoir, encore un faux couple (comme le couple sujet/objet, etc.), faux couple qui alimente, chez nous, des discussions philosophiques à n’en plus finir et qui refont surface, aujourd’hui, en raison de la crise économique. Mais il n’y a pas plus faux problème que celui-là.

Aristote l’avait senti, ou plutôt la langue grecque l’avait senti à travers lui, puisque, en grec ancien le même mot (« ousia ») désigne l’être et les biens. Alors voyez l’astuce d’Aristote : en bon philosophe, il a exploité un fait de sémiologie propre à la langue qu’il parlait, et il est tombé juste (vous voyez que la pensée mythique est bien une pensée). Il s’est dit : « Si c’est le même mot, alors il faut concevoir que l’accès à la personne et l’accès à la propriété sont indissociables ».

Je vous dis tout de suite que si vous admettez que l’être inclut, d’une certaine manière, ses biens (meubles, femmes, chevaux, etc.), du même coup, vous comprenez que, dans le culte des morts, rendu, par exemple dans l’Egypte ancienne, et dans la mesure où ces Egyptiens croyaient à une vie dans l’au-delà, la chambre mortuaire du pharaon ne pouvait être qu’ encombrée d’un bric-à-brac baptisé « mobilier funéraire », expression qui, en réalité, ne veut pas dire grand-chose, sauf si l’on considère que l’être et ses biens ne font qu’un. Et l’on peut en dire autant de la présence, dans la sépulture des Empereurs chinois des effigies en terre cuite de leurs armées. Ou, encore, la présence, dans certaines sépultures celtes, des chevaux du défunt. On parle alors de « sacrifices » rituels. Pas du tout : ce sont ses biens qui accompagnent le mort dans l’au-delà. Prenez encore, en Inde, la tradition qui enjoignait à l’épouse du mort de se jeter sur le brasier qui consumait les cendres de son époux : c’est exactement la même explication (il y a très peu de temps que ce soi-disant « sacrifice », en réalité tout à fait volontaire, a été interdit). Il faut comprendre tout cela, parce que, simplement, c’est humain. Vous voyez, partant, l’enrichissement que représente une théorie de la personne qui ne dissocie plus l’être et ses biens, car elle permet de comprendre une foule de phénomènes de culture auxquels on ne peut rien saisir, si l’on en reste à notre conception étroite de la personne, dans notre Occident moderne, réduite, très souvent, à l’individu organique. Vous me direz peut-être que tout le monde n’a pas tous ces biens. Certes, mais tout le monde a, ne serait-ce que ses lacets de chaussure, un nom, une langue, etc. Vous  avez peut-être une famille, c’est-à-dire un milieu social (des frères, des sœurs, des enfants, etc.), c’est-à-dire un milieu que vous vous êtes créés culturellement en vous absentant de l’espèce. Finalement, tout ceci possède une épaisseur sociale, disons le mot, une certaine stabilité, mais une stabilité toute provisoire, qui n’a rien à voir avec un quelconque Etre intemporel, mais disparaît, culturellement, avec vous.

Eh bien, c’est à cette coïncidence de l’être et de ses biens qu’aboutit le modèle de la personne élaboré par Jean Gagnepain, sur la base, non plus de considérations philosophiques, mais de la clinique expérimentale. Je ne reviendrai pas sur la façon dont nous accédons, à l’esse et au prodesse, comme disaient les Latins, autrement dit à l’ « être » et à « l’être-pour » définitoires, ontologiquement et déontologiquement, de la personne, par l’acculturation de la fonction de reproduction que nous partageons avec l’animal, sous les deux aspects, en réalité inséparables, de notre sexualité et de notre génitalité. Je n’aime pas me citer, mais enfin, j’ai suffisamment abordé le sujet dans mon « Introduction… » à laquelle je vous renvoie, et dans laquelle, sous le titre de « La société sans pères », j’aborde les problèmes des pathologies de l’ « être-pour », autrement dit des troubles de la relation à autrui (la schizophrénie et la paranaoïa). Eh bien, aujourd’hui, je complèterai le tableau en vous parlant des troubles de la relation à l’autre. Notez bien qu’il s’agit là d’un distinguo rendu nécessaire pour des raisons purement didactiques. C’est-à-dire que l’on est, au fond obligé, pour y voir clair (c’est-à-dire pour construire scientifiquement notre objet) de réifier, malgré tout, les concepts, ne fût-ce que le temps d’une brève présentation, l’essentiel étant de ne pas être dupe de cette réification provisoire.

Il faut concevoir qu’émerger à l’esse, qui est principe de l’être, c’est émerger à l’ordre (au sens pascalien) de la propriété. Dire : « je ne suis pas toi » ou : « c’est à moi », c’est dire parfaitement la même chose. Jamais un animal ne dit à son congénère : « je ne suis pas toi », ni jamais, non plus, il ne dit : « c’est à moi ». Je vous renvoie, sur ce point à ce que je vous ai dit , lorsque je vous ai parlé de l’échange linguistique (« De la langue »), du rapport de l’animal à « son » territoire, à « son » terrier ou à « ses » femelles (c’est l’adjectif possessif, ici qui nous trompe). Entendons nous : certes, certains animaux marquent leur territoire, (le compissent, ou tout ce que vous voudrez), c’est-à-dire qu’ils l’occupent. Ils y sont. Et pour un animal, quelle est la limite de son territoire ? Ces limites ne sont pas les mêmes pour un lion ou une abeille, c’est entendu, mais on peut dire que, le plus souvent, « son » territoire, pour un animal, c’est son garde-manger, c’est-à-dire le petit bout de région qui lui permet de vivre. Donc vous voyez que l’occupation n’est pas la possession. L’animal occupe un territoire, c’est-à-dire qu’il l’incorpore, mais on ne peut pas parler de « son » territoire, sans faire du La Fontaine. Mais nous, en tant que citoyen français, nous sommes en France, depuis Irun jusqu’à Strasbourg, parce que, comme on dit, il s’agit du même « pays ». Mais qu’est-ce que ça veut dire, « le pays », sinon précisément l’espace du citoyen, qui n’est pas l’espace du sujet. A ce moment-là, ce n’est plus une affaire d’occupation matérielle, c’est une affaire de frontières purement culturelles, c’est-à-dire, d’espace approprié. De même, l’animal a bien un terrier, si vous voulez, mais ce terrier lui appartient subjectivement (en tant que sujet) : il ne l’a pas au sens de la propriété, puisqu’il ne peut pas l’aliéner. Il ne peut pas le négocier, il ne pourra pas aller chez le  notaire pour dire : « Dites donc, ce logement-là, je vais le refiler à mon petit copain ». Donc il n’en dispose pas ; il n’en a pas la propriété au sens social (et donc humain) du terme : il l’occupe. De même, vous disais-je, s’agissant de ses femelles, on n’a jamais vu un animal pratiquer l’exogamie ni passer devant le maire !

Si, donc, l’opposition de l’être et de l’avoir nourrit, aujourd’hui encore, bien des faux débats philosophiques, c’est que l’on a tout simplement oublié que nos biens - à commencer par notre corps et tout son environnement - font partie de notre personne, c’est-à-dire que les choses aussi, dans la mesure où  nous nous les approprions, émergent à un autre réel, à cet autre mode d’existence qui est celui de la culture. Voilà pourquoi la distinction du public et du privé est une invention de l’homme, invention qui ne fait pas acception de la différence des gens et de leurs biens : l’accession à la propriété, c’est l’instauration de la privatisation, c’est-à-dire le fait de créer une frontière qui fait que l’être inclut d’une certaine manière ce qu’il s’approprie : corps, langue, connaissances, objets, argent, moyens de production, etc.

Prenez la pudeur, par exemple : on en fait souvent une question de morale. Pas du tout ! C’est une question de frontière : jusqu’où mon corps est à moi, et à partir d’où il n’est plus à moi ? Cela dépend des civilisations : il en existe où les femmes se voilent le visage, et d’autres où elles montrent leurs fesses (vous voyez qu’il n’y a pas d’universaux, ici non plus). Même dans une société où l’usage pour les femmes est de se promener dans la tenue d’Eve, sachez bien que de vouloir leur faire porter un cache-sexe sera une véritable offense à leur pudeur. Pourquoi ? Tout simplement parce que porter ce cache-sexe sera vécu comme un moyen d’attirer les regards des hommes sur ce que nous Occidentaux appelions encore, il n’y a pas si longtemps, les « parties honteuses ». Autrement dit, ces femmes sentent tout simplement leur peau comme étant leur vêtement et les poils de leur pubis comme un pagne. Vous voyez l’arbitraire de la chose !  Et de même, s’agissant de la femme voilée. Vous savez peut-être que chez les peuples d’origine sémite, le visage livre beaucoup de la personne (plus encore que chez nous), mais de manière différente : tandis que le visage masculin tend au masque, c’est-à-dire à une sorte de pétrification où se lit une histoire entière, les traits du visage féminin tendent à conserver toujours une plasticité, une malléabilité et une instabilité telles qu’ils reflètent les émotions les plus fugitives. Dans ces conditions, vous comprenez que les femmes musulmanes, en public, gardent souvent les yeux baissés, se voilent plus volontiers la face que le nombril, et ressentent même comme un outrage à leur vie privée d’être photographiées à visage découvert. Que les hommes aient exploité cette pudeur féminine à des fins de domination n’explique rien : ils n’ont fait qu’exploiter ce qui était exploitable ! Voilà, en tout cas, ce que ne comprend plus une civilisation comme la nôtre où, la frontière culturelle entre le public et le privé tendant à s’estomper, la pudeur n’est plus perçue que comme le résultat d’une brimade infligée aux femmes par telle ou telle société, et dont il faudrait les « libérer ». Mais s’il est vrai que l’animal ne peut être impudique, et si c’est être civilisé, pour un être humain (mâle ou femelle), que de se donner un être social, notamment en marquant une  frontière (quelle qu’elle soit) entre le public et le privé, je me demande bien qui sont les barbares !

Mais la pudeur, sauf à se faire pruderie, n’a rien de pathologique, ce qui n’est pas le cas de ce que l’on appelle les « perversions » qui sont, proprement ces pathologies de culture propres à la personne (que j’appelle les pathologies de l’être), et qui se ramènent toujours à une effraction de la propriété, c’est-à-dire une effraction d’une frontière, non pas de nature, mais de culture. C’est le cas de l’exhibitionniste et du voyeuriste. Que cherchent-ils tous les deux ? L’effraction de la propriété : vous niez l’intimité de l’autre, et à ce moment-là, vous êtes voyeur ; ou bien, au contraire, vous niez votre intimité à vous, et, à ce moment-là, vous êtes exhibitionniste. Dans les deux cas il s’agit d’une impudicité, c’est-à-dire d’une effraction de la propriété du corps qui définit la pudeur. Autrement dit, ce que l’on appelle « perversion » suppose une acculturation de la sexualité. Même dans la mesure où il s’agit d’abolir la frontière (de pratiquer l’effraction de l’intimité), il est certain que cette effraction n’est possible qu’à l’être humain : l’animal, lui, se moque éperdument de regarder l’autre. Aucun intérêt ! Alors que, chez l’homme, c’est l’effraction, qui est pathologique : ce n’est pas le corps qui est en cause, mais la propriété du corps. Et c’est pour cela que beaucoup d’exhibitionnistes se sauvent s’il leur arrive de trouver le partenaire, car ce n’est pas cela qu’ils recherchent.

Voyez, encore, le donjuanisme. Qu’est-ce qui est en cause, dans le donjuanisme ? Ce que cherche surtout le Don Juan (quelle que soit sa « blessure primitive », comme disent les psys), c’est à séduire, c’est-à-dire, selon l’étymologie latine du mot, « amener » (ducere) « à l’écart » (le préfixe « se- ») toutes celles qui ne devraient pas s’y trouver parce qu’elles sont déjà « in manu », c’est-à-dire « en main », au sens juridique du terme. C’est parce que ces femmes sont « en main » qu’il les veut, quitte, éventuellement, à n’en point profiter. Il s’agit, bel et bien, ici encore,  d’une effraction de la propriété, ou, plus exactement, d’un cocufiage du propriétaire. Or, pourquoi le cocufiage ne figure-t-il dans aucun manuel de psychiatrie ? Et, d’ailleurs, pourquoi les femmes ne sont-elles jamais concernées dans l’affaire ? Vous voyez à quel point le système social dominant joue dans la nosographie. On dirait qu’il y a des maladies pour les hommes et des maladies pour les femmes ! Rappelez-vous l’hystérie : c’était bon pour les femmes. Mais je vous assure que j’ai rencontré des hommes complètement hystériques ! Et, par-dessus le marché, il n’y a pas de raison de parler du donjuanisme sans parler de l’échangisme. On en parle moins depuis l’apparition du SIDA, mais enfin cela a existé (c’est de tous les temps, à vrai dire). Or, qu’est-ce que l’échangisme ? C’est cette liberté des couples qui fait qu’un mari vous dit : « Allez, prends ma femme ! ». Eh bien, l’échangisme, c’est exactement l’inverse du donjuanisme : dans le donjuanisme, on pique, dans l’échangisme, on se fait piquer. Autrement dit, vous avez entre le donjuanisme et l’échangisme exactement le même rapport qu’entre le voyeurisme et l’exhibitionnisme. Il faudrait réfléchir sur tous ces concepts-là, concepts qui, bien entendu n’ont rien d’universel, mais prennent des aspects variés selon les sociétés et les conceptions qu’ont ces sociétés de la propriété.

Du coup, vous comprendrez le lien qui existe entre le vol et le viol. Il y a belle lurette que les psychiatres ont remarqué le lien des perversions et de la kleptomanie, mais sans pouvoir expliciter, de manière convaincante, la nature de ce lien, parce qu’ils ont mis de l’ « eros » là-dedans, alors qu’il s’agit tout simplement, dans le cas de la kleptomanie,  de prendre ce qui est à l’autre. Et vous comprenez que ce que l’on appelle  le « fétichisme » n’a rien à voir, non plus, avec l’ « eros » (ou la libido) contrairement à ce que dit Freud. En fait, si vous admettez, en tant qu’il se définit comme personne, l’être inclut ses biens : plus de problème ! Car ce n’est pas l’objet, ni ses qualités, qui sont en cause, mais, précisément, le fait que l’objet appartienne à quelqu’un d’autre : c’est l’appartenance qui fait le « fétichisme », autrement dit le lien avec la personne. Vous comprenez ce que valent tous les discours psychanalytiques ou autres sur le soi-disant fétichisme. Ce que l’on aime, dans l’autre, c’est l’ensemble de ce qu’il est. Mais à ce compte, il s’agit bien de fétichisme, encore, dans le sens le plus strict du terme, lorsque quelqu’un devient veuf et qu’il garde les vêtements de l’autre. Autrement dit, les vêtements du mort, la maison du mort comme l’autographe de la star, voilà du fétichisme, qui est, comme vous le voyez, une manière d’être avec l’autre. Est-ce pour autant une pathologie ? La question reste en suspens, car le fétichisme a été épouvantablement mal observé. Son étude est à revoir entièrement ! Mais aussi celle de l’avarice, de la pruderie, de la prodigalité, du viol, et ainsi de suite. Vous voyez que la recherche est parfaitement ouverte !

Mais il y a, maintenant, grâce à l’Anthropologie clinique de Jean Gagnepain, un moyen de suggérer une articulation nosographique de toutes ces pathologies de l’être, troubles dans l’étude desquels règne encore une belle pagaille ! Vous voyez, par exemple qu’il existe une parenté très étroite entre l’égoïsme et l’avarice (voire la pruderie), d’une part, et entre ce que l’on appelle couramment l’altruisme et la prodigalité, autrement dit entre ce que j’appellerai l’autocentrisme (ou « egocentration ») et l’hétérocentrisme (ou altérocentration). Pourquoi inventer une telle terminologie ? Tout simplement parce qu’il nous faut bien regrouper sous une même rubrique ce qui ressortit, dans notre langue, et à l’être, et à l’avoir pour pouvoir rendre compte, ensuite, des deux aspects des troubles que l’on baptise les perversions, autrement dit, qui sont les troubles du rapport à l’autre.

Et je terminerai en attirant toute votre attention sur un point primordial : il faut bien voir que tous les troubles que nous avons rapidement passés en revue ensemble ne concernent absolument pas la morale, dans la mesure où il ne s’agit pas, ici, de la libido et de son acculturation par la norme. Bien sûr, l’ « eros » peut s’investir dans notre être social (il est partout, si vous l’y mettez) mais il n’est pas définitoire de cet être social que nous nous conférons par l’acculturation de notre constitution d’être sexué. Il ne faut pas, avec Freud et tant d’autres, confondre notre sexualité avec le désir qu’elle peut inspirer, de même qu’il ne faut pas confondre votre estomac avec votre appétence pour la choucroute ou les sardines ! Il ne faut pas confondre  constitution et appétit, castration et autocastration, capacité de la personne et contrôle du désir. Or sexualité et désir restent encore confondus dans l’esprit de la plupart des gens.

C’est vraiment empoisonnant !

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écrit par admin

oct 25

Ce n’est plus la religion qui, aujourd’hui, est devenue un « opium du peuple », c’est l’argent, version tout à fait actuelle des « paradis artificiels ». Voyez comme, de tous les coins de l’Europe, les gens se sont rués, tout récemment, en Italie pour jouer au loto dans l’espoir de gagner un magot mirobolant (147 millions d’euros !). Preuve que l’on n’attend plus rien d’un quelconque bonheur « au-delà ». On cherche à se fabriquer un paradis artificiel, c’est-à-dire un bonheur « déjà-là ». Autrement dit, la galette (le « pognon ») : voilà la nouvelle eschatologie. C’est Saint Barth, la « dolce vita », le confort, bref, le paradis anticipé. Il n’y a plus de paradis qui ne soit fiscal, et « nos valeurs » n’existent plus qu’en Bourse.

Et puis, comme il n’y a plus d’aventure nulle part, on se donne ainsi la trouille. Nous jouissons de cela. C’est comme si le monde entier se donnait la frousse du vertige qu’il s’impose. Exactement  comme le joueur au casino. La banque a sauté ? Eh bien que l’Etat la renfloue, sinon plus de casino ! Vous rendez-vous compte ! Bientôt il va falloir indemniser les joueurs perdants pour qu’ils continuent à jouer ! Mais on sait où cela mène (relisez « Le joueur » de Dostoïevski). Cela conduit à la ruine et à la mort, généralement par suicide.

Et, effectivement, ce que l’on appelle la « crise financière », c’est, bel et bien le suicide de l’économisme. Je dis bien de l’économisme, et non pas de l’économie, car il y a toujours eu de l’économie dans le monde, et il y en aura toujours (c’est inévitable). L’économisme, c’est autre chose : c’est ce qui a permis à la bourgeoisie d’engendrer, hier, des « travailleurs », et, aujourd’hui, des « joueurs ». En France, tout a commencé au début des années quatre-vingt, sous Mitterrand qui était, comme on sait, fasciné par Bernard Tapie (au point de le faire ministre). Or, que faisait Tapie ? Il rachetait, pour un franc symbolique, des entreprises en faillite et les renflouait grâce à la spéculation. Tout le monde s’est dit : « Il est formidable ! Quel génie des affaires ! ». Mais, si vous y réfléchissez, depuis Tapie, ce n’est plus le travail qui est rémunéré, c’est le jeu. Avant lui, le jeu (y compris le foot !) n’était pas rétribué. Or, regardez ce que « valent », aujourd’hui, les sportifs. Ce n’est pas la peine de faire des études : allez jouer. Vous voulez gagner ? Spéculez ! Jouez en Bourse ! Ou bien jouez au « super-loto » ! Ce n’est tout de même pas pour rien qu’à notre époque, la « Française des jeux » multiplie les tiercés, quintés, et autres attrape-nigaud : « Cela peut rapporter gros ! ». Oui, mais à qui ? Pas au joueur, en tout cas : comme toutes les autres addictions, l’addiction au jeu tue l’homme. Alors, faut-il désintoxiquer tous les joueurs, alcooliques, boulimiques, travaillomanes, etc. S’il fallait désintoxiquer tous les « addicts » aux paradis artificiels, on n’en sortirait plus. Certains naïfs disent : « Il faut gendarmer les banques ». Mais qu’a donné, aux Etats-Unis, la prohibition légale de l’alcool ?

Donc, voilà encore un autre signe des temps : la mondialisation, non plus, cette fois, de l’hystérie, mais la mondialisation de l’addiction. Dans ces conditions, qu’est-ce que l’addiction ? J’allais dire : on n’en sait rien, tout simplement parce qu’il s’agit d’une pathologie de ce que l’on appelle la « volonté », et que ces pathologies, dans le système dominant actuel, dérangent terriblement.

Nous n’avons même pas dissocié clairement ce qui, dans ce que l’on appelle la « volonté », était d’ordre naturel (disons corporel ou encore animal), et ce qui était culturel, donc proprement humain. C’est-à-dire que l’on n’a jamais pris en compte, chez l’homme, les pathologies de nature, qui, pourtant, conditionnent l’émergence à la maîtrise de soi, maîtrise de soi qui, seule, est humaine.

Plus généralement, comme je vous l’ai montré à propos de l’antagonisme de la psychanalyse et des neurosciences, l’homme est un esprit corporel (ou un corps spirituel, si vous préférez). En conséquence, on ne peut jamais dire qu’il y a la pathologie culturelle, d’un côté, et, d’un autre côté,  la pathologie naturelle. Ce n’est pas si simple que cela dans la réalité, car nous n’avons que très rarement quelque chose de l’une sans quelque chose de l’autre. Il est clair, par exemple, que lorsque l’homme est atteint d’aphasie, il est atteint presque toujours (mais pas nécessairement) d’une hémiplégie droite, autrement dit, nous savons bien qu’il existe des troubles associés. Voilà qui est banal et bien connu. Eh bien, il en va de même, par exemple, d’un alcoolique : il pourra très bien être une personne qui décompense  une névrose d’angoisse (trouble de culture), et, qui, en même temps, présente une tendance, plus ou moins neurologiquement (sinon génétiquement) conditionnée, à l’addiction (trouble de nature). Mes deux exemples sont très grossiers, mais enfin, je crois qu’ils sont parlants. D’une manière plus générale, s’agissant de l’homme, qu’est-ce qui relève des troubles de la pulsion (pathologies de nature) et des troubles de la norme (pathologies de culture) ? Ce n’est pas demain la veille que l’on trouvera la réponse. Il y a là pour deux siècles de boulot ! Peu importe : l’essentiel est de partir.

On y parviendra à condition de commencer par cesser d’employer ce mot de « volonté » à toutes les sauces, sans savoir de quoi l’on parle. Il s’agit là d’un de ces nombreux concepts écrans, qui nous empêchent  de saisir, à travers lui, le rapport de la maîtrise de soi (la volonté humaine) et la « boulie », c’est-à-dire la volonté que nous avons en partage avec l’animal (« boulie » est le plus ancien terme, tiré du grec, pour dire « volonté »). Or étant donné que je vous ai déjà parlé des névroses et des psychopathies (pathologies de la norme), dans mon « Introduction… », je voudrais, aujourd’hui, compléter le tableau en vous livrant quelques réflexions sur les troubles de la boulie, troubles qui, encore une fois conditionnent l’accès à la norme, voire, rendent cette émergence à la morale complètement impossible (c’est le cas de l’être amoral que vous connaissez bien désormais).

Globalement, on a renvoyé ces troubles de la boulie à une vague théorie des humeurs, qui date d’Hippocrate, ou bien à ce que l’on appelle le « caractère ». Mais ce mot même de « caractère » est, du point de vue qui nous occupe, à savoir le départ entre l’animal et l’homme, profondément ambigu, aussi ambigu que l’était, chez Hippocrate, le terme d’humeur (« thumos»). S’agissant de cette notion de caractère, les traités de psychiatrie sont toujours embarrassés : ils vous parlent des « névroses de caractère ». Evidemment, ils font comme ils peuvent. Mais pourquoi, dans ce cas précis, parlent-ils de « caractère », sinon parce qu’ils sentent bien qu’il y a là des pathologies de la « psuchè » (du psychisme) qui ont, malgré tout, quelque chose à voir avec la physiologie, c’est-à-dire avec un naturel sans aucun rapport avec la culture, sinon dans une perspective de morale traditionnelle (judéo-chrétienne) selon laquelle on savait bien que c’était la nature qui était mauvaise et que, pour contrecarrer cette nature-là, il n’y avait qu’à « prendre sur soi » ! Autrement dit, en  utilisant encore le terme de « caractère », eh bien la psychiatrie, et l’opinion commune, ont continué à entretenir une ambiguïté héritée d’un lointain passé, ambiguïté que l’on retrouve dans « Les caractères » de La Bruyère, et dont il faut absolument sortir.

Ces fameuses « névroses de caractère » ont été, en général très bien observées, mais étiquetées sous des termes qui, évidemment, mêlent tout : on parle de « monomanies instinctives » ou encore de « monomanies impulsives » (c’est le « mono- » , ici, qui est intéressant). On ne sait plus où l’on en est : s’il y a encore de l’impulsivité là-dedans, il y a encore ce risque de mêler les troubles de nature et les troubles de culture. D’autre part, il faut tout de même bien comprendre que les « névroses de caractère »  ne sont pas des névroses, névroses qui elles, sont bel et bien des troubles de culture (de la maîtrise de soi). A preuve, ces pseudo névroses dites « de caractère » n’ont rien d’inhibant (bien au contraire !), et c’est là que réside le trouble. La personne n’a plus de frein, autrement dit, elle n’a plus la capacité de s’autofrustrer (ou de s’autocastrer). N’ayant plus cette capacité, il y a généralement, chez ces prétendus « névrosés » (appelés souvent « caractériels ») une formidable prégnance du Surmoi. Ces malades, généralement, compensent leur carence en ayant recours au gendarme. Voilà qui est important : ce qui se donne à voir (une apparente normalité) n’est pas, comme vous le savez maintenant, ce qu’il faut observer ! Et cela vaut, chez l’homme de toutes ses pathologies baptisées « mentales ». La science de l’homme doit toujours éviter de se laisser prendre par les « évidences » pour s’attacher aux processus, processus qui, eux-mêmes, restent toujours plus ou moins cachés.

Cela dit, en  parlant de Surmoi, n’allez pas croire qu’il faille adhérer à la théorie freudienne du Surmoi comme siège de la moralité (et donc de la  culpabilité). Freud a complètement raté le principe spécifique de la morale (de l’autocrastation), en le confondant avec la castration, c’est-à-dire, au fond, à la coercition sociale de Durkheim, même si cette castration est, chez lui, intériorisée. Freud, au fond, faisait de la sociologie sans le savoir. Cependant, s’agissant des « névroses de caractère », le Surmoi, il faut en admettre la présence, comme substitut d’une maîtrise de soi défaillante : c’est le gendarme. C’est-à-dire que le Surmoi est présent parce que, précisément, le sujet est caractériel. Pour un homme « normal », il n’y a pas besoin de Surmoi. Ce Surmoi-là, en revanche, chez le  malade caractériel, devient une espèce de corps étranger qui s’impose à lui de l’extérieur, puisqu’il n’est plus lui-même capable de se castrer. Et voilà pourquoi les psychiatres ont pu confondre les « névroses de caractère » avec les névroses : c’est qu’ils ont confondu ce primat pathologique du Surmoi avec l’inhibition pathologique. Autrement dit l’inhibition pathologique, qui définit les névroses n’a rien à voir avec la lutte contre un Surmoi, lutte contre la présence en soi de l’autre, la présence du tiers, la présence du Père (du Père fouettard, devrait-on dire !), si vous voulez, tandis que l’inhibition pathologique, pas du tout. Et ce qui montre bien que les psychiatres qui ont observé ces pathologies-là sont honnêtes, c’est qu’ils les avaient mises à part. Autrement dit, les « névroses de caractère » forment un petit domaine clos, à l’intérieur des névroses, et la plupart des traités de psychiatrie disent : « Eh bien oui, ce n’est pas tout à fait la même chose que les névroses : faisons-leur un sort particulier ».

Aujourd’hui, on parle de moins en moins  de « névroses de caractère », mais de « troubles » du caractère, troubles qui sont passés du côté de la neurologie. De même qu’est passée du côté de la neurologie la fameuse « psychose maniaco-dépressive » qui a fait les beaux jours de la psychiatrie jusqu’à  récemment. Eh bien cette « P.M.D. », comme on disait, n’a rien d’une « psychose », bien entendu : elle est entièrement animale. Si elle a posé problème, du point de vue nosographique ce n’est pas en raison de sa difficulté : il n’y a vraiment rien de plus facile à décrire. Mais cela n’a pas gêné les psychiatres, qui ont produit, sur le sujet, toute une littérature ! Ce qui les a gênés, en revanche, autrement dit là où ils étaient coincés, c’était pour la situer. En parlant de « psychose », cela ne les engageait à rien : cela voulait seulement dire que ce n’était pas une maladie de l’estomac ! A ceci près : on a toujours constaté (depuis 1946, très exactement), que c’était, parmi les troubles soi-disant de la « psuchè » (donc psychiatriques), le plus sensible à la chimiothérapie (sels de lithium), à l’électrothérapie (sismographie, autrement dit électrochocs) et à toutes ces bricoles-là. La difficulté, en réalité, tenait à l’absence totale de théorie de la boulie.  Comme, au fond, le mot même de « volonté » était imputé à l’homme et non à l’animal, on n’était plus fichu de distinguer là-dedans, ce qui relevait de la pulsion et ce qui relevait de la norme, ce qui était trouble naturel (relevant de la neurologie) et trouble culturel (relevant de la psychiatrie). Et tout récemment le terme de « psychose » a été abandonné : on parle, désormais, de « maladie bipolaire ». Au fond, il s’est passé pour la « psychose » maniaco-dépressive exactement la même chose que pour la prétendue « névrose de caractère », l’épilepsie… et l’aphasie !  Jusque vers la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, en effet, on disait des aphasiques : « Ces gars-là délirent. Ils sont complètement fous, enfermons-les ». Jusqu’au jour où un médecin nommé Broca a pu localiser, dans le cortex, les centres de la parole. A ce rythme-là, les psychiatres vont perdre toute leur clientèle !

Eh bien, si on a eu du mal avec la pseudo « psychose maniaco-dépressive », c’est que l’on n’était pas capable d’opposer une théorie claire  des troubles (naturels) de la boulie et des troubles (culturels) de la décision libre. Lorsqu’il y a destruction de la boulie - du projet -, s’il n’y a plus véritablement pulsion, c’est-à-dire spontanéité de la prise en compte par l’animal, que nous ne cessons d’être, de l’ensemble de ses émotions, vous sombrez dans un flottement comportemental, c’est-à-dire que, à ce moment-là, le comportement relève purement et simplement de ce que l’on appelait « le déséquilibre des humeurs ». D’ailleurs, quand on parle de cyclothymie, c’est de ce déséquilibre physiologique que l’on parle. La cyclothymie vous fait flotter : puisque vous n’avez plus de moteur intérieur, si l’on peut dire, vous flottez au gré des vents. Ou bien il y a du vent, et c’est la manie (« mania », en grec, c’est la frénésie) ; ou bien il n’y a pas de vent, et c’est la dépression (l’abattement). Pour la bonne raison que vous n’êtes plus libre vous-même de votre « motion », vous ne pouvez plus vous-même vous déterminer.

J’ajouterai, s’agissant de la dépression, qu’elle peut mener au suicide. Cependant le masochiste peut lui aussi être conduit au suicide, mais le suicide d’un masochiste n’est pas le même  que le suicide d’un dépressif. On a défini le suicide d’un maso comme un « suicide-signe », c’est-à-dire un appel à l’autre ; c’est, au fond : « Regarde comme tu m’as fait souffrir » (c’est le suicide de beaucoup de starlettes). Tandis que le suicide d’un dépressif n’a rien à voir avec ce « suicide-signe », c’est un suicide carrément animal, dans la mesure où la situation n’est plus tenable. Le suicide, vous le voyez, n’est signe de rien, mais il peut être signe de tout, comme l’ensemble des comportements, dans la mesure où il faut l’intégrer dans des syndromes qui, seuls, vous permettent de l’interpréter de manière correcte. Autrement dit, aucun symptôme, n’est réellement et ponctuellement symptôme de quelque chose ; il faut qu’il soit situé dans un tableau clinique, c’est-à-dire d’un syndrome. Je referme cette parenthèse.

Vous comprenez, alors, à la fois le caractère cyclothymique (c’est-à-dire que « çà » pousse ou bien « çà » ne pousse pas) du trouble et la très grande variété d’aspects du même trouble. C’est-à-dire que la même aboulie, cliniquement définissable, présentera des aspects différents selon les clients (hyperthymie, hypothymie, athymie, etc.), et l’un de ses aspects c’est précisément la compulsion, rebaptisée dernièrement addiction. Alors, lithium, électrochocs et tous le bazar. Après tout, pourquoi pas ? A condition de réfléchir à ce que l’on appelle la compulsion (ou addiction), et voir qu’il s’agit d’un trouble de la « volonté » animale chez certains malheureux, exactement comme la cyclothymie. Ici, il faut constater que nous manquons cruellement d’une théorie de la pulsion.

Qu’est-ce que la pulsion ? C’est le rapport « boulique » au monde. Mais il ne faut pas confondre la pulsion avec l’affect, qui peut se perdre par ce que l’on appelle l’apathie. Cet affect, certes, n’est pas passif. Ce qui est affect, c’est ce qui est commun à tout le vivant, y compris le végétal. Autrement dit, l’affect ne suppose pas seulement une sensibilité, mais, en même temps une réaction à cette sensibilité, si bien qu’au total l’affect inclut tous les tropismes, tous les « réflexes » au sens le plus végétatif du terme. Au contraire, il n’y a pulsion que chez l’animal dans la mesure où il y a organisation des affects (de la gamme des tonalités affectives) et prise en compte de cette organisation qui fait que l’animal, à la différence du végétal, émerge à la spontanéité, à l’auto-matisme (ou auto-cinèse). Il n’est pas question de machine ici : par automatisme, il faut entendre, conformément à l’étymologie du mot, le fait de se mouvoir soi-même. On a bien ri de Descartes  et de sa théorie des « animaux machines », mais, finalement, c’est lui qui avait raison, car il avait touché du doigt quelque chose d’une théorie correcte de la liberté, ou, plus exactement quelque chose de la base même (naturelle) sur laquelle elle pouvait s’élaborer, cette base se définissant comme la boulie. On ne peut pas dire que l’on a une boulie, qu’on a une pulsion vers tel ou tel objet que l’on énumèrera en fonction de leur allure : les gens, les choses, l’alcool, l’argent, voire les poireaux. On ne peut pas classer les « objets » : cela n’a ni queue ni tête. La boulie se définit en fonction de notre rapport au monde, c’est-à-dire de notre pulsion, de notre projet. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas de tendance, mais il faut alors dire que les tendances n’existent qu’à partir du moment où il y a rupture du projet. Il en va « bouliquement », si je peux dire, des tendances comme il en est des mouvements élémentaires de la praxie, qui résultent toujours de la désintégration du geste. Ce qui existe, ce qui est observable et descriptible, c’est le geste. Il n’y a mouvements élémentaires que lorsque le geste vole en éclats, en quelque sorte, c’est-à-dire quand les mouvements se bousculent parce qu’ils ne sont plus ordonnés dans le geste. Autrement dit, si l’on a eu raison de critiquer la tendance, sur le plan théorique, cela ne veut pas dire que, pathologiquement, on n’en trouve pas d’exemples. C’est-à-dire que la tendance n’apparaît que dans la mesure où, précisément, il n’y a plus de projet et que c’est la pagaille. La destruction du projet crée non pas la tendance, mais les tendances, toutes les tendances que vous voudrez. La pathologie du projet nous pulvérise véritablement en tendances élémentaires. Alors, l’aboulie, c’est le trouble naturel du projet, trouble qui nous pulvérise en tendances élémentaires. C’est lui qui fera (puisqu’il n’y a plus de pulsion) des impulsions, des compulsions, etc., qui fera que nous nous sentons poussés dans tous les sens, dans le désordre et ainsi de suite.

Vous comprenez que, de même que l’on arrive aujourd’hui à distinguer l’agnosie (pathologie naturelle) de l’aphasie (pathologie culturelle), l’apraxie (trouble naturel) et l’atechnie (trouble culturel), il faudra bien, un jour, arriver à distinguer l’aboulie (trouble naturel), des névroses et des psychopathies (troubles culturels). Autrement dit nous sommes conduits à distinguer les troubles de la boulie, et les troubles de la décision. C’est absolument fondamental, si l’on veut notamment comprendre quelque chose à cette forme d’aboulie qu’est l’addiction, quelque soit l’objet sur lequel elle se focalise. Ce peut être la nourriture, l’argent, le pouvoir, la réussite sociale, etc.

Mais alors, vous voyez que le système de pensée dominant dans telle ou telle société rend l’entreprise difficile. Pourquoi ? Parce que l’on admire ou bien on stigmatise telle ou telle addiction selon que son « contenu » est valorisé ou non par ladite société Si vous êtes un addict du travail, pas de problème, si vous êtes addict à l’argent, passe encore, mais si vous êtes addict à l’alcool, rien ne va plus ! Or, du point de vue des processus, c’est exactement la même chose. Voyez la parfaite hypocrisie de nos sociétés. C’est la même hypocrisie qui se manifeste dans la distinction que nous faisons entre les drogues licites, sur lesquelles l’Etat prélève des taxes, et les drogues clandestines. Or, tout le monde sait bien que l’alcool peut, pour certains sujets, être une drogue dure ! Même hypocrisie lorsqu’il s’agit, pour l’Etat, de conserver à « La française des jeux », son monopole !

Cela dit, vous voyez que l’homme est bien plus complexe qu’on ne le pense généralement, et que ne le pensent même certains médiationnistes de l’ « Ecole de Rennes ». Voici ce que je relève sous la plume de deux d’entre eux (Jean-Claude Quentel et Attie Duval), dans un article consacré à « L’autonomie de l’éthique » (revue « Le Débat », n°140, p. 122) : « Le psychopathe, quant à lui, ne parvient plus, à l’inverse du névrosé, à réglementer son désir et il se fait, en quelque sorte, l’esclave de ses pulsions ». Or, il est clair que le névrosé (c’est-à-dire l’inhibé pathologique) ne parvient jamais à la satisfaction, même réglementée, de son désir. Nos deux auteurs confondent l’inhibition (qui est tout à fait normale) avec l’inhibition pathologique (sur ce point, je vous renvoie à mon « Introduction…», p.97). J’ajouterai que nos auteurs confondent le psychopathe, qui a accédé à la norme, c’est-à-dire à la maîtrise de soi fondatrice de la liberté, avec l’aboulique (ou l’amoral congénital), qui, lui, ne peut jamais y accéder. (voyez mon « Introduction… », pages 114-115).  Il ne faut pas confondre détérioration et carence ! Enfin, on se demande quelle idée les auteurs se font de la névrose pour qu’ils écrivent : « La position de Kant peut être qualifiée de névrotique » ! Et quelle idée ils se font du « nihilisme de Nietzsche » (sic) pour le juger « par trop radical ».

Ne me prêtez aucune autre intention que celle de vous mettre en garde contre certains prétendus médiationnistes de l’ « Ecole de Rennes », à commencer par un neurolinguiste, à la mode de Changeux (c’est tout dire !),  nommé Sabouraud. Ce que disait, au fond, Sabouraud à Jean Gagnepain, c’était : « Moi, je forme des internes en neurologie, tranquillement : cela, c’est de la science. Maintenant vous, Jean Gagnepain, apportez-moi votre petit air de culture, faites votre petit baratin, que je pourrais, d’ailleurs, faire beaucoup mieux moi-même ». Cela me rappelle le cas d’une de mes anciennes étudiantes, aujourd’hui professeur de philo en fac, à qui je prêchais la bonne parole et qui m’a répondu : « D’accord, si cela peut me servir dans ma carrière ». Inutile de vous dire qu’un rideau noir s’est immédiatement abattu entre elle et moi !

Eh bien, dans notre université moribonde, nous en sommes là. Comment voulez-vous qu’un neurolinguiste, un « psychologue clinicien » ou un prof de philo, qui vivent de leur sottise, acceptent la Théorie de la Médiation ? Dans tous les cas, vous obtenez une juxtaposition des formations, et c’est le meilleur moyen de ne former personne. C’est-à-dire que se prétendre médiationniste suppose que les universitaires aient vraiment envie d’un changement - que dis-je ?-, d’une révolution. En fait, ils ont surtout envie de garder leurs habitudes, d’être des personnages importants dans notre système universitaire (fût-il mourant), bref, ce qu’ils souhaitent par-dessus tout, c’est l’inertie. Le refus foncier est là. De ce point de vue, on peut dire que, comme Marx, Freud et Saussure, Jean Gagnepain a été trahi par ses héritiers (à part un ou deux).

« Dans ces conditions, me direz-vous, comment faire ? Cela vous oblige à un isolement total ». Personnellement, je n’en ai jamais souffert, mais je comprends qu’il y en ait qui peuvent en souffrir : c’est parfois pénible à vivre, il n’y a pas l’ombre d’un doute. Et après ? L’essentiel est que la Science de l’homme avance !

Et elle avancera, soyez-en sûrs : demain, à Londres, à Pékin, à Barcelone ou à San Francisco, des écoles médiationnistes vont voir le jour : c’est absolument certain !

www.theorie-mediation.net

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écrit par admin

oct 25

La question est tout à fait actuelle, dans la mesure où il touche au problème de la légitimité du pouvoir. Attention je dis bien la légitimité, et non la légalité. La légitimité relève de la morale, la légalité relève de la société. Question très délicate.

Le nœud  du légal et du légitime se trouve dans ce que l’on appelle « pouvoir » ou « gouvernement » ou encore « autorité », puisque le pouvoir, quel qu’il soit doit (ou devrait) légaliser le légitime, c’est-à-dire que le problème de tout gouvernement consiste dans une quête de la légitimité. Il ne suffit pas d’être légal, il faut encore être légitime.

Or cette quête de légitimité, par tous les gouvernements, depuis la nuit des temps, on la demande, selon les politiques, soit au sacre, soit à l’élection. Autrement dit, on invoque, pour justifier l’autorité du chef, soit le droit divin, soit le droit des hommes. Mais ce n’est pas parce que le roi était sacré qu’il devenait automatiquement un homme moral, et ce n’est pas parce que l’on élit quelqu’un qu’il a des vertus pour autant ! Autrement dit, qu’il s’agisse de l’onction ou de l’élection, cela revient, à la limite, au même. L’élection peut être une mesure de la popularité du chef (surtout lorsqu’il est « pipolisé » !), ce ne peut pas être du tout une garantie de sa  valeur « humaine », c’est-à-dire, finalement, de son autorité, car aucune société ne peut conférer à ceux qui  la dirigent ou règnent sur elle, la moindre autorité

Vous comprendrez mieux, alors que ce constant dialogue du légal et du légitime fait qu’un pouvoir en place s’interroge  toujours sur lui-même, et finit par sombrer dans le légalisme. Or, à quoi aboutit le légalisme ? Tout simplement à l’immobilisme. Mais, l’humain résistant toujours en l’homme, le politique résiste et cette résistance du politique aboutira à un antagonisme de plus en plus exacerbé du légal et du légitime, antagonisme qui conduira à un craquement de l’un et de l’autre, c’est-à-dire à une insurrection du légal, d’un côté, ou à une insurrection du légitime, de l’autre. L’insurrection du légal se fera par un mépris radical de la morale : c’est le fascisme. L’insurrection du légitime se fera, au nom de la morale, par un affranchissement de toute loi : c’est l’anarchisme. Fascisme, d’un côté, et anarchisme, de l’autre, sont des maux qui sont dus au légalisme, selon que l’on est de droite ou de gauche. Mais dans les deux cas, la réalité humaine se défend contre une sorte d’institutionnalisme qui finit par mettre « l’homme au service du sabbat » plutôt que le « sabbat au service de l’homme ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Eh bien Matthieu, l’évangéliste, se promenait un jour du sabbat et se mit à cueillir des épis. Les pharisiens dirent  qu’il ne fallait pas  toucher à quoi que ce soit le jour du sabbat. Alors le Christ leur répond : « Le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. Le Fils de l’Homme est maître même du sabbat ». A l’époque, c’était scandaleux ! Ce qu’il condamnait c’était de se contenter d’obéir à un rite, alors que ce rite était vide. On peut pousser la chose jusqu’à dire, et certains l’ont dit non sans raison, que le Christ  historique était un véritable anarchiste, un anarchiste non-violent, bien entendu (on prête même à Malraux d’avoir prétendu que le Christ était le seul anarchiste qui ait réussi, ce qui, à mon sens, n’est pas faux du tout).

Quoi qu’il en soit, d’un bout à l’autre de l’Evangile, on parle de sa lutte contre les pharisiens qui constituaient la classe sacerdotale (il les traitait de « sépulcres blanchis », c’est-à-dire d’hypocrites) ; on l’accusait de ne fréquenter que des publicains qui faisaient payer les contributions pour l’Empire romain ; il passe pour un révolutionnaire, etc. D’ailleurs il a annoncé la destruction du Temple, qui était l’endroit où l’on pratiquait la religion de l’époque (qui est l’équivalent de la basilique Saint Pierre de Rome !) ; il y a dans l’histoire une révolte du Christ contre le cléricalisme. Bref, il a rompu avec une certaine tradition, et il va plus loin encore : il rompt avec toutes les conventions. Pour les Juifs, par exemple, c’était important de bien savoir si on était juif ou pas. Or lui, il accueille la Samaritaine, il accueille le centurion romain, il accueille Zachée qui était le trésorier général, il accueille la femme adultère, sans faire la différence. Il vous dit, et c’est cela qui, du point de vue du clergé en place de l’époque, était abominable : « Le Fils de l’Homme n’est pas venu pour être servi, il est venu pour servir ». Voilà l’idée même qu’a donné le Christ à son époque : il était en révolution contre un certain ordre clérical auquel son enseignement s’opposait, point à point.

Ici, je voudrais ouvrir une parenthèse. Nous rencontrons une grande difficulté s’agissant des rapports de la morale et de la religion : nous télescopons constamment les deux domaines (de même que nous télescopons morale et société). Bien sûr une religion peut avoir des préoccupations en matière de morale, mais pourquoi dans ce domaine plus que dans tel autre ? Avouez que c’est tout de même étrange, car la morale n’est une affaire ni de doctrine religieuse, ni d’églises, c’est une affaire de l’homme : on sait bien qu’il existe des peuples parfaitement irréligieux, et qui n’en ont pas moins conçu des sagesses extrêmement élaborées. Vous voyez alors combien il est curieux que chez nous, à la Renaissance, la pensée se soit libérée de la théologie moyenâgeuse - c’est ce que Bacon appelait, comme je vous l’ai dit, la « philosophie naturelle » et que l’on a appelé par la suite la « libre pensée » -, mais non l’éthique de sorte que si nous avons connu la « libre pensée », la « libre morale », si j’ose dire, malgré les efforts de Kant, de Schopenhauer et surtout de Nietzsche n’a pas pu naître encore véritablement. En réalité s’est perpétué à travers les siècles jusqu’à nous un lien plus profond entre la morale et la théodicée qu’entre la pensée et la théologie, et ce lien continue, aujourd’hui encore, à tout brouiller (même dans une société comme la nôtre qui a effectué, du moins théoriquement, la séparation de l’Eglise et de l’Etat), au point que, la morale s’identifiant pour lui à la religion, un Freud ait pu dire que la religion était une névrose ! Mais revenons à nos moutons.

Que disait le Christ ? Qu’une institution, quelle qu’elle soit, est faite pour servir l’homme, et non l’homme pour servir l’institution. C’est-à-dire qu’un syndicat est fait pour servir les ouvriers, l’institution scolaire pour servir la jeunesse, l’institution bancaire pour servir les salariés (et les épargnants), l’Eglise pour servir les fidèles, etc. Cela, naturellement, semble aller de soi. Mais, quand un système s’écroule, comme c’est le cas chez nous, que recherchent les institutions ? Comme elles ne servent plus à rien, elles recherchent à rester en vie à tout prix, c’est-à-dire au prix d’un honteux légalisme. Si bien que l’on en arrive au point que c’est l’ouvrier qui est au service du syndicat, l’institution scolaire au service des profs, les curés au service de l’Eglise, etc. Or quand l’institution prime, ce qui est le cas aujourd’hui, on n’est pas loin d’être foutu, et l’homme étant ce qu’il est, c’est, à plus ou moins long terme, le déchaînement de la violence.

Mais je préciserai en disant que c’est, en réalité, le déchaînement d’une contre-violence. Ce qu’il faut bien comprendre c’est que le légalisme est une violence, une véritable violence légale. Les Romains qui ont inventé le droit et l’ont porté à un point de perfection absolu, disaient déjà : « Summun jus, summa injuria », c’est-à-dire : « Excès de justice, excès d’injustice », dans la mesure où une application trop rigoureuse de la loi conduit à l’iniquité. Mais, enfin, regardez les scandales financiers : c’est vraiment l’épargnant au service de l’institution bancaire, sinon au service d’escrocs, mais des escrocs qui agissent en toute légalité !

Il faut donc distinguer soigneusement la loi et la morale, la légalité et la légitimité. C’est Nietzsche qui a le mieux pensé les rapports du légal et du légitime. Sa morale est bel et bien une morale mais une morale « sauvage » comme on dit, c’est-à-dire une morale non institutionnalisée, une morale dissociée de la loi, bref, une morale sans moralisme. Trop souvent, nous, français,  lorsque nous lisons Nietzsche et que nous entendons parler de sa « Volonté de puissance », nous interprétons cette « Wille zur Macht » comme un déchaînement de violence. Or, nous faisons, en réalité, un contresens terrible, parce que la véritable rupture qui s’est opérée chez lui est une rupture avec les « valeurs » (« Werke ») à l’égard de la société. Il est, en conséquence absurde de parler, de « morale du devoir » (le devoir est un concept sociologique), comme on l’a fait, en mélangeant morale et société, absurde aussi de parler de « morale citoyenne », de « justice sociale », etc. Bref la morale nietzschéenne (comme celle du Christ) c’est l’anticonformisme. Il distingue l’autorité, de la « Moralität », qu’il appelle « la morale des lâches » (des « sépulcres blanchis »). Or la « Moralität », c’est le conformisme. Il oppose donc la légitimité au simple conformisme moral comme l’avait déjà formulé, en 1885, un Français peu connu (Jean-Marie Guyau), dans sa thèse :« Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction », ouvrage que Nietzsche avait en permanence sur sa table de travail. Et puisque je viens de parler de la France, vous savez peut-être que Gide, dans un roman qui fit scandale dans les milieux bourgeois, je veux parler de « L’Immoraliste », prit fait et cause pour la morale nietzschéenne. En réalité, si on excepte Gide, Nietzsche a été interprété totalement de travers, pendant très longtemps, en France, parce que sa rupture correspondait en même temps au déchaînement de violence politique qui a produit, en Allemagne, après  la république de Weimar, le fascisme, c’est-à-dire à l’insurrection du légal contre le légitime. Mais quand Hitler osait se servir de Nietzsche, qu’il n’avait absolument pas compris, en tentant de le récupérer comme penseur du nazisme, c’était une contradiction absolue. Autrement dit, le nazisme et Nietzsche ont en commun de sortir de la même rupture, mais dans un cas, il s’agit d’un phénomène de violence politique (problème social), dans l’autre, il s’agit, sur le plan moral d’un affranchissement de la liberté à l’égard du conformisme, c’est-à-dire que Nietzsche est contemporain de la naissance du nazisme, cela ne veut pas dire du tout qu’il en soit la cause. Il faut comprendre que Nietzsche, s’il avait vécu sous Hitler aurait dit « Jamais je ne serai nazi », de même que Marx, s’il avait vécu sous le régime communiste aurait dit : « Jamais je ne serai communiste » et de même, encore, le Christ, s’il revenait de nos jours, dirait : « Jamais je ne serai catholique ».

Cela dit, c’est parce que la morale s’est longtemps confondue avec la respectabilité que, dans l’âge qui nous a précédé, la morale, c’était le conformisme, ce que l’on appelait la « décence », le « Qu’en dira-t-on ? ». La décence, c’est l’acceptabilité, c’est « Cela se fait » ou « Cela ne se fait pas ». Combien de bourgeois, de mon temps, respectaient le mariage, mais passaient trois nuits de la semaine au bordel ? Ils ne divorçaient pas. Qu’est-il arrivé, depuis, dans cet affranchissement de la légitimité par rapport à la légalité ? Il y a eu rupture : après 68, il y a eu,  explosion d’indécence, c’est-à-dire explosion d’un anticonformisme parce que les jeunes, dont j’étais, avaient pesé ce que valait une « moralité » bourgeoise qui n’était que décence et respectabilité, et les vieux disaient « Ils sombrent dans l’amoralité ». Pas du tout, cela n’a strictement rien à voir. Je crois que l’indécence (avec tous ses excès) n’est pas nécessairement une preuve d’amoralité, de même que la décence, hier, n’était pas nécessairement une preuve de moralité. Il y a là deux choses complètement différentes.

Alors que faire aujourd’hui pour éviter les déchaînements de la violence ? Tout simplement réinventer la morale, et d’urgence. Je laisserai de côté l’ensemble des domaines concernés,  pour m’en tenir à la crise de l’autorité, qui est une crise essentiellement morale, si vous avez compris qu’il n’y a pas d’autorité sans légitimité, et que la légitimité est une question de morale.

Je commencerai par vous signaler que les gouvernants ont tous en commun de n’avoir pas de formation spécifique. Voilà qui est très curieux. Il y a toujours eu, bien sûr, des théories du pouvoir et de l’autorité, mais vous savez bien que ce n’est pas avec la théorie que l’on fait le boulot. Un prof de physique n’est pas un physicien, mais un physicien n’est pas un ingénieur. De même, un médecin n’est pas nécessairement un grand biologiste, etc. Autrement dit, entre la théorie et son application, il n’y a pas de rapport immédiat, alors qu’il devrait tout de même il y en avoir un. Sans théorie, en effet, on ne voit pas ce que l’on applique, mais on se contente d’appliquer pour faire plaisir à la population qui attend que l’on intervienne. Cela ne suffit pas : encore faut-il que les modèles théoriques se trouvent être interrogés par la pratique qui permet, précisément, de se poser les questions. Or, il n’y a guère qu’une partie des formateurs qui reçoivent, depuis le Moyen Age, un type de formation approprié, formation qui est donnée, aujourd’hui, aux élèves des Grandes Ecoles : l’Ecole des Arts et Métiers, l’Ecole polytechnique, l’Ecole de médecine, etc.

Mais seuls les gouvernants ont toujours échappé à une formation à l’exercice de l’autorité : il n’existe aucune Ecole du gouvernement. Autrement dit ils n’ont jamais appris ce qu’ils font - ou ce qu’ils devraient faire ! Le service public est le service qui n’est représenté que par des ignares dans le domaine. Il a fallu chercher un critère pour les recruter : il n’y avait rien. Pas d’Ecole ! On aurait dit que c’était un métier qui ne s’apprenait pas, sinon sur le tas. On a bien essayé de le fonder un peu sur autre chose, à savoir l’Ecole Nationale d’Administration. Mais il s’agit là d’une Ecole formant non pas des gouvernants, mais des administrateurs, c’est-à-dire, au fond des chefs de cabinet, qui n’ont aucune connaissance du terrain. On arrive à une situation où l’on a des gens non formés au gouvernement et qui gouvernent, et des administrateurs qui font le boulot, mais qui, eux, n’exercent pas le gouvernement. Voilà la contradiction sur laquelle, repose tout notre système.

Tout cela tient à ce que, au fond, nous nous figurons qu’il n’y a pas besoin d’apprendre ce qu’est l’autorité ou la façon d’intervenir sur l’homme. L’autorité que les gouvernants sont censés exercer, c’est comme s’ils en avaient l’instinct du seul fait d’avoir fondé des familles dans lesquelles ils étaient supposés l’exercer. Or, aujourd’hui, qu’est-ce qu’une famille ?! Cette manière de penser était peut-être bonne au XIXème siècle, et encore ! Car on ne peut gouverner un homme comme le père gouverne un enfant, puisque l’enfant n’est encore personne, qu’il n’a pas émergé à la socialité, c’est-à-dire au civisme. Il s’ensuit que le rapport des parents à l’enfant ne peut pas être pris pour le modèle du rapport du gouvernant à la société. Dans le cas des parents, nous avons affaire à une autorité qui doit permettre à l’enfant d’y échapper, dans le cas des gouvernants nous avons affaire à une autorité (le pouvoir) qui doit, comme on dit « maintenir l’ordre. Vous voyez que le phénomène de l’autorité est bien plus complexe qu’on ne le suppose. Le fait d’être parent, n’est pas le fait d’être l’homme de gouvernement. De plus, l’homme de gouvernement, du moins dans une démocratie, doit répondre à la demande des législateurs. Mais qui fait la loi ? Dans ces conditions, le pouvoir  tant exécutif que législatif tend à recruter ses membres par voie d’élection de notables tous également incompétents. Voilà le problème. Ils sont élus. Pour faire quoi ? Ils n’en savent strictement rien. Alors ils vont serrer les mains les jours de marché, font des « shows » télévisés, etc. Mais ce n’est pas comme cela que l’on gouverne, tout de même !

Cela dit, sur quoi repose l’élection ? Sur le choix, dit-on. Mais aujourd’hui, le choix, tout le monde sait bien que l’on s’en moque, qu’il y a d’autres manières de s’en faire une idée : les sondages. C’en est fait des élections à l’époque des sondages d’opinion, qui vous disent le résultat à l’avance. Alors, à quoi bon se déplacer ? Et puis le sondage ne rend pas plus intelligents les textes qu’on lui soumet : voyez le monument de bêtise humaine qu’est le texte du traité de Maastricht que le pouvoir a, il y a quelques années, soumis à l’appréciation des citoyens ! Et, quand on y pense, qu’est-ce que c’est que l’opinion ? Ce n’est jamais un jugement : l’opinion, c’est une réaction immédiate : « Cela me plaît, ou ne me plaît pas ». Or, la réaction dépend du « look » télévisuel du candidat, des copains qu’on a, de la tradition familiale, de l’argent qui garnit, ou non, votre compte en banque, etc. De plus, les réactions, sont très dangereuses, vous savez : si on avait un régime d’extrême droite d’un seul coup, on aurait le même résultat que dans l’Allemagne nazie. Un jour une mère de famille m’a fait part de l’embarras qui avait été le sien lorsque son jeune fils lui a demandé : « Quelle est la différence entre Napoléon et Hitler ? ». « C’est très simple, lui ai-je répondu : c’est le suffrage universel » (Je ne sais pas si je l’ai convaincue !)  Bref, la démocratie, en raison de la « réactionnite », si je peux dire, sur laquelle elle se fonde actuellement, est devenue une pure illusion. La « démocratie d’opinion », c’est la mort de la démocratie, ni plus, ni moins (à ce compte, il faut bien reconnaître que la dictature nous pend au nez). Il faut arriver à l’autocratie (et donc à l’aristocratie, telle du moins que je l’ai définie aux pages 115 et 116 de mon « Introduction… »), c’est-à-dire au gouvernement de soi-même par soi-même, autrement dit arriver, du point de vue de la formation, à l’homme complet. Or, si c’est bien à partir de la physique qu’il y a des ingénieurs, à partir de la biologie et de la physiologie qu’il y a des médecins, eh bien  on ne peut pas former les dirigeants sans une véritable Anthropologie, c’est-à-dire sans quelque chose en dessous qui leur donne la formation requise pour se donner la compétence et le droit d’intervenir. Accepteriez-vous de confier votre corps à un chirurgien qui méconnaîtrait totalement l’anatomie ?

Bref, les gouvernants ne sont pas plus formés que les électeurs ! Cela ne les empêche pas les uns de gouverner et les autres de voter. Ce qui est étonnant dans notre démocratie moribonde, c’est qu’alors qu’il faut un permis pour conduire, aller à la chasse, etc. il n’en faut pas pour gouverner… et voter ! C’est absolument invraisemblable ! A tout le moins il faudrait une véritable Ecole Nationale de Gouvernement (ou une véritable Ecole Nationale d’Autorité), exactement comme on devrait former les parents (mais il est bien plus difficile de former des gouvernants parce que, encore une fois, du moins théoriquement, les citoyens ne sont pas des enfants). La vraie crise du pouvoir  réside bien dans le fait que les hommes de pouvoir ne savent pas l’exercer sur eux-mêmes. Alors, que faire en attendant ?

Ne faut-il investir que ceux qui ont l’autorité, c’est-à-dire, pour parler comme Montesquieu, ne faut-il investir que la vertu ? Mais on sait bien qu’il existe de vertueux imbéciles ! L’autorité (c’est-à-dire la légitimité) ne suffit pas : il faut encore la compétence. Autrement dit, la personne légitime, si elle est stupide, ne peut satisfaire aux exigences des fonctions de gouvernement, tandis que le plus fripon peut satisfaire à cette mission, s’il a la légalité pour lui.  Le problème, dans le cas du fripon n’est pas de savoir s’il est ou non légitime (il ne l’est pas), mais s’il est, ou non, malin  (c’est là-dessus que, légalement, on va le juger), et s’il est malin, alors il pourra au moins travailler à ce que l’on appelle l’ « intérêt général » (et surtout à ses intérêts particuliers), mais jamais au « bien public », car pour travailler au bien public, il ne faut pas seulement être légal, mais encore légitime. C’est dire que, pour gouverner, il faut être, à la fois,  et vertueux et compétent (ou malin) : c’est beaucoup demander pour un seul homme (ou une seule femme), et c’est pour cela que, en France, nous comptons bien peu de  Pierre Mendès-France, de Charles de Gaulle ou de Michel Rocard.

Si l’on n’en trouve pas, alors il reste une solution qu’avait inventée la démocratie athénienne : quand les Athéniens ne savaient plus comment nommer leurs archontes, ils tiraient leurs noms d’une sorte de chapeau : on appelait le procédé le « sort » (en grec klèros, d’où et venu notre mot de « clerc », celui qui, dans une étude notariale, est préposé au tirage au sort). Pourquoi pas ? Après tout ce n’était pas si bête ! Mais il faut savoir qu’en fin d’exercice, l’archonte qui s’était enrichi dans sa fonction était puni de mort (ou d’exil).

Voilà les quelques réflexions que je voulais vous soumettre et qui me paraissent être au cœur d’une analyse du fascisme et de l’anarchisme : la question de la  fondamentale distinction à opérer entre la légalité (concept sociologique) et la légitimité (concept moral) de toute autorité, de tout pouvoir, de tout gouvernement. Mais je voudrais, avant de me taire, vous soumettre une grave question.

Il est clair que les crimes nazis étaient parfaitement légaux, mais parfaitement amoraux. Il est tout à fait clair, aussi, que les crimes de certains mouvements anarchistes sont parfaitement moraux, mais totalement illégaux. Ma question est la suivante : comment juger, devant un tribunal, les crimes nazis (ou ceux d’un régime totalitaire, quel qu’il soit), et les crimes anarchistes ? Personne ne sait.

Alors on a inventé les concepts de « crime de guerre », de « crime contre l’humanité » ou de « génocide » (en 1944), génocide rebaptisé dernièrement « épuration ethnique ». Mais tous les juristes à qui j’ai demandé de m’expliquer ce dont il retournait, m’ont honnêtement répondu : « Nous ne savons pas ». Or il s’agirait tout de même de savoir, ne pensez-vous pas ?

Prenons le cas du génocide. Je dirai d’abord qu’il n’y a, à ma connaissance, qu’un seul génocide qui a été réussi dans l’histoire de l’humanité : celui des hommes de Neandertal décimés par ceux de Cro-Magnon, quelques dizaines de milliers d’années avant notre ère (encore que certains prétendent qu’il en circule encore quelques spécimens parmi nos concitoyens). Ce qu’il faut retenir du phénomène, c’est qu’il est aussi vieux que l’homme lui-même : même les anciens Egyptiens, qui représentent un sommet de l’histoire de l’humanité, s’y livraient allègrement. Pourquoi ? Tout simplement parce que l’homme n’est pas un animal comme les autres.

On commence à y voir un peu plus clair si l’on prend garde que le génocide est mal nommé, parce qu’il ne s’agit jamais de l’extermination d’un « genos », autrement dit de gens, mais de l’extermination de non-personnes. Or la non-personne présente ceci de particulier aux yeux de celui qui ne la reconnaît pas à l’autre, qu’elle ne retourne pas pour autant à l’animalité : la culture toujours résiste, même à sa disparition. Voilà qui explique cette apparente contradiction qui fait que les Français, en même temps qu’ils proclamaient les « Droits de l’Homme », ont continué pendant longtemps (et sans le moindre état d’âme !),  à faire le commerce du « bois d’ébène » - c’est-à-dire des esclaves noirs (Voltaire lui-même, en même temps qu’il écrivait Candide, plaçait beaucoup d’argent dans le fameux « commerce triangulaire »). Et voilà qui explique encore l’apparente contradiction qui fait que les Allemands, tout en faisant preuve de la plus totale indifférence à l’égard des Juifs qu’ils exterminaient, se montraient particulièrement sensibles au sort des animaux.

Vous voyez, partant, que le génocide n’a rien d’un quelconque « crime contre l’humanité » (qu’aucun juriste au monde n’a jamais su définir correctement) : c’est  l’extermination d’un humain légalement déshumanisé, ce qui ne  rend pas la chose pour autant plus facile à juger. En fait, toute l’ambiguïté des tribunaux d’exception - qu’il s’agisse de celui de Nüremberg ou celui de La Haye - repose sur le fait que ce sont des juridictions devant lesquelles chacune des parties excipe de sa propre légalité. Comment, dans ces conditions, voulez-vous juger ? Que Milosevic ait étét jugé à La Haye plutôt qu’à Belgrade n’enlève rien à l’artifice juridique. Mieux vaut encore, lorsque deux légalités s’affrontent, la justice expéditive dont furent l’objet Louis XVI, Le Tsar des Russies ou Ceausescu, qu’une parodie de justice.

Vous m’objecterez l’injonction judéo-chrétienne « Tu ne tueras pas ». Mais cette injonction n’est pas celle de ne pas verser le sang, mais de ne pas attenter à la personne, c’est-à-dire de ne pas commettre de meurtre. Ce que le Commandement nous enjoint, ce n’est pas de respecter la vie, mais de respecter le lien social, c’est-à-dire ni plus ni moins que la loi ! On voit le «progrès » - si toutefois ce mot a quelque sens -, dans une société qui avait tendance à ne parler que du « prix du sang », de talion ou de vendetta. Le sens est bien : « Tu n’attenteras pas à celui à qui te lie une relation de personne à personne », ce que reprendra l’enseignement christique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », formule dans laquelle le concept important est celui de « prochain ». Quel est le contraire du « prochain » ? Tout simplement celui qui est   hors-la-loi. Par quoi l’on voit que proclamer l’autre « hors-la-loi » c’est tout simplement le rendre tuable parce qu’on ne lui attribue pas - ou on ne lui reconnaît plus - la personne, et c’est ce qui explique que, dans les temps et les lieux, l’ennemi, l’esclave, le petit d’homme non reconnu ont toujours pu être éliminés sans pour autant qu’il y ait meurtre, puisqu’ils ne sont pas tenus, culturellement, pour des personnes. On peut dire, dans ces cas-là, que ce que l’on tue, c’est « rien » (au sens étymologique du mot latin « res », qui signifie « chose »). Bref, on tue sans qu’il y ait meurtre !

Mais aujourd’hui que nous considérons la Vie comme le bien suprême, on est bien gêné pour légitimer la guerre (voyez celle d’Irak), ou bien la peine de mort, ou encore l’avortement, sinon l’euthanasie. Nous sommes, en réalité, confrontés à des problèmes quasiment insolubles, tout simplement parce que, ayant biologisé la culture, nous avons réduit l’homme à sa viande. En réalité on ne saurait parler de « progrès » : nous avons simplement changé de credo, ce qui nous pose une foule de problèmes nouveaux qui nous laissent désarmés parce que, qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en lamente, nous ne disposons plus d’un modèle culturel - en l’occurrence, social - de l’être humain. Certes, il ne faut sans doute pas en revenir à celui du Décalogue : il nous faut en inventer un autre, qui soit adapté à notre époque. Rude tâche, mais absolument incontournable compte tenu de l’urgence des problèmes auxquels nous sommes confrontés par la tendance profonde de nos sociétés à naturaliser tous les faits de culture.

Reste que, même si nous possédions un modèle social de l’humain, tout ne serait pas résolu pour autant : le problème moral, lui,  subsisterait bel et bien, et il subsiste s’agissant de l’anarchie Le craquement du légal, comme je vous le disais, se fera par un mépris complet du droit qui fait que la droite sombrera dans le despotisme (Hitler), et la gauche, dans la dictature (Staline). Mais on comprend que l’une et l’autre auront le même ennemi, à savoir l’anarchie, qui est une tentative désespérément utopique d’affranchir insurrectionnellement le légitime  de toute loi. Vous comprenez qu’Hitler comme Staline n’ont cherché, tous deux qu’à  liquider les anarchistes, baptisés « terroristes », alors qu’eux-mêmes se livraient à un véritable « terrorisme d’Etat » ! Et vous comprenez mieux maintenant les atroces massacres des anarchistes par les communistes, lors de la guerre d’Espagne. Et sans doute comprend-on mieux qu’entre un despote et un dictateur, une entente, même partielle, soit possible. Je veux, bien entendu parler du fameux pacte germano-soviétique !

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écrit par admin

oct 25

Vous connaissez sans doute ce que Victor Hugo fait dire à Jean Valjean dans « Les Misérables » : « Une école qu’on ouvre, c’est une prison qu’on ferme ». Eh bien, en dépit de nos nombreuses écoles, nos prisons débordent, preuve qu’il ne suffit pas de lire, chez Corneille :« Je suis maître de moi comme de l’univers », pour accéder à la maîtrise de soi ! Ce serait trop beau ! C’est que Victor Hugo confondait « prof » et « moniteur ». Et dans le domaine qui nous occupera aujourd’hui, vous comprenez toute l’importance de ce monitorat dans le domaine, non plus de la formation du citoyen (plan de la rationalité sociale), mais dans le domaine de ce que l’on appelle la morale, c’est-à-dire de la maîtrise de soi fondatrice de la liberté.

Il  est certain que c’est une grande difficulté, pour l’éducateur, que d’avoir à faire respecter les règles, tout en laissant à l’enfant un espace suffisant pour l’apprentissage de sa liberté. Tâche très ardue, en vérité, mais qui s’en soucie dans notre système éducatif ? Personne. Il n’existe pas, dans notre société républicaine qui brame à tout vent « Liberté ! Liberté ! », d’école de la liberté. Il serait peut-être grand temps de saisir le problème à bras-le-corps, d’autant que nous vivons dans une société où le laxisme est sensible à tous les niveaux. On ne peut, en conséquence séparer le problème de l’autorité au niveau de l’école du problème de l’autorité au niveau de la famille (je laisse de côté, ici le du problème de l’autorité au niveau du gouvernement : nous l’examinerons la prochaine fois)).

La famille, au fond, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, qu’elle soit ancien modèle ou nouveau modèle, quelle que soit la manière dont elle est définie dans telle ou telle société, est véritablement  le lieu privilégié de l’exercice de l’autorité. Eh bien ! Dans notre société, la crise de l’autorité va de pair avec la destruction de la famille. Voyez les antagonismes de l’homme et de la femme, les divorces, le concubinage, des familles monoparentales, etc. Mais le gosse ne peut accéder à la liberté que dans un cadre qui le contraint (le meilleur éducateur est celui qui contraint le petit à s’opposer à lui-même). Or, actuellement, le cadre ne contraint plus. Combien de familles sont permissives ? Autrefois, à tort ou à raison, peu importe, on recevait une calotte dès qu’on disait « J’ai envie de… » (Maintenant c’est bien terminé !).  C’est dire qu’il y avait un cadre ; aujourd’hui, ce cadre n’existe plus. Or, vous rendez bien compte que cette destruction de la famille, a des conséquences épouvantables : il n’y a plus de distinction des rôles. Autrement dit, s’il n’y a plus cette organisation sociale que suppose, par exemple le principe (sociologique) de l’inceste, il n’y a plus que des mâles et des femelles ! On met les pédophiles en taule, mais ce qu’il faudrait mettre en taule, c’est une société qui rend possible l’existence de la pédophilie. Il n’y a plus de frontières, il n’y a plus de limites, il n’y a plus de règles du jeu. Voilà où nous en sommes. Il ne s’agit pas de dire : « Dans le temps, c’était mieux ! » Pensez donc ! Mais il y avait des règles. N’importe quelles règles, d’une certaine manière, valent mieux que l’absence totale de règles.

En réalité, ce qui est grave, ce n’est pas la « délinquance des jeunes », c’est la délinquance parentale. Si ce qui a craqué ce sont les règles, si ce qui a craqué, c’est non seulement le social, c’est-à-dire les lois qui président à l’organisation du groupe, mais encore les règles de la morale, tout s’effondre, et si tout s’effondre, c’est parce que les adultes ont tout raté, quelles que soient leurs motivations. Souvent ils ne veulent pas faire souffrir leurs petits, ils ne veulent pas les empêcher d’être « heureux » comme les autres. Sans me joindre au chœur des laudatores temporis acti, autrement dit des « réacs », je peux vous assurer que lorsque j’étais enfant, nous étions tous sur le même pied : personne ne pouvait dire si ses parents avaient de l’argent ou pas, si bien qu’entre les gamins, il n’y avait pas de jalousie. Nous ne savions même pas ce qu’était la galette : nous nous en moquions complètement. Autrement dit on ne se comparaît pas les uns aux autres de cette manière là. Et puis nous n’avions aucune exigence : nous attendions les échéances. A Noël, quand on voit actuellement les gens, croyants ou pas croyants, qui se ruinent en cadeaux pour leurs enfants ! Or la gâterie des enfants, voilà qui a tout détruit. Et de qui est-ce venu ? Des adultes qui avaient, par enfants interposés, honte de voir que leur enfant n’était pas au « niveau socio-économique » de l’enfant de l’autre. A ce moment-là, c’est bien l’adulte fragilisé qui fait l’adolescent délinquant. Je ne veux pas dire du tout qu’il n’y a pas de « canailles » dans la jeunesse. Mais si véritablement notre âge a la responsabilité de fabriquer cette jeunesse, eh bien, nous avons non seulement l’école que nous méritons, mais encore la jeunesse que nous méritons (nous nous la sommes fabriquée), si bien que, le plus souvent, ce ne sont pas « les jeunes » qui sont vicieux, c’est nous qui ne sommes bons à rien. Nous avons été, non pas trop tolérants, mais nous avons voulu être aimés de nos enfants. Mais soyez certains qu’ils ne nous aiment pas davantage ! Ils nous aimeraient peut-être, même mieux, si nous les avions rendus capables de se dominer eux-mêmes.

Dans ces conditions, ce qu’il faudrait généraliser, c’est l’Ecole des parents, mais qui soit une Ecole de l’autorité (à ce compte, il faudrait beaucoup plus une véritable Ecole des parents qu’une école des enfants). Il faut que les parents apprennent à contraindre leurs enfants, par le jeu du licite et de l’illicite, à développer en eux leur capacité d’autocensure. Autrement dit il ne s’agit pas de faire suivre à son enfant des cours de morale, mais il s’agit de le contraindre à s’éduquer moralement. Comment ? En lui donnant le sens de l’interdit : il y a des comportements inacceptables (peu importe lesquels). Or aujourd’hui, n’importe quel gosse a l’impression, du moment que c’est licite, c’est légitime. Mais vous savez bien qu’il y a des méfaits que la loi ne condamne pas et qui ne sont absolument pas légitimes du point de vue du contrôle de soi. Tant que l’on n’aura pas intégré cette vérité dans l’éducation des enfants, on ne fera pas de l’homme. A l’enfant, on apprendra peut-être à parler d’une manière (plus ou moins) distinguée, à travailler (peut-être) comme un chef, mais - bon sang de bonsoir ! - il faut être capable de se travailler soi-même et de se tenir en mains, tout simplement parce qu’être homme, c’est d’abord être libre à l’égard de soi-même. Autrement dit dans l’institution et la formation quelles qu’elles soient, ce qui serait le plus important, ce n’est pas telle ou telle matière, c’est la discipline. L’enfant peut bien tout ignorer du reste, ce qu’il faut lui faire acquérir, pour pouvoir devenir un homme libre, c’est la discipline, qu’elle soit fondée ou pas. Qu’on lui dise « Lèche le plafond, même si tu ne peux pas ! » ou n’importe quoi, il s’agit, à ce moment là de le contraindre à une discipline dont il sente la gratuité (la même gratuité qui caractérise l’exploit sportif). Dès qu’il sera adulte, il en rira avec vous et, s’il n’est pas complètement stupide, il vous sera reconnaissant d’avoir voulu le contraindre, mais comme un kinésithérapeute vous contraint, pour votre bien, à faire des mouvements complètement idiots. Voilà quelle devrait être la préoccupation numéro un des parents.

Il faut donc réinventer la morale, et d’autant plus que les problèmes auxquels nous sommes confrontés et auxquels personne ne sait répondre, ce ne sont plus des problèmes économiques ni politiques, ce sont, comme on dit des « problèmes de société » - problèmes qui  sont, la plupart du temps, ceux d’une nouvelle morale : la drogue, l’eugénisme, l’euthanasie, le clonage, l’environnement, etc. Qu’est-ce, à ce titre, que l’écologie,  sinon le déplacement au plan sociologique - ou scientifique - de problèmes moraux ? On va jusqu’à parler du « droit des animaux », ce qui est, pour le moins, une expression complètement farfelue, car rien n’indique, jusqu’à preuve du contraire, que l’animal puisse devenir « sujet de droit » (ou alors, comme le disait déjà Tocqueville, il conviendrait de lui accorder aussi le droit de vote !). Or, il va falloir tout de même prendre en compte ces formulations ridicules, car elles sont le signe que, dans une période comme la nôtre où on l’a complètement occultée, la morale réapparaît sous la forme d’un « retour de refoulé ». Nous n’y couperons pas : ou bien nous réinventerons la morale, ou bien le pouvoir retournera aux mains des curés, comme nous voyons déjà dans certains pays comme l’Iran, l’Afghanistan, etc.

Cela dit, il ne s’agit pas de revenir à l’autoritarisme d’antan : l’éducation à la liberté, est impossible si l’on confond la vertu avec l’ordre et la discipline. On parlait hier de la « vertu de l’ordre », et de la « vertu de la discipline ». Dans ces conditions, moralement, que faisait-on ? Eh bien ! Les éducateurs avaient tendance à pratiquer le dressage, tout simplement parce qu’ils voulaient la paix : ils ne cherchaient pas à former chez l’autre la capacité de se contrôler soi-même, de se dominer, mais ils se faisaient ses  dominateurs et ils le dressaient. La stabilité paraissait alors comme le fin du fin de la moralité : dans la mesure où l’ordre était réalisé, les enfants étaient « sages » - « sages comme des images » ! -, c’est-à-dire qu’ils ne venaient plus enfreindre la discipline.

C’est plus grave que tout, dans la mesure où, dans ces conditions, ce que l’on tue alors, c’est l’initiative. Pensez à la discipline militaire du : « Je ne veux pas le savoir ! ». A la limite, vous arriverez à former des « SS », les mêmes que ceux-là qui, accusés à Nüremberg, plaidaient pour leur défense : « Nous avons obéi aux ordres ! ». Mais il n’y a pas que l’ordre militaire qui est concerné : ce peut être l’ordre religieux ou, bien entendu, l’ordre scolaire. Or, s’il n’y a pas d’éducation de l’initiative, autrement dit de la liberté, comment voulez-vous fabriquer de l’homme ? Vous fabriquerez peut-être des gens ordonnés, mais stupides (« bêtes et disciplinés »).

Vous voyez que l’autoritarisme d’hier ne vaut pas mieux que le laxisme d’aujourd’hui. En passant de l’un à l’autre, nous avons seulement changér de pathologies, nous sommes passés des névroses, à quoi ?

J’ai évoqué, tout à l’heure la pédophilie, mais, en réalité, il n’y a aucune différence entre un voyou qui donne un coup de couteau à son prof, un pédophile et un banquier. Qu’ont-il en commun ? D’être des gens à la fois amoraux et irresponsables. Comment, dans ces conditions peut-on les juger ? Les juges sont constamment en présence de crimes que le Droit n’a pas prévus, si bien qu’ils ne savent plus quoi faire. Hôpital ou prison ? Certains disent : « Prison ! ». Mais à quoi bon, puisque ces gens ne sont pas amendables, n’étant pas accessibles à la sanction (car pour être accessible à la sanction, il faut avoir le sens de la faute, ce que leur interdit leur amoralité). « Hôpital ! », disent d’autres. D’accord, mais alors de quoi souffrent ces gens-là ? Les experts psychiatres, auprès des tribunaux, racontent  n’importe quoi, tout simplement parce qu’ils ne savent rien de ce que l’on appelle l’amoralité.

En fait, l’amoralité résulte, soit d’une éducation à la liberté complètement ratée, soit d’une détérioration (sans doute génétiquement programmée) de la pulsion, soit, encore, cette amoralité résulte purement et simplement d’une carence (peut-être, elle aussi, génétiquement programmée) de l’acculturation de la pulsion. Mais, dans les trois cas, cette amoralité est assez difficile à déceler. Prenez n’importe quel banquier : il y a toutes les chances qu’il ne présentera aucune particularité chromosomique, ne souffrira d’aucun trouble des humeurs, que son inconscient ne connaît pas de tourment particulier. Il a, généralement, pour seul défaut d’être d’une effroyable normalité. Bien sûr ! On observe très souvent qu’un malade, dans sa réalité clinique présente non pas son trouble, mais la compensation de ce trouble, autrement dit l’autodéfense de son trouble. Transposez dans une médecine plus imaginable : supposez que vous ayez un trouble organique, quel qu’il soit. Eh bien, votre tension monte, ou bien votre température monte, etc. Or, pour beaucoup de gens, c’est une maladie d’ « avoir de la température » ou d’ « avoir de la tension », comme ils disent, c’est-à-dire d’avoir une hyperthermie ou une hypertension. Mais, la plupart du temps, pour une personne qui a une mauvaise circulation sanguine, une tension élevée est un moyen pour l’organisme de se défendre et de faire circuler le sang quand même. Il ne faut pas prendre pour maladie ce qui n’est jamais que défense normale. Eh bien, en ce qui concerne les phénomènes dits « mentaux », c’est exactement pareil. Chez le malade dit « mental », il y a tout un ensemble de compensations du trouble, c’est-à-dire des phénomènes qui sont normaux dans son cas. Il est, bel et bien, normal, mais « hyper-normal »,  monstrueusement normal, si l’on peut dire. Dans le cas de notre banquier, comme dans celui de tous les êtres amoraux, cette compensation se traduit par une hyper-sociabilité. Alors, est-ce que notre banquier est pathologique ? Non, et cependant il n’est pas normal.

Mais s’il n’est pas pathologique, qu’irait-il faire dans un hôpital ? Vous voyez les problèmes que ces non-responsables et non-coupables peuvent poser à la Justice ! Il ne s’agit pas pour nous, bien évidemment de trancher le dilemme « Hôpital ou prison ? ». Il s’agit simplement de montrer que ce qui est donné à voir, dans l’amoralité, n’est pas ce qu’on peut observer. Ce qui est donné dans l’amoralité, très fréquemment, c’est la compensation typique du cas, parce qu’elle est descriptible, plutôt que la réalité pathologique du même cas. Dans le « cas » de notre banquier, il est vrai qu’il n’est pas immoral, dans la mesure où il n’est affecté d’aucune névrose et d’aucune psychopathie. Vous pouvez conclure qu’il est parfaitement amoral. Vous voyez qu’il ne faut pas confondre, l’amoralité et l’immoralité. Mais il y a peut-être un symptôme qui permet de distinguer l’être immoral de la personne amorale. L’amoral, lui, n’éprouve aucune souffrance (à la différence de l’être immoral). Soyez certains qu’un pédophile n’a aucun état d’âme ! Un SS non plus. Mais s’il y a manifestation de souffrance, cette souffrance est-elle simulée ou non ? Autrement dit, a-t-on affaire, en même temps à un pervers ? J’arrête ici. Le questionnement pourrait être (presque) infini, dans la mesure où, comme vous le voyez, le « malade » dans sa réalité clinique, est infiniment plus compliqué que la maladie. La maladie est bigrement plus simple que le malade, parce que le malade est un complexe avec toutes les réactions que sa pathologie provoque. Mais vous comprenez que la fameuse parole : « Il n’y pas de maladie, il n’y a que des malades », c’est vrai dans un sens, c’est faux dans l’autre. Tout dépend de ce que l’on cherche : avez-vous des préoccupations thérapeutiques, ou bien nosographiques ? Pour un thérapeute, le malade est un complexe : ce malade peut avoir une grippe, une psychose et un cor au pied. Mais si vous faite de la nosographie, vous distinguerez les choses. En réalité, privilégier le malade par rapport à la maladie, ou la maladie par rapport au malade est une erreur, parce que les deux sont nécessaires. Seulement on ne s’intéresse pas obligatoirement à la même chose en même temps.

Reste que, dans le cas de l’amoralité, il y a  tout un fouillis de processus qu’il convient de débrouiller. Ce n’est pas demain la veille qu’on parviendra à le faire. Pourquoi ? Parce que de ces pathologies de la « volonté », au fond, tout le monde s’en moque. Encore faut-il comprendre pourquoi, car jamais on ne se moque de quelque chose sans motivation. Si on s’en moque, c’est en raison des pressions d’un système de pensée dominant qui, généralement, occulte tel ou tel type de réalité, tout simplement parce qu’il « dérange » : prenez l’affaire d’Outreau, par exemple. Il est tout à fait significatif qu’à son propos on n’ait parlé que des dysfonctionnements de la Justice, en occultant totalement que cette « affaire » résultait tout bonnement de la projection sur certains enfants de la mythomanie d’une « bonne » mère de famille. Je ne défends pas le juge d’instruction concerné, mais enfin, où est la vraie coupable ? Et vous trouverez d’autre cas de cette relation éducative malade, sans aller chercher bien loin : il vous suffit d’allumer votre poste de télévision !

Eh bien, s’agissant de l’amoralité, sa prise en compte « dérange » doublement. D’une part, parce que notre système a créé des  pseudosciences qui ont servi d’alibi à l’impuissance des psychiatres à poser les pathologies de la « volonté » : je veux parler ici de la caractérologie ou de la criminologie. Mais il  y a une seconde raison, beaucoup plus importante qui tient au fait que la société, par le biais de la cellule familiale, donc par le biais de l’éducation, joue, dans ces troubles, un rôle épouvantablement pathogène. Ce n’est pas que la famille soit la cause des troubles, mais il n’empêche que la famille est un milieu qui peut les favoriser plus que d’autres.

Et je conclurai en vous disant que la crise de la famille, celle de l’école, celle de la société, n’est qu’une seule et même crise : une crise de l’exercice de l’autorité (l’art de gouverner), cette autorité ne pouvant être fondée que sur le plan moral. De même, en effet, qu’il ne faut pas confondre la liberté, qui relève de la morale avec son exercice (l’autonomie) la crise de l’autorité est le versant moral d’un problème qui est aussi sociologique : sociologiquement, il s’agit d’une formidable crise de la paternité crise dont je vous ai parlé il y a quelques années. par ailleurs. Comme je vous le dis souvent : tout se tient !

www.theorie-mediation.net

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écrit par admin

oct 25

Ne croyez pas que je perde de vue mon sujet. C’est bien d’éducation qu’il s’agit, mais comment voulez-vous que l’on y voie clair si l’on ne se donne pas le cadre approprié. Ainsi, par exemple, s’agissant des mathématiques, vous voyez d’où vient la difficulté de son enseignement : c’est une langue qui ne se parle pas, mais qui s’écrit seulement vous disais-je. Vous voyez la situation des élèves ! Imaginez que l’on dise à un gamin de trois ans : « Tu ne parleras le français que quand tu sauras l’écrire ». Vous pouvez être sûrs qu’il ne parlera jamais.

Mais ce sur quoi j’ai voulu surtout attirer votre attention, la dernière fois c’est sur l’énorme bêtise de notre éducation qui continue, encore aujourd’hui, à privilégier le langage (que signifie d’autre, étymologiquement, que le mot même d’ « enseignement », sinon  « mise en signe »). Mais la « mise en œuvre », si je peux dire, autrement dit la manœuvre,  vaut tout à fait la mise en signe, tout de même. On ne peut pas faire de l’homme en ne prenant en compte que son aptitude à bavasser. A ce compte, vous comprenez bien que c’est cette réduction  de notre éducation à la mise en signe qui produit, elle-même,  du « déchet scolaire », du « handicap », auquel on tente de remédier. La « remédiation », le « soutien scolaire », etc., c’est honteux. Cela fait des emplois, d’accord ! Mais pour des maux créés de toute pièce par les profs eux-mêmes, et c’est tout bonnement scandaleux, si l’on pense aux élèves. On se plaint de les voir planter un couteau dans le ventre de leurs professeurs. Mais voilà un « signe du temps » tout à fait significatif. N’allez pas croire que j’approuve de tels comportements, mais enfin ils sont le signe d’un rejet des profs, c’est-à-dire de ce formidable accaparement par les profs de l’ensemble de ce qui constitue l’éducation. Ils ont tout raflé, jusqu’à la gym. De mon temps il existait des moniteurs de gym, exactement comme vous avez appris à skier avec un moniteur de ski. Maintenant, nous avons des « professeurs de gymnastique », pardon des « professeurs d’éducation physique et sportive », et savez-vous ce qu’ils font faire à leurs élèves ? Des dissertations écrites sur des sujets comme « un esprit sain dans un corps sain », etc. Je n’invente rien. Absolument rien ! Mieux, je connais ici, à Marseille un type absolument remarquable qui, désirant devenir potier, devait obtenir son Certificat d’Aptitude Professionnelle (le C.A.P.). Eh bien le pauvre a été collé à cause de son faible niveau en anglais ! C’est tellement énorme que je ne sais pas si c’est croyable. Vous allez vous dire : « Comme toujours, il force le trait ». Et bien renseignez-vous.

Tout cela est grave. Très grave ! Et vous voyez, du même coup, que vouloir faire quatre-vingt pour cent de bacheliers, dans de telles conditions,  c’est faire, au moins soixante-quinze pour cent de malheureux, et de malheureux à vie. Alors, que l’on cesse de nous parler de l’ « égalité des chances ». L’égalité des chances, ce serait un baccalauréat avec une épreuve orale de français et une épreuve de manipulation (silencieuse), affectées du même coefficient. Mais il faudrait aussi deux autres épreuves : une de civisme, et une de moralité (tout à fait silencieuses elles aussi), et affectées du même coefficient. Car éduquer l’homme ne consiste pas à lui débiter des sottises,  c’est aussi faire du citoyen et de l’homme vertueux. Mais vous allez me dire : « Tout le monde ne peux pas être vertueux ». C’est vrai qu’il y a beaucoup d’amoraux congénitaux, (sûrement beaucoup plus que vous ne pensez, en vérité), mais à ce moment-là, le candidat au baccalauréat pourra se rattraper dans telle ou telle des trois autres épreuves. Et s’il ne peut pas devenir un bon citoyen (car il y a des immatures congénitaux, c’est certain, comme il y a des atechniques ou des aphasiques), ce candidat là se rattrapera, lui aussi, sur les autres épreuves.

Vous allez me dire : « Vous rêvez ». Pas du tout, et je crois même que c’est vers cela que nous allons. Et si vous pensez qu’il y a de l’utopie dans mes propos, je vous répondrai qu’il n’y en a pas plus que dans notre devise républicaine (« Liberté, égalité, fraternité »), qu’il en faut pour vivre, tout de même, et qu’il ne dépend que de chacun de nous, où plutôt de vous, étant donné mon âge, que cette utopie devienne réalité. Alors, en tout cas, inutile de réformer l’enseignement, qui ne représente qu’un quart de toute éducation, et c’est  aux trois quart du reste que j’ai commencé à m’attacher, la dernière fois, en vous parlant de l’Homo faber. Eh bien, aujourd’hui, je vous propose de nous attacher à la formation de l’Homo politicus, et la prochaine fois à celle de l’Homo ethicus, dont je vous entretiendrai, si vous le voulez bien, sous le titre suivant : « Le naufrage de l’autorité ».

Vous comprenez que dans le primaire, le français n’est pas une matière comme une autre. Certes, c’est la seule langue à laquelle l’instituteur doit initier l’enfant, mais l’instituteur forme du Français, à condition de ne pas appeler « français » simplement la langue française : former du Français, c’est former un futur citoyen qui parle français, mais aussi qui s’habille de telle ou telle manière, qui a tel ou tel type de moralité commune, qui a telles ou telles aptitudes artistiques ou techniques, etc. Autrement dit, à l’école primaire, ce que l’on appelle « le français » n’est pas une matière comme une autre : c’est la nébuleuse initiale. Chez un Allemand, cette nébuleuse sera allemande, chez un Chinois, elle sera chinoise, etc. Bref, on ne peut rien au fait que le maternage qui correspond à l’imprégnation nous situe dans l’histoire et fait, par conséquent, que nous sommes, du point de vue de l’émergence à la civilisation, Français, Allemands ou Chinois.

Vous voyez qu’au fond, l’enfant, quand il arrive à l’école n’a rien à apprendre, car si l’enfant naît avec la capacité de langage, il naît encore avec la capacité d’outil et celle de norme, qui ne peuvent se manifester, elles aussi, qu’à travers ce qu’il faut bien appeler une « technique maternelle » et un « code maternel ». L’école, à ce compte, ne saurait initier l’enfant à la technique : tout petit, déjà, il manipule ses jouets et les démonte (dire qu’il casse, c’est le juger par rapport à l’adulte), là où un animal n’aurait manipulé ni démonté. De même, tout petit, l’enfant arrive au contrôle de soi (il devient très vite propre), et il n’est pas du tout stupide de penser qu’il a, comme on dit, un « sens moral » (ou qu’il n’en a aucun), que l’école ne lui donnera jamais (ou qu’elle ne pourra jamais lui enlever). Voilà pourquoi, dans les premières années de l’école qui vont du jardin d’enfant à l’entrée au collège, l’enfant n’a pas à acquérir (ceux qui prétendent le contraire sont des farceurs), mais à s’accoutumer. Si bien que, au fond, quand il arrive à l’école, il n’a à la fois rien et tout à apprendre. Rien parce qu’il n’a pas à apprendre à parler (il sait), il n’a pas à apprendre à manipuler (il sait), il n’a pas à apprendre à se contrôler (il sait), et en même temps l’enfant a tout à apprendre dans la mesure où ce que lui apprend l’école, c’est précisément à se conformer de mieux en mieux à l’usage (linguistique, technique et moral) de la société dans laquelle ses parents (sans lui demander son avis !) le contraignent à être inscrit. En d’autres mots, l’instituteur n’a pas à donner à l’enfant le langage, la technique ni la norme, mais à lui donner la langue, l’outillage et le code « maternels ».

Voilà la véritable instruction civique, qui ne saurait être une quelconque « matière » du programme parmi d’autres : c’est le programme. On voit certains instituteurs faire voter les élèves, les initier au fonctionnement d’institutions comme le conseil municipal, général ou régional : c’est de la rigolade ! Les enfants se prêtent à ce divertissement comme ils joueraient à chat perché ! En réalité, le seul métier de l’instituteur, c’est de faire de l’instruction civique, c’est-à-dire de former linguistiquement, techniquement et éthiquement le futur citoyen. Que l’instituteur entraîne l’enfant à tracer des bâtons, à calculer, à jouer du piano ou à conjuguer, il ne fait rien d’autre qu’instituer du futur citoyen.

Il découle de cette unicité de la « matière » jointe à l’unicité de la « méthode » (la contrainte) que l’école primaire ne saurait, en aucune manière, faire acception de l’âge des écoliers ou d’un quelconque « niveau » : lorsqu’une famille nombreuse est réunie pour le repas, l’usage consistant à se servir de couverts vaut pour tout le monde à la fois (de trois à onze ans) et on ne tient pas compte de prétendus niveaux et autres « rythmes d’apprentissage » (un ans pour l’apprentissage de la fourchette, une seconde année pour l’apprentissage du couteau, etc. !…). Dans ces conditions, il est clair qu’à l’école primaire, distinguer des « niveaux » par classe (Cours primaire, Cours élémentaire, Cours moyen.) est un artifice totalement absurde (les instituteurs s’amusent !). D’ailleurs, tout le monde garde encore en mémoire les résultats absolument magnifiques obtenus par des instituteurs dévoués dans les petites écoles communales de campagne composées d’une classe unique. Et il est bien évident que l’on pourrait aisément revenir à cette formule sans frais. Il suffirait que les écoliers n’aillent à l’école qu’à mi-temps (les pauvres enfants ont tellement d’heures de présence qu’ils en sont abrutis, chahutent, développent de la « pédagophobie », etc.). A ce compte le service de l’instituteur consisterait à faire l’école, le matin à un groupe de dix écoliers d’âges différents, et l’après-midi à un autre groupe de dix (il est vrai qu’une telle manière de faire impliqueraient que les nouveaux « Professeurs de Ecoles » renoncent à organiser des courses d’escargots en « cours d’éveil » !). Très bien, me direz-vous, mais les parents ? Seriez-vous en train de me suggérer que l’école de la République n’est devenue pour eux qu’une immense garderie gratuite ? Ce serait tout de même un comble !

Après ces années d’exercices à la citoyenneté, c’est-à-dire après l’entrée en sixième, le jeune adulte doit se former lui-même auprès de moniteurs (et non de professeurs) : il  faut absolument inventer ce monitorat, qui n’a rien à voir avec le métier d’instituteur, ni avec celui de professeur. Le moniteur doit être un interlocuteur dont la seule mission est de donner à ce jeune adulte le sens de la relativité. J’insiste tout particulièrement sur ce terme de « relativité » que j’emploie à la fois dans le sens d’Einstein, et dans le sens de « qui a trait à la relation ». Autrement dit, il faut que l’enfant, ayant émergé à la personne, puisse mettre en cause le diktat antérieur de son instituteur, qu’il prenne conscience, donc, de la parfaite arbitrarité de la loi qu’il a jusque là subie, pour être à même de la discuter, y consentir ou y renoncer. Bref, l’enfant, lorsqu’il émerge à la personne doit émerger à la relativité.

Le problème de la formation du citoyen, dans ces conditions, n’est pas du tout un problème de contenu d’enseignement, c’est le problème de la négociation, c’est-à-dire le problème de l’arbitraire de toute relation. Or cette arbitrarité, au niveau de la langue qui lui a été imposée dans le primaire, apparaîtra doublement. Je vous ai dit, en effet, que la langue, dans une perspective médiationniste, est à la fois du parler et de la doxa (c’est-à-dire une certaine organisation du savoir). Eh bien, que doit-il se passer à partir de la classe de sixième ?

En premier lieu, on doit initier l’adolescent à une variation du parler en le faisant réfléchir à ce qu’il fait en s’initiant aux langues « étrangères », afin qu’il prenne conscience de la relativité de ce que l’on lui a appris pendant la période du maternage comme étant le français. Peu importe que ces langues « étrangères » soient « mortes » ou « vivantes » : cela n’a aucune importance s’agissant de la formation du citoyen.  Mais alors il faut comprendre que c’est ce qui permet au jeune adulte d’émerger à sa propre langue comme étrangère, puisqu’il peut la relativiser par rapport à d’autres. A l’école primaire, le français n’est français que pour vous, qui choisissez pour l’enfant. Mais lorsque le jeune adulte émerge au français, sa langue devient du français pour lui, précisément parce qu’il l’oppose à l’anglais, à l’allemand, etc. Dès lors il doit apprendre à relativiser son parler.

S’agissant, maintenant, de la doxa, la question est : que représentent les différentes « matières » dont l’adolescent subit l’enseignement et qu’on lui présente comme des disciplines différenciées ? Dans le primaire ces matières n’existent pas c’est le même instituteur qui inculque tout le savoir. Mais une fois entré au collège, l’adolescent a affaire à trente-six profs. Pourquoi ? Parce que les matières sont la matérialisation de la variation, non plus du parler, mais du savoir. Vous vous rendez bien compte que varier le savoir (c’est-à-dire créer des matières différenciées), ou varier le parler (c’est-à-dire introduire les langues étrangères) c’est strictement la même chose.

Si vous comprenez qu’il ne s’agit pas de rendre les jeunes adultes efficaces dans la pratique d’une langue ni de les rendre érudits dans les différentes matières, vous voyez l’absurdité monstrueuse de la surcharge des « programmes » et des horaires : près de quarante heures de cours hebdomadaires dans le second cycle, et parfois davantage, alors qu’il n’en faudrait au plus que la moitié. Ce n’est pas le « mammouth » qu’il faut dégraisser, mais les programmes et les horaires, ce qui pourrait se faire à moindre frais. Ici encore, les professeurs pourraient  partager leur travail en deux demi-journées. Et puis au lieu que les parents soient inquiets, surtout les parents qui n’ont pas fait d’études : « Alors, tu passes en cinquième ? ». Ce « passage » n’a aucune importance : prenez simplement ce qui amuse l’adolescent : il se formera avec ce qui l’amuse. Mais si vous lui imposez un travail en lui disant : « Plus tard… ». Mais s’il faut qu’il attende tout ce temps, il ne s’y mettra jamais ! Alors que s’il aime les jeux informatiques, la peinture ou les mots croisés, qu’il s’y adonne ! Je vais peut-être un peu loin, mais enfin… malgré tout !

A la limite, les contenus n’ont aucune importance. Si vous en êtes convaincus, alors tout est possible, je veux dire que toutes les possibilités, toutes les adaptations à des systèmes sociaux en pleine mutation sont envisageables. Un collégien de « bon milieu », comme on dit aura tendance à faire ce que ses parents lui disent de faire (par exemple du grec ancien), parce qu’ils l’ont étudié eux-mêmes ; un autre fera peut-être de la mécanique : dans les deux cas le problème est le même ; l’essentiel n’est pas de faire de la mécanique ou du grec, mais de les faire intelligemment. Si bien que ce que doivent proposer les profs, c’est, au fond, un tour d’horizon des parlers et des matières, simplement pour varier, tandis que la mission du moniteur de civisme sera d’éduquer à la variété de la loi, autrement dit à l’arbitrarité, ainsi qu’à la négociation de cette arbitrarité qui a pour nom l’art de composer.

La composition, il faut l’entendre dans son ambiguïté : On dit : « Il faut apprendre à composer avec l’autre », c’est-à-dire  ne plus se disputer avec lui. Mais cela reste vrai aussi du point de vue de la « composition française » de jadis qui consistait à mettre de l’ordre dans ses idées, faire son texte avec un débat, et le conclure. Si bien que si, à l’école primaire, l’effort à faire est du côté de l’instituteur, ici, l’effort à fournir est du côté du collégien ou du lycéen dans la mesure où il s’éduque lui-même à l’arbitrarité, en recevant les conseils de son moniteur. Je vous disais, tout à l’heure que le français, à l’école, n’est pas une matière :  « c’est une atmosphère », une nébuleuse, vous disais-je. Or si le seul boulot à faire dans le secondaire est d’apprendre à composer, il s’agit d’un devoir de français, quelle que soit la matière. Vous comprenez, dès lors, l’erreur de ceux qui disent : « Il y a le prof de français, le prof de maths, le prof d’histoire, etc. ». Il n’y a qu’un personnage important, c’est ce moniteur, cruellement absent de notre système, dans la mesure où la seule chose à laquelle il faille former les jeunes adultes, c’est la composition : en sciences-nats, vous parlez du champignon, en histoire, vous parlez de Charlemagne et en maths, du triangle équilatéral. Eh bien ! Il faut considérer que, dans les trois cas, il s’agit d’exercices de français.

Et j’ajouterai que la première des vertus civiques, celle à laquelle on devrait entraîner le jeune adulte dès la classe de sixième, c’est l’humour, et donc le détachement par rapport aux statuts - c’est-à-dire aux appartenances -, et par rapport aux rôles - c’est-à-dire aux métiers. Voilà, partant, ce qui définit cette seconde vertu cardinale du citoyen, à vrai dire inséparable de l’humour, qui est l’élégance (ou la « distinction » au sens du XVIIème siècle et au sens de Bourdieu). Car, qu’est-ce que l’élégance ? C’est cette forme d’intelligence (ce n’est pas un hasard si les deux mots sont de même racine) qui nous conduit, en permanence, à ne pas nous identifier au costume de scène que nous endossons, à maintenir éveillée en nous, en toute occasion, la conscience que nous sommes nous-mêmes les manipulateurs, pour ainsi dire, de nos propres ficelles. L’élégance, au fond, c’est d’être à la fois sur les planches et dans les coulisses, et cette élégance-là n’est nullement affaire de don, mais d’éducation civique, précisément.

Si bien que le souci constant des éducateurs (je ne parle pas des profs !), en même temps qu’ils devraient développer chez ceux qui leur sont confiés l’établissement du lien avec l’autre et du service envers autrui, serait d’exercer, en même temps, chez eux, la capacité de s’en dégager, c’est-à-dire de les inciter progressivement, non pas tant à adhérer - cela, ils savent le faire, en général, spontanément -, mais à ne pas être esclaves de leurs adhésions, c’est-à-dire à réfléchir sur elles. Toute la difficulté est là, qu’on ne les aidera pas peu à surmonter si l’on porte un soin tout particulier à développer en eux l’esprit critique, le sens de la relativité de toutes les choses humaines en général, et sociales en particulier. Le rôle du moniteur serait, à ce compte, d’aider les adolescents  à accéder à ce relativisme intégral qui fait que, quoi que l’on dise et pense, et qui que l’on soit, on peut dire, penser et être autrement. Du même coup, ce serait une formidable leçon de tolérance, car si vous apprenez, en même temps, et que d’autres sont différents de vous, et que vous-mêmes êtes différents des autres, vous êtes bien obligés de supporter ces autres, si vous voulez vous supportez vous-mêmes !

J’ajouterai que, dans cette tâche, le monitorat pourrait être remplacé, dès le collège, par un séjour d’un an dans une famille étrangère. Ce serait le moyen idéal, bien entendu, car le plus efficace.

Enfin, je vous dirai, pour terminer, que cette élégance est ce qui permet d’éviter le conformisme social sous un autre aspect, qui est l’incapacité de se singulariser. Car si vous acceptez que former du citoyen n’est pas former du mouton, il s’agit alors, bel et bien, de former du « mauvais » citoyen, ce qu’avait bien vu Alain quand il affirmait que l’ « esprit de révolte est tout bon », Alain qui reprenait le sens de la formule kantienne de « ungesellige Geselligkeit », c’est-à-dire de « civilité incivile ».

Il y a là, en réalité, quelque chose qui a toujours gêné non seulement Kant, mais aussi tous ses successeurs. Ils se disaient : « Certes, il y a la Geselleschaft, c’est-à-dire une société définie comme un groupe de gens qui s’entendent, mais il y a toujours des empêcheurs de tourner en rond ». Eh bien ! Si c’étaient ces empêcheurs de tourner en rond qui étaient les fondateurs et même, j’allais dire, les véritables « instituteurs » de la société considérée, cette fois, non pas en tant qu’elle résulte de l’acculturation de notre fonction de reproduction en statut et en rôle - c’est-à-dire en classe et en métier -, mais en tant qu’elle est histoire, en tant, autrement dit, qu’elle est accès à la sédition, fondatrice de toute société ? Certains, vous le savez, rêvent d’une société où cette ungesellige Geselligkeit, précisément, serait complètement évacuée. Mais c’est le rêve de quoi ? Tout simplement du retour au troupeau, c’est-à-dire, en définitive, au fascisme ou au totalitarisme tout simplement parce que l’on obtiendrait, par la résolution de cette sédition latente qui définit toute société, un retour à la grégarité. Il ne faut jamais oublier, en effet, que c’est cette capacité de sédition qui est proprement humaine et constitutive de la citoyenneté. Autrement dit, éduquer le citoyen, c’est essentiellement l’éduquer à cette dialectique de la divergence et de la convergence, de la sédition et de la constitution, de la différence et du consensus, dialectique qui, loin d’exclure l’humour et l’élégance, en développe la capacité. Autrement dit, je ne prétends pas du tout qu’il ne faut pas « s’engager », comme certains disaient naguère, ni même se révolter, voire faire la révolution, puisqu’au fond c’est elle qui, sociologiquement, nous définit comme êtres humains. Oui, mais s’il est vrai qu’ « un saint triste est un triste saint », comme écrivait François de Sales, il est non moins vrai qu’un révolutionnaire est un triste révolutionnaire, qui ne prend pas les choses « cum grano salis » (avec une pointe d’humour).

Voilà le sens profond de la parole de Rabelais pour qui « le rire est le propre de l’homme ». Ce n’est pas autre chose de dire que, l’homme étant homme, tout en lui est d’abord et essentiellement ridicule.

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écrit par admin

oct 25

Puisque, la dernière fois, j’ai dénoncé la prégnance, en Occident, du logocentrisme, je voudrais profiter de l’occasion pour vous dire quelques mots de l’Homo faber, autrement dit de la façon dont l’homme structure son activité exactement comme il structure sa représentation (sa perception, ou encore son percept) pour en faire du signe. A vrai dire le processus de la rationalité verbale et celui de la rationalité technique sont parfaitement analogues. Qu’est-ce qu’une analogie ? J’emprunterai, pour éclairer la chose, une image tirée de la géométrie plane : sont dans un rapport d’analogie deux figures (par exemple deux triangles) qui sont superposables, sans pour autant être identiques (pensez au papier calque !). J’ai donc affaire à deux triangles parfaitement autonomes, parfaitement dissociables. Eh bien, ici, il faut comprendre que la dialectique de l’abstraction technique est en tout point superposable à la dialectique de l’abstraction verbale, sans se confondre avec elle. Qu’est-ce qui nous autorise à dissocier les deux ? La clinique, tout simplement, qui nous apprend qu’il existe des aphasiques qui possèdent la rationalité technique et des gens qui manient merveilleusement le verbe, tout en n’ayant aucune capacité technique. Cette mise au point étant faite, j’en viens à l’examen rapide du modèle de la rationalité technique.

L’homme, comme l’animal, est capable de traiter naturellement son activité, mais ce traitement naturel ne le fait pas accéder à la technique. Si l’homme arrive à la pensée, c’est qu’il est capable de verbaliser sa représentation, si l’homme émerge à la technique (alors que l’animal n’est pas technicien), c’est parce qu’il est capable de structurer culturellement son activité, activité dont il faut bien voir les modalités.

L’action se fait grâce à la motricité et à l’opération (qui sont tout à fait analogues à la sensorialité et à la perception, s’agissant du verbe). On appelle « paralysies », comme vous le savez, les atteintes de la motricité et « apraxies » les atteintes de l’opération : chez les apraxiques, tout fonctionne, mais dans le désordre, le geste étant réduit à des mouvements involontaires. Enfin, là où nous parlons d’imaginaire (au sens sartrien du terme), à propos du traitement naturel de la représentation (la fonction symbolique que nous partageons avec l’animal), nous parlons d’instinct s’agissant du traitement naturel de l’activité. Il faut comprendre que ce que l’on appelle l’instinct suppose la capacité instrumentale de lier des trajets (et non plus des objets, comme dans la fonction symbolique) c’est-à-dire, finalement, des gestes. C’est ce qui explique qu’un singe utilise un bout de bois pour attraper une banane ou une pierre pour casser des noix ; donc, la liaison du moyen et de la fin est accessible à l’animal. C’est ainsi que s’explique l’instinct animal, et l’apparente complexité de son activité, en particulier chez les animaux les plus faibles chez qui les mécanismes se trouvent tout montés au niveau entièrement physiologique : il s’ensuit qu’il n’y a, chez eux nulle invention.

L’homme, lui, est capable non seulement de lier, comme l’animal, le moyen et la fin, mais encore de structurer l’instrumentation (dont il partage la capacité avec l’animal), pour en faire de l’outil. Prenez garde que ce mot ne peut s’employer au pluriel (pas plus que les mots de signe, de personne ou de norme) : nous ne sommes pas dans la quincaillerie ! L’outil ne se pluralise jamais, car l’outil désigne la capacité structurale que nous avons d’analyser et le moyen et la fin. Lorsque nous avons à mettre signe au pluriel, nous parlons de mots ; lorsque nous avons à mettre outils au pluriel, nous parlons d’outillage ou d’éléments d’outillage : les ustensiles.

Dans l’ustensile, vous avez à la fois ce que c’est ainsi que son mode d’emploi. De la sorte, une scie, ce n’est pas simplement du fer et du bois (ou du plastique). C’est cela aussi, mais fer et bois sont disposés de telle façon que l’ensemble correspond à une certaine tâche. Autrement dit, c’est exactement comme dans l’outillage pharmaceutique : il y a la composition chimique (ce qu’est le médicament) et la posologie (le mode d’emploi). Dites-vous bien que tout outillage comporte l’un et l’autre nécessairement. C’est en fait bigrement compliqué, parce que épouvantablement abstrait : quand un chimpanzé tombe sur un médicament,  jamais il ne lui viendra à l’idée que ce médicament sert à soigner ! De même que s’il tombe sur une paire de lunettes, jamais il ne lui viendra à l’idée que ces lunettes servent à voir clair (il les chaussera peut-être, mais seulement s’il vous a vu le faire). Et si le même chimpanzé tombe sur un marteau, ce marteau sera pour lui, de l’objet, mais pour nous c’est à la fois un objet en fer et en bois ainsi qu’un engin pour frapper. Bref,  de même que le médicament est un « pour-soigner », la paire de lunettes est un « pour-voir », le marteau, un « pour-frapper », la scie un « pour-scier », etc. En conséquence, si quelqu’un vous tend une scie, vous ne la prendrez pas par la lame ! Tendez-la à un singe ou à un malade atechnique, tous deux la prendront par n’importe quel bout. Autrement dit, pour l’atechnique comme pour le singe, il y  a de la chose, du « machin », sans aucun programme. C’est exactement analogue à ce qui se passe chez l’aphasique : il reste à l’aphasique quelques mots dont il ne sait pas quoi faire, qui l’encombrent, qu’il emploie dans le désordre, puisqu’il ne peut plus les adapter. En un mot, l’apraxie n’est pas l’atechnie, qui, elle,  suppose l’analyse du moyen et l’analyse de la fin.

L’analyse du moyen aboutit à transformer la matière en matériau. Prenez le cuivre, par exemple, j’entends la matière cuivre : elle peut donner lieu à différents matériaux, selon son mode d’emploi (matériau et mode d’emploi sont vous le voyez indissociables). La matière (ce qu’elle est) ne devient matériau que par son usage (mode d’emploi) possible.  Dans ces conditions la matière cuivre peut être utilisée comme matériau en raison de ses capacités thermiques (pour fabriquer des casseroles), vibratoires (pour fabriquer des trompettes), conductrices (pour fabriquer des fils électriques), etc. Autrement dit, le même matériau entre dans plusieurs éléments d’outillage possibles. Vous voyez, là encore quel degré d’abstraction il faut atteindre !!

De plus, pour que ce « pour-faire » qu’est l’outil (comme le signe est un « pour-dire ») en soit réellement un, il faut que l’outil, pour transformer le monde, soit appliqué à quelque chose : il ne s’agit plus, ici, de fabrication, mais de production (dans un sens qui n’a rien à voir avec le sens marxiste, sens qui, lui,  est purement socio-économique). La production se définit comme le processus qui, réinvestissant l’outil dans le monde, le transforme, le produit, c’est-à-dire, fait de l’univers notre ouvrage. Et de même que, s’agissant de la fabrication la même matière peut être transformée en plusieurs matériaux, s’agissant de la production, la même fin peut être appareillée différemment. Pour nous déplacer, nous avons nos jambes, le cheval, la bicyclette, l’automobile, etc. Ainsi, vous voyez que l’outil est à la fois fabrication et production.

Je ne pousserai pas plus loin le modèle de la rationalité technique, car vous avez déjà certainement compris qu’il est absolument ridicule de privilégier le logos : le tropos (le tour de main) est aussi abstrait que le logos, mais sur un autre plan que celui du logos. En réalité, la manœuvre (ou la manipulation) est aussi abstraite que le raisonnement. Vous savez que, si l’abstraction est une,  elle se diffracte sur les quatre plans de rationalité que permet d’isoler la clinique.

Mais, si vous acceptez - ce que même les philosophes n’ont jamais contesté -, que la raison est une, il est bien évident que l’Homo faber a émergé en même temps à l’abstraction verbale, c’est-à-dire au langage, au logos, disons à la pensée. L’Homo faber et l’Homo sapiens, c’est absolument le même homme. Vous voyez l’absurdité qui consiste à les ordonner dans une quelconque évolution. Autrement dit, lorsque vous trouvez, auprès d’un squelette congelé, le moindre bout de silex taillé, le moindre morceau de vêtement, etc., vous pouvez être sûr que l’homme dont vous avez les os sous les yeux, non seulement parlait, mais argumentait comme vous et moi (et j’ajouterai, la raison étant une, que cet homme avait émergé à la rationalité sociale et à la rationalité morale). Bref, il n’y a que dans la tête de  paléontologues égarés comme Leroi-Gourhan et de quelques rares autres encore aujourd’hui, que l’Homo faber a précédé l’Homo sapiens (ou l’Homo socius et l’Homo ethicus). Et que dire de cette invention récente de l’Homo erectus dont on vous raconte qu’il serait né il y a quelque quatre cent cinquante mille ans et qu’il aurait domestiqué le feu ? Mais si la domestication du feu est bien une opération technique, ce qui n’est guère contestable non plus, il est évident que cet Homo erectus a dû nécessairement être en même temps et faber et sapiens, ou bien il n’était pas Homo !

En somme, on peut s’amuser à remonter dans le passé aussi loin que l’on veut, voire au père Adam, l’Homo est Homo ou bien n’est pas. Avant l’homme, ce n’est pas l’homme, c’est-à-dire que l’homme n’a pas assisté à sa propre naissance : le père Adam, c’est chacun de nous lorsque nous venons au monde (à ce titre, il faut bien considérer que le concept d’ « hominisation » est un concept complètement bidon). Vous voyez, une fois de plus, la vanité des pseudo explications par l’origine qui font florès encore aujourd’hui dans la mesure où, en ce début de troisième millénaire, nous sommes toujours les victimes de l’historicisme du XIXème. Voilà ce dont il faut absolument se débarrasser pour élaborer un modèle scientifique de l’homme, et, notamment un modèle scientifique d’une rationalité technique qui, comme la rationalité verbale, est hors du temps.

Il est sûr que nous n’y arriverons qu’au prix d’un immense effort, tant nous avons d’obstacles épistémologiques à surmonter ! Rendez-vous compte : nous devons nous débarrasser et de notre historicisme, et de notre logocentrisme.

S’agissant de l’historicisme, dont je viens de vous parler, l’effort à faire est relativement aisé, dans la mesure où, comme je viens de vous le dire, il ne date que du XIXème. Nous n’aurons sans doute pas trop de mal à comprendre que, techniquement, la main de l’Homo faber était exactement la même que la nôtre, elle était aussi « intelligente » que la nôtre, c’est-à-dire que ce que nous avons en commun l’Homo faber et nous, c’est que nous avons une main qui n’est pas une patte, ni plus, ni moins.

S’agissant du logocentrisme l’effort que nous avons à fournir est absolument colossal, en raison de ce logocentrisme dont je vous ai parlé, et qui nous vient de très loin. J’ajouterai simplement, ici, que, pour un Français, l’effort sera redoublé, parce qu’il s’agira de passer du « Je pense, donc je suis » cartésien (qui n’est, soit dit en passant, qu’une sottise), à un « Je fais, donc je suis » (qui n’est jamais qu’une contre-sottise) ! C’est, dans l’ordre de ce que les philosophes appellent l’épistêmê, plus qu’une révolution : une véritable mutation !

Voilà l’essentiel de ce que je voulais vous raconter sur notre sujet. Mais avant de nous quitter, permettez-moi de compléter, à la lumière de ces quelques réflexions, ce que je vous ai dit de l’Art, dans « L’imposture de l’esthétique », d’une part, et, d’autre part, ce que je vous ai dit sur l’écriture du concept.

S’agissant de l’Art, il est bien entendu que le plan sur lequel il se définit est le plan de la rationalité technique. Mais, me direz-vous peut-être, si le marteau est un « pour-frapper », la voiture un « pour-véhiculer », etc., l’Art est un « pour-quoi » ? Ici  il y a quelque chose que beaucoup ont flairé : il s’agit du rapport de l’Art et du jeu. Mais toutes les études portant sur le sujet sont vaines parce que, tout simplement, on n’y trouve absolument aucune définition du jeu. Le jeu, c’est comme le langage : tout le monde sait bien de quoi il s’agit. Après cela, il n’y a plus qu’à tirer l’échelle ! C’est comme si vous disiez : « L’homme, je sais bien ce que c’est puisque j’en suis un ! ». Faute de définition, certains, ont poussé la stupidité jusqu’à inventer un Homo ludens !  Sans aller jusqu’à cette absurdité, la plupart des traités sur le concept d’Art vous disent qu’il s’agit d’une « activité ludique », définie elle-même comme une « activité sans besoin ». Mais il est évident que le jeu correspond à un besoin, ne serait-ce que le besoin de se distraire. De plus, la définition de l’Art comme « activité sans besoin » n’est pas loin de la définition philosophique du Beau : « le Beau est une finalité sans fin », car lorsque ces philosophes parlent de « fin », ils ne distinguent pas le but et le besoin. C’est cette même confusion qui s’exprime dans la distinction de « l’utile et de l’agréable », ce qui est une façon de dire que les pommes de Cézanne ne se croquent pas. Vous comprenez l’opposition naïve, mais sur laquelle on vit toujours dans l’organisation même de nos études, entre les « Beaux-Arts » et les « Arts-et-Métiers » : c’est l’opposition de l’artiste et de l’artisan (alors que l’artiste n’est qu’un type d’artisan particulier). Dans la mentalité qui est issue de notre Renaissance est artiste celui qui fait quelque chose qui ne sert à rien… Bon. J’arrête ici le catalogue des inepties. Restons sérieux. Comment définir le jeu ?

Si l’on considère l’ensemble du vivant, on constate qu’à la différence du végétal, l’animal, parce qu’il est doté d’une corporéité, en grec ancien d’un « sôma » (mot qui désigne un être animé, qu’il soit homme ou animal), accède à une sorte d’autonomie, ou « auto-cinèse » du vivant, qui fait qu’il n’est jamais totalement dépendant de son environnement : il peut avoir des représentations sans stimuli (le rêve, par exemple), des agitations sans mobiles, des vouloirs sans besoin (autrement dit des caprices) etc. Ce n’est pas pour autant que l’on peut parler de « jeux » chez les animaux, tout simplement parce que le jeu suppose l’émergence au rationnel : il y a toujours, chez l’humain ce que l’on appelle des « règles du jeu ». Ainsi, le jeu, c’est l’auto-cinèse du rationnel, c’est-à-dire cette caractéristique particulière du rationnel qui fait qu’il peut fonctionner spontanément, sans dépendance à l’égard du milieu et de ses urgences. Si bien qu’il faut considérer que, même quand il travaille  qu’il sculpte, qu’il pense ou fasse des mathématiques, l’homme  ne cesse de jouer (vous voyez, ici encore, soit dit en passant, l’immense illusion qui consiste à rapporter le jeu à l’enfant).

Nous sommes en mesure, désormais, de compléter la définition de l’Art que je vous ai proposée il y a quelque temps : l’Art est l’auto-cinèse de la rationalité technique, quand cette rationalité technique privilégie la visée endocentrique du réinvestissement industriel. Cette définition vous permet de saisir, notamment, que l’artiste est tout simplement un artisan spécialisé. Autrement dit, le génie n’existe pas, ou alors il faut dire que le génie, c’est cinq pour cent d’aptitude et quatre-vingt quinze pour cent de travail. De plus, la définition que je vous propose, désormais, a l’avantage de ne faire intervenir ni le langage, ni l’histoire, autrement dit nous débarrasse du logocentrisme ainsi que de l’historicisme.

S’agissant, maintenant de l’écriture du concept, nous avons vu que lorsqu’il s’agissait du concept mythique, cette écriture était surtout liée à la mémoire (mémoire des peuples ou mémoire des individus). Mais lorsqu’il s’agit du concept scientifique les mathématiques, par exemple, on ne peut plus parler d’archivage. Pourquoi ? Tout simplement parce que, dans le cas des mathématiques, l’écriture est programme c’est-à-dire que c’est le modèle formel qui impose sa cohérence et sa logique. Dans ce cas écrire c’est un peu, si vous voulez piloter un  Boeing : vous ne vous préoccupez plus d’aller, votre attention est dirigée sur le tableau de bord, c’est-à-dire qu’elle se trouve déplacée de la cible visée à l’économie d’un parcours programmé. Le voyage se ramène, pour vous, à une « check-list ». Eh bien, dans l’écriture mathématique, c’est le chiffre, le symbole algébrique ou le schéma qui peuvent être considérés comme l’équivalent du « checking » effectué par le pilote. Je dirais que les mathématiques, c’est le passage à la limite d’une écriture exclusivement programmatique. Mais, et voilà le paradoxe, cette écriture-là nous fait penser plus puissamment que si nous comptions sur nos dix doigts. En nous dispensant de penser, l’écriture produit de la pensée, c’est-à-dire que c’est de la pensée sans penseur, en quelque sorte, ou encore de la « cogitatio caeca » (de la « pensée aveugle »), comme le disait Leibniz, qui fut, comme vous le savez, après Pascal, l’inventeur d’une machine à calculer). Mais, après tout, le paradoxe se retrouve dans tous les domaines de la technique : de même que l’automobile, en nous dispensant de marcher, nous fait aller plus vite, de même, en mettant notre esprit au repos, l’écriture nous fait penser plus puissamment. Rien d’extraordinaire ! Pensez encore à l’écriture musicale. Pensez-vous que Mozart aurait pu exister sans l’invention, vers le XIIIème siècle, de l’écriture musicale ?

Cela dit, toute écriture est, en général,  à la fois mémoire (technicisée) et programme (ou « légende », comme je vous le disais), si bien que c’est une erreur, elle aussi colossale, que de lier l’écriture qu’à la seule mémoire, comme le fait presque tout le monde. En réalité, toute écriture, c’est-à-dire tout langage appareillé soit naturellement (la voix, la danse), soit culturellement (la plume d’oie, l’ordinateur) est autant, sinon plus, programme que mémoire. C’est un fait que vous avez certainement remarqué : dans la mesure où il n’y a pas de pensée sans langage, l’appareillage du langage présente cette propriété particulière de nous faire penser autrement, et, surtout, plus efficacement : c’est particulièrement manifeste dans la technicisation du langage par l’outil. On peut dire, dans ce cas que l’écriture surmultiplie notre mémoire et, surtout, notre créativité.  Vous voyez, dès lors que l’ordinateur, qui ne pense pas, comme nous l’avons vu, mais qui est aussi mémoire et programme, produit de la pensée avec une efficacité absolument invraisemblable.

Si vous voulez, nous pouvons considérer que cet outil qu’est la plume d’oie est à cet instrument naturel qu’est notre « appareil » phonatoire  ce que, dans l’ordre du déplacement, l’automobile est à nos jambes. Eh bien, l’ordinateur, lui, est à la plume d’oie, ce que la fusée interplanétaire est à l’automobile ! A fortiori, vous voyez quel fantastique écart dans l’efficacité il peut y avoir entre l’ordinateur et notre « appareil » phonatoire : c’est exactement le même écart que celui qui existe, dans l’ordre du déplacement, entre la fusée interplanétaire et nos jambes ! Dans ces conditions, vive l’ordinateur qui, demain, en nous dispensant de penser, paradoxalement, nous fera penser avec une efficacité merveilleuse, et peut-être même en nous passant de notre écriture actuelle !

Ce jour-là (qui n’est pas très éloigné, soyez-en sûr !) règlera définitivement le problème de l’illettrisme, du moins cette forme d’illettrisme que nous connaissons depuis l’invention de l’imprimerie. Eh oui ! Nous sommes en train de changer de galaxie : l’illettrisme de demain n’aura plus rien à voir avec le nôtre. C’est pourquoi il ne faut pas trop s’inquiéter de l’analphabétisme qui sévit aujourd’hui, du moins en France.

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écrit par admin

oct 25

Voilà un sujet qui me paraît tout à fait d’actualité, en France du moins, d’abord parce que nous sommes en pleine période de rentrée scolaire et universitaire, et, d’autre part, parce que nous assistons à l’effondrement de la totalité de notre système éducatif (de la maternelle à l’université). Né, comme vous le savez avec Jules Ferry, il est, aujourd’hui, raide comme un cadavre.

Je ne crois, donc, pas inutile de vous en proposer, aujourd’hui, l’autopsie, comme je vous ai, il y a dix ans, proposé l’autopsie de la République. Comme vous le voyez, tout se tient ! Eh bien l’Education nationale, c’est fini. Mais comme on ne veut pas encore tout à fait le reconnaître, on multiplie les alibis (voyez les syndicats) : « Manque de postes ! », « manque de crédits ! », « manque de profs ! », etc. Mais ces alibis ne trompent plus personne. Il s’agit, non plus, là encore, de rafistoler un bâtiment qui ne tient plus ni à coin ni à cheville, tout simplement parce que notre Education nationale est totalement inadaptée à notre temps.

Je parlerai du système éducatif français, bien sûr, parce que c’est celui que je connais le mieux (de la classe maternelle à la préparation aux concours de recrutement des professeurs). Ce que je vais vous dire concerne beaucoup moins d’autres pays comme le Royaume uni, où j’ai eu l’honneur d’enseigner un temps (à la « London School of Economics »), pays qui, grâce à Oxford et Cambridge, moissonne, comme tout le monde sait, les prix Nobel. Mais combien avons-nous, en France, de Gilles Degenne, c’est-à-dire de gens qui, comme lui, ont eu la chance d’éviter la scolarisation à la française ?

Cela dit, nous souffrons à peu près tous, en Occident d’une formidable prégnance du logos, prégnance qui est totalement injustifiée. S’il nous faut « faire l’homme », pourquoi tant privilégier l’abstraction verbale, au détriment de l’abstraction technique, de l’abstraction sociale, et de l’abstraction éthique ? En raison d’une tradition qui nous vient de très loin : les philosophes grecs, déjà, avaient privilégié le logos. Mais le christianisme aussi, bien que le christianisme vienne des Sémites. Car les Juifs, par le fait qu’ils se sont répandus dans le monde méditerranéen, ont vu évoluer leur conception de ce qu’ils appellent le Dabhar, c’est-à-dire la « Parole efficace », la « Parole utile ». Cette Parole-là n’avait rien de cet intellectualisme foncier du logos grec. Il n’empêche que la pensée judéo-chrétienne, passant par la diaspora dans le monde grec, a épousé la perspective sémantique du logos : « Au début était le Verbe (Logos) », commence l’apôtre Jean s’adressant… aux Grecs, bien entendu ! C’était de l’excellente stratégie pour attirer la clientèle du coin. Autrement dit, qu’il s’agisse de l’hellénisme ou du christianisme, les deux ont été complices pour privilégier le logos, d’où l’importance prise par celui qui dit, celui qui détient le pouvoir des mots, celui qui sait (le théologien et le prof, traditionnlement, chez nous).

Vous voyez, dans ces conditions, que je ne peux pas, j’allais dire malgré que j’en aie, ne pas vous parler de ce que l’on appelle la formation intellectuelle, et je dirai, à ce sujet que nous sommes passés, depuis un demi-siècle, de la connerie (mot qui se trouve dans la neuvième édition du dictionnaire de l’Académie française), à la bêtise pure et simple. Je distinguerai soigneusement ces deux concepts : j’emploie le mot de connerie pour désigner la pathologie culturelle qui est le fait des professeurs sans méthode. Le mot de bêtise me servira, pour désigner l’inculture (c’est la jachère, même si le terrain est bon). La connerie, elle, est toute différente : ce n’est pas l’inculture, c’est une culture ratée, résultant de malheureuses manipulations non pas génétiques, mais didactiques.

Je m’étonne qu’aucun comité d’éthique ne se soit pas encore penché sur le cas de ces manipulations-là, qui me paraissent, personnellement, autrement plus funestes, dans leurs résultats, que les premières. Pourquoi, à tout le moins, la scolarisation comme manipulation didactique est-elle une idée qui ne vient jamais ni à l’esprit de nos différents ministres de l’Education nationale ni à celui de l’opinion ? On peut s’en étonner  d’autant plus que l’on ne se prive plus, depuis longtemps déjà, de critiquer, non sans raison, médecins, psychothérapeutes ou autres psychanalystes, constatant que les soins qu’ils apportent aux diverses maladies auxquelles ils ont affaire font souvent plus de mal que de bien - quand ils ne provoquent pas tout bonnement chez le patient l’émergence de nouvelles maladies dites « iatrogènes », parce qu’elles sont le fait du seul thérapeute. Or la pathologie culturelle  ne devrait pas, me semble-t-il, ignorer non plus ces redoutables troubles « didactogènes » que nous nous cachons à nous-mêmes, et qui offriraient, par ailleurs, aux chercheurs un champ d’étude véritablement immense ! Eh bien,  c’est précisément, dans le champ de ce vaste domaine que je souhaiterais vous introduire, en vous parlant de cette forme de connerie particulière que l’on appelle le conformisme intellectuel.

Ce conformisme est celui qu’incarnent ceux que l’on appelle encore, dans les quelques Lycées à tradition qui survivent, les « bons élèves », c’est-à-dire, au fond, les êtres condamnés à l’immaturité intellectuelle à vie. On les diagnostique d’autant moins qu’il existe à leur égard, en raison du fonctionnement même de notre institution scolaire (au sens le plus large recoupant, désormais, le secondaire et le supérieur), une sorte de connivence sinon d’encouragement didactique. Autrement dit, l’école est complice de ces cas par le privilège qu’elle leur accorde en les entretenant et en les primant, tout en se moquant éperdument de ce qui se passera pour eux au-delà d’elle, de leur avenir qu’elle est censée préparer. Pourquoi ? Tout simplement parce que, la plupart du temps, l’école se condamne à déterminer statistiquement, en termes de « niveaux », de « retard » et d’ « avance », de simples rythmes d’apprentissage, et non pas de capacité d’acquisition. Dans le meilleur des cas l’élève  qui se trouve coïncider avec le modèle statistique qu’on veut lui imposer est automatiquement jugé « bon », alors que l’on ne peut pas savoir, à terme, s’il est formé, autrement dit s’il est capable de dépasser le modèle qu’on lui impose pour s’en donner un lui-même, c’est-à-dire qu’on ne peut jamais, dans la perspective scolaire distinguer le conformisme de la formation, sur la base du franchissement, ou non, d’une limite confondue avec l’idéal scolaire du moi. Dans la mesure où cette limite devient l’idéal, ceux qui l’atteignent  sont réputés les meilleurs : mais sont-ils capables de la dépasser ? Et qui peut, dans l’institution, juger de la capacité de dépassement ? Pas grand monde, souvent, si bien que l’on conçoit fort bien qu’il y ait un nombre considérable d’enseignés (collégiens, lycéens et étudiants) qui réussissent dans la vie, alors qu’ils étaient  des cancres à l’école, et qu’il y a des « prix d’excellence » - comme on disait de mon temps -, qui restent toute leur vie des « fruits secs », c’est-à-dire, généralement, des « profs » !

C’est que notre enseignement, au fond, a toujours été, et reste encore, dans quelques établissements dits « d’excellence »,  auto-recruteur, c’est-à-dire que cet enseignement, baptisé « général » est, en réalité, de manière occulte, un enseignement bel et bien professionnel, mais un enseignement professionnel tout à fait particulier en ce qu’il ne prépare qu’à une seule profession : celle de  prof ! A propos de leurs élèves, le prof d’histoire se demande : « Est-ce que celui-ci fera un bon petit prof d’histoire ? », le prof d’anglais : « Est-ce que celui-là fera un bon petit prof d’anglais ? », etc. Vous voyez que le problème de notre Education nationale n’est pas du tout de « professionnaliser » l’enseignement, comme le veulent certains qui cherchent à créer des « filières » à tour de bras : les « prix d’excellence » joueront au prof jusqu’à la fin de leur vie! Et c’est justement parce que l’école ne sait faire que des profs qu’elle ne saurait, de fondation, préparer à aucun métier. La physique enseignée dans nos classes ne sert strictement à rien au physicien (demandez donc à des physiciens de métier). Un prof de physique n’est pas un physicien : il faut qu’il s’en rende compte, tout de même ! De même, un prof de français n’est pas un écrivain, etc. Mieux : les meilleurs profs de physique sont de médiocres physiciens, les meilleurs profs de français, de médiocres écrivains, etc. Inversement un grand physicien, fait souvent un piètre professeur de physique et un grand écrivain, un piètre prof de français. Pousser l’aveuglement à ce point, c’est déjà très grave !

Mais il y a plus grave encore : je veux parler du gavage des connaissances. Eh bien, ce gavage, c’est ce que l’on appelle l’érudition. Lorsque je faisais mes études, même dans le secondaire, on nous gavait, c’est-à-dire que, à moins de devenir un Pic de la Mirandole, on terminait à l’hôpital  psychiatrique.

Comment s’est opéré chez nous ce passage de la connerie à la bêtise humaine ? Grâce à l’avènement des pseudo « sciences de l’éducation » inspirées de la « psychologie cognitive » de Piaget. Or, ce qu’il faut donc récuser avec la plus extrême rigueur, c’est l’idée qu’il y a des « niveaux » dans l’apprentissage. En réalité toute prétendue « théorie de l’apprentissage » à l’école primaire passe par la dénonciation de l’idéologie sous-jacente aux concepts (philosophico-biologistes) de « croissance » et de « progrès ». Vous comprenez aisément, dans ces conditions, l’absurdité d’une prétendue « formation des maîtres » (d’école) qui consiste à bourrer le crâne des instituteurs stagiaires avec du Piaget. Piaget, en effet, n’a rien compris parce qu’il se situe dans une perspective évolutionniste. Donc, selon lui, la raison se développe ! Or, il faut admettre que la raison est ou n’est pas : elle ne se développe pas. Tout ce que l’on sait, aujourd’hui, contredit ce faussaire qui a carrément égaré tout le monde : ses écrits sont tout bonnement à mettre à la poubelle, tout simplement parce qu’il situe des degrés et des moments d’apparition successifs pour les modalités rationnelles dans l’histoire de l’individu, et, comme chacun sait, dans l’histoire de l’humanité, ce qui fait de lui une sorte d’Auguste Comte attardé ! (on se souvient de la fameuse « loi des trois états », mythique, métaphysique et scientifique).

Autrement dit, pour Piaget, la raison est le terme d’une évolution, et non pas un principe spécifiquement humain d’existence ; elle est au fond, à ses yeux ce qu’Aristote appelait « l’entéléchie », l’accomplissement le plus achevé de l’être, c’est-à-dire le moment terminé de l’enfant et de l’humanité. Ce que Piaget n’a jamais compris, c’est que l’enfant est un être parfaitement rationnel sur le plan logique, technique et éthique. Et comme il n’a pas dissocié ces modalités rationnelles, l’enfant, selon lui, n’atteint le plein développement de la raison qu’à partir du moment où il est adulte, où il nous ressemble, c’est-à-dire à partir du moment où il assume en langue, en style et en code la totalité du culturel. Mais ce n’est pas pour autant que l’enfant découvre, alors, la logique, la technique et l’éthique. Voilà ce que Piaget a raté. Et du même coup, comme un intellectuel n’est jamais en panne, comment a-t-il expliqué la chose ? Il a dit : « L’enfant possède une rationalité un peu différente de la nôtre, mais pas tout à fait tout de même, etc. ». Finalement, il en vient à parler de l’enfant comme Lévy-Bruhl parle de « sociétés primitives » ou de « mentalité prélogique ».

L’enfant, donc, participe pleinement à la rationalité, sauf à son appropriation, et, à l’âge où il accède à cette appropriation, il accède, du même coup, à la capacité de capitaliser, c’est-à-dire de tirer profit de la formation qu’il va recevoir. L’apprentissage, au contraire, c’est du cumul, du stockage mnésique. Disons qu’entre l’apprentissage et l’acquisition, (ou entre le cumul et le profit) il n’y a (voilà l’erreur de Piaget), absolument aucune continuité. Telles sont les niaiseries d’un « penseur » qu’il faut récuser absolument, niaiseries qui pourtant informent encore les écoles primaires, sans parler, bien entendu des Instituts Universitaires de Formation des Maîtres, de triste réputation (je parle en connaissance de cause, puisque l’un d’entre eux - l’I.UF.M. de l’Académie de Créteil, pour ne pas le nommer -, a sollicité mes services pour former leurs futurs instituteurs : je suis sûr qu’ils ne s’en sont pas encore remis !). C’est-à-dire qu’en plein XXIème siècle, le comtisme est encore à la base de l’enseignement que l’on dispense à l’école ! On croit rêver !

Comment s’étonner, dans ces conditions, que nos élèves ne « savent rien » à l’entrée en sixième ? Mais comme ils n’ont été imprégnés de rien dans l’école primaire, ils ne peuvent rien « savoir ». Alors, on voit des parents se désoler en disant : « Je ne comprends pas : dans le primaire, mon gamin marchait très bien », tandis que les instituteurs et les institutrices, de leur côté, disent : « C’est tout de même dommage que les professeurs, après nous, ne veuillent pas utiliser nos méthodes » (alors que de méthode, il ne saurait y en avoir d’autres que la contrainte !), et, enfin, les professeurs du secondaire se désolent : « Ils ne savent pas le français, ils ne savent pas compter, etc. ». Bien évidemment, comme il n’y a pas de terrain, ou, du moins qu’il est resté en jachère (ce qui est la définition même de la bêtise), comment voulez-vous qu’on le forme ?

Enfin il y a tous ceux, parents et maîtres, qui se figurent qu’il faut « se mettre à la portée des enfants », c’est-à-dire, au sens propre, bêtifier. Cela signifie que l’on se figure que s’imprégner exige que l’on comprenne. Mais si c’est vraiment d’imprégnation qu’il s’agit, le gosse n’a pas besoin de comprendre. Ou bien vous allez refuser de lui faire écouter une cantate de Bach, sous prétexte qu’il ne peut pas « comprendre ». Mais enfin vous n’allez tout de même pas lui chanter perpétuellement « Au clair de la lune ! », et le priver ainsi d’une initiation à la musique. Il est normal que l’enfant s’imprègne de quelque chose qu’il ne « comprend » pas, et dont il fera sa cuisine plus tard.

Bref, croyez-vous que l’on ait réellement « progressé » ? Non ! Et pour cause : pas plus hier qu’aujourd’hui on ne respecte la spécificité de ces deux phases - imprégnation et communication (institution et formation, apprentissage et acquisition, cumul et profit) -, qui doivent correspondre à deux approches complètement différentes. Voilà pourquoi l’école ne fait pas son travail. A cet égard, quand on voit les multiples réformes de l’Education nationale, on peut constater qu’il y a un phénomène sur lequel on ne réfléchit jamais : la démission des instituteurs. Ceux du passé ne valaient peut-être pas grand-chose, c’est entendu, mais les instituteurs actuels ne valent rien du tout, parce qu’ils sont passés du dirigisme au laisser-faire. Ce n’est nullement un progrès que de passer de l’idée que l’enfant ne sera jamais un adulte (comme dans le temps), à celle que l’enfant est adulte dès le départ (comme aujourd’hui). D’autre part il y a un fantastique contradiction entre, d’un côté, l’attitude qui postule la communication chez l’enfant (à l’école maternelle) et, d’un autre côté, l’attitude qui tend à entraver cette communication quand elle est là (dans le secondaire et le supérieur).

Cela dit, la seule et  véritable rupture, dans notre système, est entre le primaire et… tout ce qui suit (secondaire et supérieur). Voilà la différence formidable entre l’apprentissage et l’acquisition. Or, cette rupture, tout le monde essaye de la gommer : les instituteurs on voulu former les élèves de sixième, puis de cinquième, etc. : ce furent les fameux P.E.G.C. (« Professeurs d’Enseignement Général des Collèges ») qui se sont trouvés en charge d’avoir à déscolariser les enfants… qu’ils avaient eux-mêmes (en principe) scolarisés à l’école. C’est invraisemblable ! Résultat, la maternelle s’est prolongée bien au-delà de ce qui était admissible (bien évidemment, puisque ces P.E.G.C. n’avaient reçu aucune formation de professeur). Autrement dit on a une totale remise en cause de la frontière entre le primaire et le secondaire, ce dont témoigne le fait que nos instituteurs, se baptisant « professeurs des écoles » ont complètement démissionné, en renonçant à leur mission qui est bien d’instituer les enfants..

Le plus étonnant - et c’est par ces mots que je conclurai -, c’est que cette opposition de l’institution et de la formation est chose la plus ancienne du monde. A Rome, c’était la distinction très clairement marquée de l’enfance et du juvénat. Comme vous le savez, l’enfance était généralement confiée à la femme : le gosse restait dans le gynécée jusqu’à son initiation. Le juvénat, au contraire, c’était, après l’enfance, l’entrée dans la vie associative, c’est-à-dire dans la société des hommes et qui avait pour fonction de former le jeune. Après l’initiation, en effet, le jeune adulte n’entrait pas immédiatement dans la société, il s’exerçait à être citoyen alors qu’il en avait tous les droits : il renonçait à exercer ses pleins droits tout de suite pour pouvoir se former dans la société des hommes (bien plus rigoureuse que l’institution au sein du gynécée). Dans nos sociétés modernes, dans la mesure où institution et formation se sont professionnalisées, qu’a-t-on obtenu ? La même chose, à savoir le primaire d’un côté (correspondant à l’enfance) et, de l’autre côté, le secondaire ainsi que le supérieur (correspondant au juvénat), le certificat d’études primaires ou l’examen d’entrée en sixième servant de véritable rite d’initiation, si bien que, à la différence des clientèles (l’écolier d’un côté, le collégien, le lycéen et l’étudiant de l’autre), ont correspondu, jusqu’à la dernière guerre, deux corps de métier bien distincts, qui n’avaient rien à voir l’un avec l’autre : le corps des instituteurs et le corps des professeurs.

Mais, depuis Pétain on a télescopé les deux métiers qui n’avaient rien à voir ensemble, en les hiérarchisant. Or, dès que l’on hiérarchise, automatiquement on suscite la rivalité, si bien que les instituteurs, dans la mesure où on leur a dit que les professeurs étaient « supérieurs » à eux (ce n’est pas vrai, c’est un autre métier, une autre vocation) ont aspiré à devenir profs. Et puis, comme l’enseignement supérieur refusait de les accueillir, ils se sont bricolé leur propre enseignement supérieur : les Instituts de Formation des Maîtres (I.U.F.M.), dont je vous ai parlé. Si bien que l’on en est arrivé, au nom d’un seul métier, au nom d’une seule profession qui va du jardin d’enfant jusqu’à l’enseignement supérieur, à maintenir en vie une institution dénaturée, pour le plus grand dam des écoliers, mais aussi des élèves de collège ou de lycée et même des étudiants.

Vous voyez qu’en passant de la connerie à la bêtise, nous sommes allés, en réalité, de Charybde en Scylla !

www.theorie-mediation.net

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écrit par admin

oct 25

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Une culture qui n’aide pas à comprendre son époque est une culture totalement vaine. Autrement dit, nous avons besoin, aujourd’hui, d’une culture qui nous permette de formuler de nouvelles problématiques afin d’entrer dans un monde auquel nous confronte la mutation que nous sommes en train de vivre, et, quand je dis « mutation », je devrais dire en réalité, la nouvelle Renaissance. Car nous ne dégringolons pas, bien au contraire, mais nous entrons dans un autre univers, et le succès ira à ceux qui auront su discerner les signes du temps plutôt qu’aux nostalgiques (de moins en moins nombreux, il est vrai) qui ne cessent de pleurer sur le passé. Et c’est là tout l’enjeu de l’anthropologie. Nous n’avons plus besoin d’une sorte de vision plus ou moins transcendantale de l’Homme (l’humanisme), mais d’une compréhension scientifique de la manière dont l’homme, anthropologiquement, fonctionne.

Il s’agit donc d’être en état de poser, sur notre époque, un diagnostic, même si cela déplaît à certains. Car je sais bien que je déplais, tout simplement parce que je grossis les choses. Ce n’est pas du tout pour blesser, mais pour durcir les contours, afin de vous faire comprendre exactement ce qu’est la rigueur d’une pensée qui se veut scientifique. Nos intellos ont tous du génie, c’est une affaire entendue. Ma différence avec eux, c’est que je n’en ai pas, et c’est pourquoi il me faut de la rigueur. Et puis le temps passe (voilà dix ans que j’ai eu l’immodestie de  publier mon « Introduction à la théorie de la médiation »), et l’urgence des problèmes est de plus en plus pressante. Personne ne me dira le contraire. Voilà pourquoi je tirerai systématiquement, cette année encore, les conséquences de la théorie élaborée par Jean Gagnepain, et je les tirerai plus « mordicus » que jamais, et sans faire attention à ceux que cela pourrait gêner ou vexer.

Il s’agira, en rompant plus que jamais avec l’érudition, de traiter de l’actualité. « Ce sera l’équivalent de la presse », me direz-vous. Non. Si notre enseignement est foutu, le renseignement est quasi nul, pour la bonne raison que les enseignants comme les journalistes (en particulier les observateurs politiques) manquent complètement d’un modèle qui leur permettrait d’interpréter ce que de Gaulle appelait les « péripéties » de l’Histoire. Or, si nous voulons que ces péripéties prennent sens (et, encore une fois, qu’est-ce que c’est qu’une science qui n’essaye pas de donner sens aux choses de la vie ?), il nous faut un modèle (au sens quasi mathématique du terme), et c’est ce modèle qu’est la Théorie de la Médiation que j’appliquerai systématiquement. Il s’agit, au fond, d’un enseignement d’un type nouveau, qui ne sera pas du journalisme dans la mesure où il sera construit et que, à chaque fois, il se référera aux principes qui l’expliquent. Autrement dit, mon propos sera, bel et bien, de formuler, non pas toujours des solutions, mais tout au moins des problématiques plus correctes, qui donnent l’espoir de trouver des solutions un jour. Regardez, par exemple, la crise du Parti socialiste. On dit : « Ils n’ont pas de projet ». Effectivement, car pour avoir un projet, il faut un modèle de l’homme qui soit viable.

D’autre part, si l’on veut dire quelque chose, sinon de précis ou de définitif, du moins qui aille dans le « sens de l’Histoire », comme on dit, on doit exclure toute référence à une quelconque opinion. Si je vous demandais « Quelle est votre opinion sur le phosphore ? », vous n’en aurez pas. Sur l’eau, peut-être ; vous pouvez dire « Moi, j’aime mieux le soleil que la pluie ». Mais il n’empêche que l’eau, en elle-même, reste H20, et, sur ce point, il n’y a pas de doctrines, pas de conflits de théories. Au plus haut niveau de la physique, bien sûr, il y en a : trois ou quatre ! Mais cela s’arrête là. Et de même, physiologiquement, la varicelle, c’est la varicelle. Il n’y a pas à avoir d’états d’âme sur le sujet, c’est-à-dire de réactions à la chose. Eh bien, si nous n’avons pas à avoir d’opinion sur la varicelle ou le phosphore, pourquoi voulez-vous qu’on en ait systématiquement sur l’homme ? Et quand on parle de politique, c’est toujours une affaire d’opinions, opinions fondées sur des sondages. Les sondages, certes, ne sont pas bêtes, mais on peut faire un sondage sur strictement n’importe quoi. On vous dit « Pensez-vous que l’amour fait le bonheur ? ». Mais qu’est-ce que l’amour ? Et qu’est-ce que le bonheur !? Si on veut faire véritablement la Science de l’homme, il faut en prendre son parti : il convient de renoncer d’avance à l’opinion (même s’il est, parfois, très difficile de n’en pas avoir).

Voilà pourquoi il est inutile de vous poser, à mon sujet, la question : « Quelles sont ses opinions ? ». Dans ma vie, j’ai eu droit à toutes les étiquettes : fasciste, libertaire, maoïste, « de droite », « de gauche », etc. Rien de tout cela ! Et c’est pourquoi je peux, par exemple, vous parler librement de la « crise » actuelle du P.S. Ce n’est pas du tout la crise du P.S., mais une crise générale des partis. Avant, c’était commode : il y avait « la droite » et « la gauche », et c’est cet antagonisme qui les faisait « tenir » ensemble. Maintenant qu’il n’y a plus de droite, comment voulez-vous qu’il y ait une gauche ? Et réciproquement, comme il n’y a plus de gauche, il n’y a plus de droite ! « Comment, me direz-vous, et l’U.M.P ? ». Elle n’est pas plus à droite que les autres sont à gauche. Tout cela c’est fini. Si l’un des deux pôles de l’antagonisme disparaît, l’autre disparaît du même coup. Mais c’est constant ! Qu’est-ce qui faisait « tenir », à l’Ouest, le « capitalisme libéral », sinon, à l’Est, le « capitalisme d’Etat » ? Or, pensez à la chute du mur de Berlin. J’ai vécu cela. Personne, dans la vieille Europe ne s’en est réjoui, sauf quelques niais. Les autres se sont dit « Qu’est-ce que l’on va devenir ? C’est foutu ! ». Et effectivement, c’est foutu. Il n’y a même pas besoin de créer un mouvement « anticapitaliste » (de quel capitalisme s’agit-il, d’ailleurs, d’Etat ? Libéral ? Industriel ? Economique ? Financier ?). Eh bien, comme tout le monde, à l’Ouest sait (ou plutôt sent) que c’est fichu, tout le monde cherche frénétiquement à s’en mettre plein les poches. J’allais dire : « C’est normal, puisque le bateau coule ». Encore un autre exemple, plus proche de nous : l’antagonisme des Facs de lettres et des Facs de sciences. Les Facs de lettres sont en train de mourir. Eh bien, les Facs de sciences vont mourir en même temps, puisque c’est leur antagonisme (hérité de la Renaissance au XVIème siècle) qui les faisait toutes les deux « tenir » ! Je pourrais multiplier les exemples à l’infini, du niveau le plus macroscopique au niveau le plus microscopique. Il y avait, dans notre civilisation, un bon vieil antagonisme entre l’homme et la femme. Eh bien il n’y en a plus. Tout fout le camp ! Mais c’est cela qui est passionnant ! A tous les niveaux, nous sommes obligés d’inventer un nouveau monde, si nous voulons survivre. Et quand je dis « nous », je ne pense pas qu’à l’Occident, mais à l’humanité en tant qu’espèce !

On cherche à nous effrayer avec tout un tas de bricoles comme la fonte des glaces, le réchauffement climatique, la bombe atomique, etc. Pour ma part, je ne pense pas que l’espèce humaine, si elle doit périr (ce qui est hautement probable), périra de sa cupidité, de son économisme ou de sa technique, mais tout simplement parce qu’elle risque, un jour, de renoncer à « faire l’homme ». Je le dis souvent : « Rien n’est jamais acquis à l’homme, pas même son humanité ! ». Mais si nous perdons notre humanité, nous nous perdons en tant qu’espèce, en raison de cette néoténie qui fait que nous sommes des animaux qui ne peuvent pas survivre en milieu naturel. Je ne vous apprends rien là de bien nouveau. Nous savons tous, depuis le début du XXème siècle que nous sommes des animaux néoténiques, c’est-à-dire capables de se reproduire à l’état larvaire. Du point de vue de l’évolution, nous sommes des larves - et voilà ce que Lamarck (ni, a fortiori, son traducteur anglais, Darwin), ne dit jamais. Du point de vue de l’évolution, nous représentons une rupture, un raté, et donc chacun de nous a la responsabilité de l’espèce tout entière. Vous voyez l’enjeu formidable d’une authentique anthropologie ! Cela dit, pour nous restreindre à l’Occident, je ne crois pas du tout non plus à son « déclin », pour parler comme Spengler, mais bien plutôt à son nouvel essor. Et même, en Occident je crois que la France peut jouer, dans cet essor, un rôle considérable. Le monde attend de nous un signe.

Cependant, peut-on dire que l’humain résistera toujours dans l’homme ? A vrai dire, à long terme, nul ne le sait.  Ce que l’on appelle la « mort des civilisations », dans le passé, inclinerait à répondre par l’affirmative (après chaque « mort », il y eu résurrection !), mais ce que l’on sait de l’évolution inviterait plutôt à répondre par la négative. Disons que l’homme est toujours « en sursis », et que, de ce point de vue, il est complètement stupide de parler de « Progrès ». Si j’ai rappelé Lamarck, c’est que l’on ne comprend rien à ce que l’on appellera, à la fin de XIXème siècle, le « transformisme », ou encore l’ « évolutionnisme » si l’on ne replace pas ces concepts dans le contexte de notre « Siècle des lumières », où l’on parlait d’ « Histoire naturelle » (voyez Buffon), Histoire que l’on ne pouvait concevoir que comme un continuum qui menait bien entendu au sommet de l’évolution, à savoir Le Français du XVIIIème siècle ! C’est là un des travers des Historiens : ils cherchent sans arrêt, encore aujourd’hui, à « gommer » les ruptures. Or, ce qui est intéressant, anthropologiquement, ce n’est pas tant la continuité, mais les solutions de continuité, et c’est bien une solution de continuité qui inaugure l’homme, c’est-à-dire l’existence d’un animal parfaitement inadapté à son milieu, une «chimère », en quelque sorte, pour parler comme Pascal. Eh bien c’est cette « chimère » qu’il nous faut désormais prendre en compte

C’est passionnant, mais aussi, il est vrai, angoissant. Mais croyez-vous qu’à la mort des Empires et, plus récemment, au XVème siècle, en France, les gens n’étaient pas angoissés ? Pour eux, aussi, tout foutait le camp ! Cela dit, la machine est bien repartie. Ce qui est un peu plus effrayant c’est que la mutation que nous connaissons se passe au niveau mondial. Mais qu’est-ce que cela change au niveau des processus ? Prenez, par exemple, la mort de Michael Jackson. Ce fut la mondialisation de quoi ? De l’hystérie tout simplement, mais l’hystérie n’a pas changé de nature pour autant ! H2O reste H20. Certes, il y a plus, dans ce phénomène, car qui était Michael Jackson ?  Ni enfant, ni adulte, ni homme ni femme, ni noir ni blanc, bref, c’est le symbole d’une formidable « crise » des frontières, tant culturelles que naturelles, par quoi, vous le savez, se caractérise toute mutation (il ne s’agit pas de la Crise, avec une majuscule», qui n’est pas un concept  médiationniste, contrairement à ce que j’ai écrit dans mon glossaire à la fin de mon Introduction…). Au fond, c’est une  crise  d’identité, comparable, mutatis mutandis, à la  crise  de l’identité allemande sous le IIIème Reich. Regardez la personne de Hitler, et surtout son visage. Hitler lui aussi n’était ni homme ni femme, ni enfant ni adulte, etc. C’est de la même  crise d’identité qu’il s’agit, mais à une autre échelle. Rien de neuf sous le soleil, au fond. Pour parler comme Schopenhauer, « semper idem, sed aliter » : c’est toujours la même chose, en dépit de la variation des apparences, autrement dit, si l’on remonte aux processus. Rien de neuf, à condition d’avoir les lunettes qui conviennent pour saisir les processus !

Cela dit, je le répète, si nous ne mesurons pas l’enjeu de l’anthropologie, nous sommes fichus. Mais il ne s’agit pas de dire, non plus : « nous allons faire mieux ». Pensez donc ! Depuis que je suis homme (cela fait tout de même un bail !), je sais bien ce que cela vaut, un homme ! Par conséquent, je sais très bien que nous ne ferons pas « mieux » que nos ancêtres. Nous ferons de l’homme différemment, c’est tout.

Voici donc ce que je vous propose de faire cette année : essayer de construire l’avenir, à partir de l’analyse des problèmes qui se posent à nous, et que vous voudrez bien me suggérer. Car vous êtes dans le coup bien sûr, vous et vos enfants. Nous avons tous intérêt, non pas à penser la même chose, mais ensemble, à essayer d’élaborer les modèles adaptés à la formidable mutation que nous connaissons. Et puisque nous sommes en période de rentrée scolaire et universitaire, et que, si vous m’avez bien compris, il s’agit de « faire l’homme », vous comprendrez du même coup l’importance absolument considérable qu’il convient d’accorder, dans toute société, à l’éducation, et, partant, à l’ « enfant ».

Mais « l’enfant » existe-t-il ? Voilà ce qu’il nous faut commencer par élucider, élucidation  qui servira de préambule, à nos réflexions ultérieures, et me permettra de préciser la perspective qui sera la nôtre.

D’une manière générale, j’ai l’impression que l’enfant est intégralement, ou presque, fabriqué : c’est un pur et simple « artefact » de culture, disons un produit de civilisation. Il est certain que, quand on parle d’enfant, on croit qu’il s’agit d’une donnée universelle, si bien que de bonnes âmes s’imaginent  prendre sa défense, en se référant à telle ou telle civilisation : « Regardez-les, ces brutes, qui font travailler les enfants à sept ans, ne les envoient pas à l’école, les prostituent, les réduisent à l’esclavage, etc. », comme si l’enfant était un universel de l’humanité. Or l’enfant, à vrai dire, n’a, culturellement, pas d’autre existence que la relation parentale, ou, plus exactement, l’enfant n’est humain qu’en tant qu’il est inscrit dans l’histoire et la société de ses parents, et cette inscription fait qu’il y a autant d’enfants que de types de civilisation. Je serais bien en peine de les dénombrer : elles ne cessent de se multiplier, de se diffracter, de converger, etc. Imaginez, par exemple, ce qu’il en est de l’enfant africain chez lui (je dis « enfant », bien qu’il ne soit pas dit que le concept même d’enfant, purement européen, soit lui-même transposable dans la plupart des cultures africaines). Même au temps du colonialisme, lorsque l’on prônait, par exemple : « Allez ! Tous les gosses du Tchad, à l’école française ». Quelle affaire ! Car, que voulait dire « l’école » pour les Tchadiens ? Strictement rien : ils avaient un système social totalement différent du nôtre, et il n’est pas dit du tout que le nôtre était exportable, ni même qu’il était souhaitable de l’exporter. Bref, l’enfant n’est que ce que vous en faites, et comme il y a d’innombrables civilisations, l’enfant est toujours et partout différent : on pourrait citer l’enfant roi, l’enfant soldat, l’enfant de Marie, etc. Ce qu’ils ont tous en commun, certes, c’est de n’être pas des « petits », comme lorsqu’on parle des « petits » de l’animal, pas plus que la femme ne se réduit à la femelle, ni l’homme, au mâle.

Pour se convaincre de l’existence de cette quasi illusion qu’est l’enfant, même dans notre culture européenne, il suffit de lire un des livres les plus intelligents que l’on ait écrit sur le sujet, je veux parler de l’ouvrage de Philippe Ariès, intitulé : « L’enfant et la famille sous l’Ancien Régime ». L’historien y montre que l’enfant tel que nous le connaissons, en France, est né à peu près au XVIIème siècle. C’est à partir de cette époque, en effet, que naît ce que l’on pourrait appeler un « univers enfantin » sociologiquement autonome. A partir de ce moment-là on habille l’enfant d’une manière particulière et on lui donne des jouets. Au Moyen Age, en revanche, l’enfant était habillé simplement de ce qui était trop usé pour un adulte, autrement dit le concept de barboteuse n’existait pas ! D’autre part le jouet, qui a une telle importance économique aujourd’hui, n’a pas toujours existé. Ainsi la poupée, par exemple, était une figurine de mode destinée à faire de la réclame auprès des adultes, et lorsque la robe était confectionnée, on abandonnait le mannequin miniature aux gamines : « Allez ! Amuse-toi avec ça, cela te passera les nerfs ! ».

Maintenant que fait-on ? Exactement le contraire : c’est tout juste si les mères ne s’amusent pas avec les  « poupées Barbie » de leurs filles, poupées qui ne sont que l’exploitation économique d’un « univers enfantin » purement fantasmatique - sans parler de la récupération éducative du jouet - ou, plus exactement du jeu, le jouet n’étant jamais qu’une technicisation du jeu. Autrement dit, le jouet, si vous voulez, en tant que miniature, est lié à l’idée que, sociologiquement, on se fait de l’enfant, c’est-à-dire que l’enfant, ne « travaillant » pas, étant socialement sans rendement,  ne peut que jouer. Qu’en sait-on ? Regardez, par exemple, les jeux des enfants, c’est rarement amusant pour eux, ne trouvez-vous pas ? En fait, quand nous disons que  l’enfant « joue », en réalité il se livre à une occupation tout à fait sérieuse. C’est affreux ! Et quand sa mère l’empêche de « jouer » sous prétexte  d’aller faire les commissions, il lui répond : « Et mon boulot ? Tu ne le respectes pas ? ». Enfin il ne le dit pas, mais c’est vécu comme tel ! Autrement dit, les trois quarts du temps, l’intervention de l’adulte dans le jeu de l’enfant est tout à fait catastrophique, aussi catastrophique que l’intrusion de l’enfant dans une partie de bridge ou d’échecs entre adultes (eux non plus ne s’amusent pas : ils jouent !).

Prenez, encore, l’habitat. Au Moyen Age il n’y avait aucune différence entre l’habitat des enfants et celui des adultes. Regardez dans les tableaux de l’époque : vous avez toujours des minots dans les pattes de tout le monde. Pourquoi ? Parce que, précisément l’enfant n’existait pas. Mais à partir du moment où l’on a considéré qu’il existait, sociologiquement, un « univers enfantin », même s’il était entièrement fabriqué, il y eut, progressivement des pièces pour les enfants, et, petit à petit, sous l’influence britannique, on créa, au XIXème siècle, des « nursery-rooms », puis des crèches et des écoles. Et, mieux, qu’est-ce que sont nos collèges, lycées et Facultés, sinon des variantes de la « nursery », c’est-à-dire, en réalité, des formes de ghetto !

Vous voyez que parler, comme on le fait généralement, de l’ «enfantin » comme un universel trahit d’emblée le point de vue, très ethnocentrique, auquel on se place, car l’enfance n’a d’universel que sa biologie - et encore, il s’agit  de général et pas d’universel, parce que l’universel s’oppose au singulier -, et d’autre part, culturellement, comme je vous le disais à l’instant, il y a autant d’enfants que de sociétés. Par conséquent, ou bien vous pouvez parler de l’enfant en général, et vous ne pouvez le considérer que dans la perspective de sa biologie, ou bien vous traitez de l’enfant comme réalité de culture : à ce moment-là il n’y a pas un enfant au monde qui soit comparable à l’autre pour la bonne raison qu’il n’y a que des cultures, comme vous le savez,  c’est-à-dire qu’il n’y a que des sociétés. Même dans le cas où, dans quelques unes de ces sociétés, on retrouve à peu près les mêmes problèmes de l’enfant, c’est simplement que ces sociétés ont convergé et que, par conséquent, le concept d’enfant résulte de leur effort de communication. Mais il n’empêche que l’enfant est lié à la culture et qu’il y a autant d’enfants que de sociétés. La chose est importante si l’on veut éviter le piège des généralisations trop hâtives, et les comparaisons ridicules qui font que l’on parle de l’enfant africain ou asiatique comme de l’enfant européen.

Ce n’est pas que tous trois n’aient pas les mêmes « droits », mais que veut bien pouvoir dire cette expression « droits de l’enfant » : si l’enfant n’existe pas, sauf biologiquement, s’il n’existe pas comme réalité spécifique, s’il n’est pas une espèce de sous-homme qui a sa petite organisation à lui et autonome, comment aurait-il des droits ? En réalité, le problème est déplacé ! Quand on parle du « droit de l’enfant », on veut dire « le droit de la personne potentielle en lui à sortir de l’enfance », c’est-à-dire le droit d’être élevé et formé, d’accord, mais c’est la personne potentielle en lui qui a droit, exactement comme elle a le droit d’être guérie, si elle est malade, le droit d’être amendée, si elle est délinquante, etc. L’enfant a tous ces droits-là, mais il n’y a aucune raison de parler du « droit de l’enfant » comme si l’enfant était une espèce particulière au rayon des légumes. Et si je vous ai dit que le problème est déplacé, c’est, en réalité, parce qu’il y a, dans notre société, une formidable démission des parents et des éducateurs (nous aurons certainement l’occasion d’y revenir). Il est clair, me semble-t-il, qu’au lieu de parler des « droits de l’enfant », il serait plus pertinent de parler des « devoirs des parents » ou des « devoirs des éducateurs », et notamment, d’un ensemble de devoirs d’assistance!

Or, de cet ensemble de devoirs d’assistance il ne peut y avoir d’autonomie de l’éducation qu’à condition qu’il y ait de l’enfant. S’il n’y a pas d’enfant, il n’y a pas d’éducation non plus. Autrement dit, pour qu’il y ait sociologiquement parlant, éducation, il faut donc qu’il y ait, sociologiquement parlant, un métier d’éducateur, des locaux qu’on appelle des écoles, et puis un aspect particulier de cette modalité de l’assistance qu’on appellera, à ce moment-là « pédagogie ». Or, ce métier n’a absolument rien d’inéluctable : c’est un phénomène de culture qui ne se retrouve pas partout : il est fonction d’un certain type social, comme le nôtre, qui reconnaît une autonomie de cette « espèce de culture » qu’on appelle « l’enfant ». Considérez encore ce qui se passe dans une époque comme la nôtre qui, du moins en Occident, tend à réduire l’humain à sa biologie. Que le petit d’homme comme l’adulte relève de la biologie, cela va de soi, mais en quoi le petit d’homme est-il, biologiquement, différent d’un adulte ? Sauf quand il est affecté d’une varicelle ou d’une rougeole, il n’y a pratiquement aucune différence. Mais de même que nous avons fabriqué des pédagogues, nous avons fabriqué des pédiatres, et c’est, aussi, parce que les pédiatres existent, dans nos sociétés, que nous disons : « l’enfant existe ».

Alors vous voyez la perspective dans laquelle je me placerai. Ce sera celle qui résulte de nos convergences d’Occidentaux, c’est-à-dire, il faut bien en avoir conscience, que tout ce que je pourrais vous raconter n’aura rien à voir à ce qui se passe en Asie ou en Afrique où l’enfant n’existe pas tel que nous le concevons. Prenez, pour terminer, le concept d’ « orphelin », qui existe chez nous. Eh bien ce concept n’est pas transposable en Afrique où l’orphelin n’existe pas, sauf pour une certaine Organisation Non Gouvernementale parfaitement néocolonialiste (L’Arche de Zoé, pour ne pas la citer) !

Connerie ou bêtise humaine ? Voilà qui, la prochaine fois, retiendra notre attention.

www.theorie-mediation.net

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écrit par admin

oct 25

Aujourd’hui, c’est par une définition que je commencerai, celle de la langue comme lieu de la contradiction dialectique de l’appropriation et de l’échange linguistiques, afin de bien marquer, d’entrée de jeu, le changement complet de perspective qu’il nous faut opérer par rapport à ce que je vous ai dit lorsque j’ai tenté d’apporter une réponse à la question « Qu’est-ce que penser ? ». Nous passons, en effet, de l’analyse de ce qui, dans le langage relève de certains processus cognitifs (totalement implicites) que nous avons étudiés, à ce qui, en lui, relève entièrement de la sociologie, c’est-à-dire de la contradiction permanente (et tout aussi implicite) de la divergence et de la convergence (que désormais vous connaissez bien) constitutive de la personne. J’ajouterai que cette différence entre langage et langue, personne ne la fait. Et pourtant, l’anthropologie de Jean Gagnepain a prouvé que les deux plans de rationalité (rationalité verbale et rationalité sociale) étaient, cliniquement, tout à fait autonomes.

Je commencerai par illustrer cette opposition dialectique en partant de l’existence des langues. Rappelez-vous : pourquoi, vous disais-je, alors que tous les dauphins du globe parlent le « delphinien », si l’on peut dire, tous les hommes ne parlent-ils pas l’ « anthropien » ? Tout simplement parce que les dauphins - comme tous les autres animaux - cherchent à « communiquer » entre eux, tandis que ce qui caractérise l’homme, c’est précisément le refus de ce que l’on appelle, en langage courant,… la « communication » ! Il faut comprendre, en effet, qu’il n’y a homme qu’à partir du moment où il dit à l’autre : « Je ne suis pas toi », c’est-à-dire, vous le savez, que nous commençons par creuser nous-même un fossé entre nous et notre voisin, fossé qu’il nous faut bien, ensuite, combler, sous peine de rester condamnés à l’idiotisme, au sens étymologique du terme (l’idiotès, en grec ancien, est celui qui reste enfermé dans sa singularité). Autrement dit, il nous faut en permanence nous traduire, traduction qu’il faut tenir pour modèle de toute véritable communication.

Cela dit, si vous admettez cette  opposition dialectique de la divergence et de la convergence, que peut-on bien appeler « une » langue ? N’allons pas chercher bien loin un exemple.

Ce soir, nous sommes censés nous exprimer dans une même langue que nous sommes convenus d’appeler « le français », c’est-à-dire que nous utilisons un certain parler et que nous nous référons à une certaine doxa, c’est-à-dire à un certain savoir (au sens le plus extensif du terme) les deux étant indissociablement liés (exactement comme le sont, s’agissant du signe, le signifiant et le signifié). Je commencerai cependant par les distinguer pour la commodité de l’analyse.

En ce qui concerne le parler, il est clair qu’il n’a rien d’homogène, mais qu’il constitue un ensemble hétérogène dans les trois dimensions de notre « situation au monde », c’est-à-dire à la fois dans le temps, dans l’espace et dans le milieu (au sens social du terme, bien entendu).

Dans le temps, il est évident que le parler que nous utilisons aujourd’hui pour nous exprimer n’est plus celui de Molière, ni, à plus forte raison, celui de Montaigne, et encore moins celui dont on usait au Moyen Age. Et il n’est certainement pas, non plus,  le parler français dans lequel, demain, s’exprimeront vos enfants.

Dans l’espace, d’autre part, il est aisé de constater que notre français est plein non seulement d’anglicismes, comme on l’a assez remarqué, mais aussi d’emprunts faits à de nombreux autres parlers que l’anglais : l’arabe, l’espagnol, l’italien, par exemple, sans même mentionner le latin et le grec, baptisés « langues mortes », mais qui, chez nous, n’en restent pas moins extrêmement vivaces : à preuve, en français, il n’y a pas moyen de dériver sans parler grec et latin (cheval, équestre et hippique) !

Socialement, enfin, on voit toute la différence existant entre le français d’un académicien qui, s’adressant à une dame du monde, la salue d’un : « Mes hommages, chère madame », et celui du voyou qui la gratifiera d’un « Salut, la môme ! », ou, encore, entre le parler de tel qui « se rend chez le coiffeur » et celui de tel autre qui « va au coiffeur », et ainsi de suite (les exemples ne manquent pas !).

Cela dit, parler ne suffit pas encore pour dialoguer. En permanence, l’interlocution (qu’il ne faut pas confondre avec la locution) se réfère à un patrimoine constitué, d’idées reçues, d’opinions, de lectures journalistiques, scientifiques, littéraires, etc., patrimoine, lui aussi, parfaitement hétérogène dans le temps, l’espace et le milieu (c’est-à-dire variant pour chacun d’entre nous en fonction de son éducation, bien sûr, mais aussi de son métier, de ses curiosités, etc.) : voilà la doxa. Autrement dit, si je prononce, par exemple, le mot « structure », chacun d’entre vous interprétera spontanément ce mot d’une manière différente selon qu’il aura, ou non, reçu une formation en linguistique, en architecture, en physique atomique, etc. Cela signifie que, lorsque nous dialoguons en français, nous ne créons pas spontanément du savoir. Au mieux, nous contribuons à un savoir, mais, dans la plupart des cas, nous citons ou récitons ou, encore, célébrons (cela c’est la « littérature ») un savoir déjà utilisé, savoir que, de manière tout à fait significative, les Anglais appellent lore (qui a servi à former le mot « folklore »), et que les Allemands appelle Lehre (c’est-à-dire le savoir transmis par enseignement). Certains, chez nous, ont parlé de « mentalité », et d’autres de « civilisation », comme nos professeurs de langues qui, s’étant naguère aperçus que s’exprimer dans une langue n’était pas seulement la parler, mais encore dialoguer, se sont baptisés « professeurs de langues et civilisations ». L’intention était loin d’être blâmable, certes, mais la naïveté était bien grande qui consistait à mettre le parler d’un côté, et la doxa  de l’autre, laissant penser qu’il y a là deux réalités différentes qu’il s’agirait de mettre en rapport (quel rapport, au juste ?). Les deux, comme je vous l’ai dit, sont absolument indissociables.

Cela dit, nous avons bien le droit d’employer le mot « langue » au singulier, à condition d’y voir une entité politique, c’est-à-dire une entité résultant de la permanente réduction de l’écart existant entre la tendance à l’appropriation singulière d’un parler et d’une doxa (que cette appropriation soit celle de deux interlocuteurs, d’un petit groupe ou d’une vaste communauté, peu importe) et le partage de ce parler et de cette doxa, leur échange, leur mise en commun, autrement dit leur communication, au sens propre. Cette réduction politique, si vous voulez, est celle de l’écart entre l’idiotisme du schizophrène et le consentement du paranoïaque à toute parole émanant de son interlocuteur, quels que soient les propos qu’il tient, écart, donc, entre l’hétérogénéité absolue et l’homogénéité tout aussi absolue. Mais ce qu’il faut bien voir, ici, c’est que ces deux pôles, sauf blocage pathologique sur l’un des deux, existent en permanence chez tout sujet parlant dans le phénomène de la communication verbale. L’espace social de l’interlocution est un permanent va-et-vient entre ces deux pôles.

S’explique, du même coup, le fait que toute langue se trouve soumise aux deux « visées » politiques antagonistes (le conservatisme et le progressisme), qui tentent de résoudre la dialectique de la divergence et de la convergence, soit dans le sens de la convergence, soit dans le sens de la divergence.

D’un côté, on réduit l’hétérogénéité temporelle, spatiale et sociale des parlers et des savoirs dans le sens de l’homogénéité, en imposant une langue dans laquelle seuls quelques-uns s’expriment : chez nous, ce sont les habitants de l’Ile-de-France, voire, les Parisiens (« Il n’est bon bec que de Paris » disait déjà Villon). Et cette réduction se fait aux dépens de toutes les divergences internes, de quelque origine qu’elles soient, et c’est ainsi que le provençal ou le breton, par exemple, se trouvent exclus comme « patois ». Voilà la politique conservatrice, sinon réactionnaire (qu’elle soit de droite ou de gauche : pensez à Jules Ferry !), et comme on nie la variété des parlers et des savoirs, on peut dire : « Voilà le français ! ». Cette politique, bien sûr, ne peut jamais arriver à la pureté parfaite, puisque nous avons vu que s’exprimer dans une langue supposait l’appropriation singulière que nous faisons du signe, donc de la divergence : c’est une pureté de chat de gouttière ! On tente, néanmoins, d’ « arrêter », au sens quasi juridique du terme, un parler et une « littérature », ce qui donnait hier, chez nous, le dictionnaire de l’Académie française, la  Grammaire du bon usage de Grévisse, ainsi que, de mon temps, le fameux « Lagarde et Michard », véritables institutions destinées à nous donner l’illusion d’une homogénéité interne du français.

De son côté, que fait la politique progressiste (qu’elle soit de droite ou de gauche) ? Exactement l’inverse : elle prône une extension dans le temps, l’espace et le milieu du statut de langue à tous les parlers et à tous les savoirs. Cette fois, c’est Babel : en poussant à la limite, il y aurait autant de langues que d’individus. Non seulement on étudierait le « parler marseillais », pour reprendre le titre d’un ouvrage que vous devez connaître, mais on verrait des universitaires faire des thèses sur la langue du Marseillais vivant de la pêche, habitant près du Vieux Port et âgé de soixante ans ! En réalité, de même que la politique conservatrice est bien obligée de tolérer certaines divergences, la politique progressiste ne saurait jamais faire valoir ses revendications au point que chacun puisse avoir sa langue et que sa langue puisse toujours être reconnue.

Après avoir pris soin de distinguer le plus clairement possible ce qui, dans le langage, relève, d’une part, de processus cognitifs spécifiques, à savoir la contradiction dialectique de l’abstrait et du concret (le signe), et, d’autre part, ce qui relève d’un phénomène purement sociologique, à savoir la dialectique de l’appropriation et de la communication (la langue), je voudrais maintenant attirer votre attention sur le phénomène de l’interdépendance du signe et de la langue, autrement dit sur l’interférence du plan de la société sur le plan du signe.

A vrai dire, ce que nous appelons couramment « le langage » n’est ni signe, ni langue, mais la combinaison, au sens quasi chimique du terme, des deux. Il en est un peu du « langage » comme de l’eau, qui résulte de la combinaison, comme chacun sait, d’hydrogène et d’oxygène, corps simples dont la catalyse produit un corps autre, doué de propriétés nouvelles, et qui est précisément celui avec lequel vous vous lavez les mains, vous désaltérez, etc. Certes, comparaison n’est pas raison. Et cependant…

Cependant, il a pu être montré que, passée la période du babil, l’enfant possède très tôt la logique formelle d’un adulte - vers l’âge de deux ans ou deux ans et demi, c’est-à-dire dès qu’il dit, par exemple, « dodo », comme je vous l’ai dit. En d’autre mots, il n’y a pas de « langage enfantin » si nous nous plaçons du point de vue des processus cognitifs : la capacité de signe est innée chez l’homme. Mais il est vrai que cette capacité de signe ne peut se révéler qu’à travers l’imprégnation de la langue de l’autre, langue qui sera inculquée à l’enfant par son entourage (ses parents, sa famille, son milieu, l’école, etc.). Si cette imprégnation n’a pas lieu, sa capacité de signe ne pourra jamais se manifester. C’est le cas, bien connu, de « l’enfant sauvage », dont s’est occupé le docteur Itard. C’est le cas, encore, nous rapporte Hérodote, de ce bébé qu’un pharaon, curieux de savoir quelle pourrait bien être la première langue parlée par l’humanité, décida d’enfermer dans une pièce close dès sa naissance, et durant les premières années de sa vie. C’était absurde, et vous imaginez que le pauvre gamin, n’ayant pas pu s’imprégner d’une langue, était, du même coup, devenu incapable de signe, au sens où nous l’avons défini. L’erreur est de penser que les hommes ont parlé une « première » langue, précisément, première au sens chronologique. Cela revient à dire que l’Homo sapiens et l’Homo socius sont parfaitement contemporains.

C’est cette même interférence des plans (celui de la rationalité verbale et celui de la rationalité sociale) qui explique, d’autre part, que l’on n’a pas tout à fait la même logique selon que l’on pratique une langue comme le français qui possède, par exemple, au niveau du parler, ce que l’on appelle des « propositions relatives », et une langue qui, comme le japonais, n’en comporte pas. Tous ceux qui  ont pratiqué l’enseignement des langues dites « étrangères », ont rapidement compris qu’il ne s’agissait pas simplement de transmettre un parler et une doxa (« langue et civilisation »), mais qu’il y avait, de plus, divergence des logiques. Et, la contre-épreuve est facile à effectuer : on peut constater, à l’évidence, que la description du français faite par un Anglais, un Turc ou un Japonais n’a que bien peu à voir, logiquement, avec celle qui est faite par un Français. Bref, il y a autant de « français » qu’il y a de langues « étrangères ». Nous sommes dans la relativité la plus absolue ! Voilà pourquoi, d’ailleurs, il est complètement absurde d’avoir institué dans nos Facultés de Lettres des Départements de « Français Langue Etrangère » (le fameux « FLE » ne saurait, scientifiquement, avoir la moindre existence).

Cela dit, cette rétroaction (ou feed-back, pour employer le vocabulaire de la cybernétique) du sociolinguistique sur le cognitif permet peut-être, de donner, enfin, une définition précise du concept de mentalité. Ceux qui s’y réfèrent imputent généralement ce concept aussi bien au style des cathédrales qu’à la manière de se tenir dans un bistrot ou dans une salle à manger, etc. Sociologiquement, ce n’est pas faux. Mais, sociolinguistiquement, ce sont les traducteurs  qui ont le mieux cerné le problème : ils ont compris que passer d’une langue à l’autre n’était pas seulement passer d’un parler et d’une doxa à un autre parler et à une autre doxa (opération qui n’est déjà pas si aisée !), mais qu’il y avait toujours un reste absolument incompressible, une Weltanschauung pour reprendre le mot de Humboldt, c’est-à-dire une « vision du monde » propre à chaque langue, voire à chaque auteur écrivant dans la même langue. Eh bien, ce que l’on appelle « mentalité », au sens exact (et étymologique) du terme, c’est précisément cet univers mental qui résulte de l’empreinte de la langue sur nos processus cognitifs. Voilà qui explique, par exemple, que l’œuvre d’un Descartes, traduite en anglais, ne saurait jamais être l’œuvre que le philosophe aurait écrite s’il avait été  lui-même un Anglais ! A ce compte, vous voyez que même entre des langues qui entretiennent entre elles une indéniable parenté (tant au niveau du parler qu’au niveau de la doxa), il y a divergence de mentalités.

J’ajouterai, enfin, que cette divergence de mentalités, au sens exclusivement sociolinguistique que j’ai donné à ce mot, n’apparaît, nulle part avec plus d’évidence qu’entre les mathématiciens, qui, eux, ont, depuis longtemps, renoncé au rêve formaliste de « mathématiques pures », pour ne pas dire de « mathématiques universelles ». Les mathématiciens ne s’entendent pas entre eux, mais pas seulement pour des questions de théorie ! Pour vous en convaincre, ouvrez donc un livre de mathématiques, ne serait-ce que le plus simple des manuels, écrit par un Anglais, puis un autre écrit par un Allemand, et un troisième écrit par un Japonais : chacun de ces trois ouvrages vous restera peu ou prou hermétique, si vous ne possédez pas, au moins, les rudiments des langues anglaise, allemande ou japonaise, et ceci, même si ces ouvrages ne contiennent que des équations. Il existe bel et bien des langues mathématiques ! En réalité, il presque autant de mathématiques que de  mathématiciens, (et presque autant de mathématiques que d’objet à traiter : les maths de l’économie ne sont pas celles de l’astrophysicien, etc.). Vous voyez que le splendide isolement de « la langue bien faite », pour reprendre Condillac est une vaste rigolade ! Il faut  donc admettre que la mathématique, en tant qu’elle est du langage, en a toutes les propriétés, et, comme le langage, elle se fait langues, au pluriel. Il faut concevoir que les mathématiques sont une écriture de la logique conceptuelle résultant de notre capacité de signe ; mais comme cette logique conceptuelle est, dès le départ, inséparable des différentes langues qui la manifestent, son écriture, a fortiori, l’est aussi.

La chose est fort intéressante.  J’ai eu, personnellement, lorsque j’enseignais à Beyrouth,  l’occasion de me pencher sur le problème de la traduction en langue arabe de manuels de maths écrits en langue française. Mission impossible ! Pourquoi ? Eh bien, tout simplement en raison d’un irréductible qui tenait à  cette différence des mentalités dont je viens de vous parler. Et j’ai compris, du même coup, que l’ordinateur ne pourrait jamais aider en quoi que ce soit, s’agissant de la traduction d’une langue « naturelle », comme on dit, à l’autre. C’était l’époque, vers la fin des années soixante, où linguistes et informaticiens rêvaient de mettre au point des « machines à traduire ». Vous mettiez dans l’ordinateur, par exemple : « La chair est faible et l’esprit est ardent », la contre-épreuve vous donnait, dans le meilleur des cas, quelque chose comme : « La viande est molle et la cervelle brûle » ! Des années plus tard, j’ai retrouvé un de mes amis (ancien ingénieur de chez I.B.M.) qui s’échinait sur les moyens de traiter les mathématiques par l’informatique. Je lui ai dit : « Tu perds ton temps, hélas ! ». Pourquoi « hélas ! » ? Parce qu’il aurait été bien commode de pouvoir confier à l’ordinateur la résolution de toutes nos équations : cela aurait libéré les mathématiciens qui pourraient, enfin, s’atteler à cet immense effort qu’ils auront à fournir s’ils veulent prendre en compte la qualité. Mais vous comprenez que la pensée, même unijambiste, ne peut pas être traitée par l’ordinateur, tout simplement par ce qu’elle s’exprime dans des langues, aussi diverses et multiples que nos langues dites « naturelles ».

Fermons cette parenthèse : je ne voulais, ici, qu’illustrer la divergence des logiques, et, plus généralement, la divergence des mentalités, divergence qui est le propre de l’homme. Autrement dit, qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en lamente, nous ne nous entendrons jamais entre Français, ni même entre Européens. Vous pensez bien que, à plus forte raison, la mondialisation de la pensée n’existera jamais : il y aura toujours, bel et bien, perpétuels conflits de mentalités ou de civilisations. Pourquoi ?

Tout simplement parce que, comme vous le savez, l’universel n’a rien d’humain. Le seul universel, en l’homme, c’est son corps naturel d’anthropien, mais il convient d’ajouter que c’est ce corps d’anthropien qui lui permet, à la différence des singes anthropoïdes (sans même parler des ordinateurs !) d’élaborer de la singularité, (de la différence, si vous préférez), singularité qui se constate dans tous les domaines : il ne peut pas plus exister de « langue universelle » que d’ « art universel » de « droits de l’homme universels », ou de « religion universelle » : il n’existe que des langues, des styles, des codes, ou des sectes. Voilà ce que nous avons beaucoup de mal à admettre en Europe (sinon en en Occident) depuis la Renaissance, c’est-à-dire depuis la naissance d’un humanisme qui, aujourd’hui encore, nous  fait prendre pour des universaux des conceptions qui n’étaient et ne restent que les nôtres. Nous n’avons plus le droit de mépriser à ce point ce qu’il y a d’humain dans l’homme ! Il faut, bien au contraire, que nous apprenions à nous traduire, c’est-à-dire à surmonter, par le dialogue, nos divergences à tous les niveaux, du plus microscopique (dans la moindre de nos conversations) au plus macroscopique (dans les rapports entre les nations, voire les « civilisations »).

Vous voyez qu’en parlant de « traduction », c’est, en réalité, de tous nos échanges sociaux qu’il est question, échanges qui se fondent tous (qu’il s’agisse de l’échange de mots, de biens, de femmes, etc.) sur l’appropriation. Vous pourriez me dire que l’animal, lui aussi, s’approprie : un terrier, par exemple, ou bien un territoire, ou encore des femelles. Certes, mais pratique-t-il l’exogamie ? Avez-vous déjà vu, d’autre part, deux loups s’échanger leur territoire ? Ou, encore, un lièvre louer son gîte ? Non, bien sûr. Cela n’existe pas, sinon chez La Fontaine… et chez les éthologues ! Hic jacet lepus, c’est le cas de le dire ! Tout est là ! Et c’est pourquoi l’animal n’est pas « politique », au sens d’Aristote, c’est-à-dire que, à la différence de l’homme, il ne passe pas contrat, ne signe pas de traités, en un mot, qu’il n’élabore pas de lois. Si vous préférez, il n’a pas d’usages arbitrairement codifiés.

Eh bien, justement, la langue, c’est l’usage arbitrairement codifié, autrement dit, c’est la loi : ce n’est pas pur hasard si, en latin, lex et le verbe qui signifie « lire » (legere) sont formés sur le même radical. Mais alors, me direz-vous, d’où nous vient-elle, la loi ? De nous, tout simplement, exactement comme c’est en nous que réside la capacité de signe. Autrement dit, de même que nous avons parlé de l’existence, chez l’homme, d’un principe structurant cognitif, il nous faut également admettre, chez lui, l’existence d’un principe structurant analogue à celui qui nous permet de produire du signe, mais qui nous permet, cette fois, de produire de la société, et pas seulement de vivre en troupeau. Mais entendons-nous bien sur les termes : en parlant de « troupeau », ne pensez pas qu’il s’agit en quoi que ce soit de dénigrer l’animal. Le troupeau, c’est une certaine organisation du « vivre ensemble », comme disent certains, organisation qui peut atteindre, chez certaines espèces, un degré d’élaboration extrêmement complexe que nous sommes encore loin de connaître. Et en tant que nous ne cessons jamais d’appartenir au règne animal, il nous arrive de vivre en troupeau : voyez tous les phénomènes de contagion émotive, les phénomènes de foule, les phénomènes de masse, (comme ceux qui se sont produits lors de la mort de Michael Jackson), etc.- et peut-être, même, avons-nous en commun avec l’animal ce que l’on appelle la « sympathie », le fait, étymologiquement, de « souffrir avec ». Mais nous sommes des animaux différents, en ce sens que nous avons la capacité, en prenant notre animalité (en ce qu’elle a de grégaire) comme tremplin, d’accéder, par abstraction, au principe de la singularité, principe que nous réinvestissons ensuite dans notre animalité, sans plus jamais pouvoir coïncider avec elle. Là encore, il y a, dans cette opposition bipolaire du singulier et de l’universel un « jeu » tout à fait analogue à celui que nous avons analysé concernant le réinvestissement de la structure verbale dans l’univers du monde à dire.

Cela dit, tout le monde sait bien que les lois sont faites pour être amendées, abrogées ou remplacées un jour ou l’autre. Si, donc, il n’y a pas de lois universelles, il ne saurait non plus y avoir de lois éternelles. De même, pourquoi n’y a-t-il pas de contrat qui ne comporte une clause de résiliation ? C’est que la résiliation est le fondement même du contrat : pas de contrat qui ne stipule la possibilité de se dé-contracter, si j’ose dire ! Et il en va de même de tous nos traités, de tous nos compromis etc., bref de toute politique (au sens non politicien du terme, vous l’avez compris). De politique, au fond, dans ce sens-là, il n’y en a qu’une : c’est la révolution permanente, dans la mesure où nous ne cessons d’être soumis au devenir.

Eh bien, et c’est par ces mots que je terminerai, il en va exactement de même de la traduction, et donc de la langue. Voilà pourquoi, comme je vous l’ai dit un jour, les traductions, cette fois au sens « linguistique » du terme, sont toujours à refaire (avez-vous remarqué à quel point elles « vieillissent » vite ?). Voilà pourquoi, aussi, le travail d’élaboration d’un dictionnaire de l’Académie française ou d’une Grammaire du bon usage ne saurait avoir de cesse. Voilà pourquoi, enfin, le célèbre « Lagarde et Michard » du temps de mes études est en train d’être supplanté par de nouvelles anthologies « folkloriques »  (au sens anglo-saxon du mot, bien entendu !).

Avant de vous quitter, je vous propose que nous fassions ensemble une très brève récapitulation méthodologique.

Si vous m’avez suivi, vous avez compris que parler du « Langage » comme d’une réalité scientifique est un leurre, puisque ce « Langage » fait intervenir quatre ordres de déterminismes. Un déterminisme proprement cognitif que nous avons abordé lorsque nous nous sommes posés la question « Qu’est-ce que penser ? » ; un déterminisme technique, dont je vous ai parlé en traitant des « manières d’écrire » ; un déterminisme social, que nous venons d’envisager aujourd’hui qui fait que le langage se fait langue ; et enfin un déterminisme éthique (ou moral) dont je vous ai entretenu en vous parlant de « la liberté d’expression ». Bref le langage ne saurait en aucun cas être une « donnée » scientifique. Autrement dit, la Science de l’homme, comme toute les autres sciences, doit commencer par établir ses données. De ce point de vue, il n’y a aucune différence entre nous et Lavoisier, qui a fait scientifiquement éclater ce phénomène de nature que nous appelons « l’eau » pour poser l’existence de H2O. Lavoisier a, pour ainsi dire « déconstruit » ce phénomène naturel pour en faire ce que l’on appelle un « objet de science », et vous savez que c’est grâce à lui que nous sommes passés de l’alchimie à la chimie. Eh bien, il nous faut déconstruire à notre tour « l’homme », et, donc, tous les phénomènes, non plus naturels, mais culturels.

Cette différence entre langage at langue est absolument fondamentale, et personne ne la fait, sauf les médiationnistes, bien entendu, et c’est bien dommage. Résultat : on parle en permanence « la bouche pleine », si je peux dire, et l’on se condamne à ne rien voir, et à ne rien dire, scientifiquement, de ce qui passe pourtant, à tort (comme nous aurons  peut-être l’occasion de le voir) comme  l’entéléchie de l’homme : la pensée.

Avant de vous quitter pour le temps des vacances, je voudrais tout de même vous signaler combien il est invraisemblable qu’au pays des châteaux de la Loire, qui a derrière lui une tradition de culture et d’intelligence plusieurs fois séculaire, il faille se battre pour faire admettre une théorie à laquelle les Chinois eux-mêmes commencent à s’intéresser. Nous allons avoir l’air malin !

Mais il n’y a pas que les Chinois ! Je cite Jean Gagnepain : « Nous ne prétendons pas, il s’en faut, tout savoir ; mais nous croyons être capables d’aider, du moins, à mieux chercher. Ainsi, n’est-il pas vrai qu’à l’Ouest il n’y ait rien de nouveau. Les quelques représentants que nous avons jusqu’aux Etats-Unis, pourraient même bien, un jour ou l’autre, renvoyer à la nouvelle Europe un Colomb de notre cru apte à éclairer, en retour, ce qui demeure de l’Ancien Continent. L’actuelle facilité des contacts doublée de la quasi-instantanéité de l’information devrait, en vérité, simplifier la tâche, pourvu que les responsables y mettent quelque bonne volonté » (Raison de plus…, p. 120).

« Quels responsables » me direz-vous ? Ce que l’on appelle les « pouvoirs publics », bien entendu, mais aussi les journalistes… et chacun de vous, si vous y consentez.

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écrit par admin

oct 25

Apprendre aux enfants à compter ? Vous voulez rire ! N’importe quel gamin de deux ans et demi, dès qu’il dit « dodo » ou « am stram gram, pic et pic et colé gram, bour et bour et ratata, etc. » fait des hautes mathématiques, sans même savoir les tables de multiplication.

Vous me direz peut-être : « Tiens, on dirait que cet enfant parle comme un aphasique de Broca ! » et vous aurez tout à fait raison. Certains se demandent peut-être ce que c’est que l’aphasie de Broca. Sans rentrer ici dans les détails, je vous répondrai qu’un aphasique de Broca est un type qui pousse la syntaxe à son point culminant (bien qu’on dise souvent le contraire), autrement dit qui ne peut s’exprimer que sur l’axe « horizontal » des unités verbales et de leurs enchaînements. Pour y voir clair, il faut que vous ayez bien présent à l’esprit ce que je vous ai dit (en simplifiant à l’extrême !) de la théorie médiationniste du signe, lorsque nous nous sommes posé la question : « Qu’est-ce que penser ? », et, notamment, ce que je vous ai expliqué à propos de la biaxialité du processus d’analyse qui définit la rationalité verbale. Je vous rappelle rapidement que nous sommes partis de l’analyse traditionnelle (qui remonte au Moyen Age et que moi, en tout cas, j’ai appris à l’école), à savoir qu’analyser une phrase, c’était isoler, bien sûr, des éléments (mots ou propositions), et définir leur nature, et  leur fonction. Mais que ce que l’on ne pouvait pas m’apprendre, avant Jean Gagnepain, c’était que nature et fonction était, en réalité, indissociables, autrement dit, qu’il y avait une relation de réciprocité entre l’axe vertical des identités, des différences, de la qualité, etc. et l’axe horizontal du dénombrement, des unités, de leurs rapports. Eh bien, disons que l’aphasique de Broca a perdu, à la suite d’un accident, un des deux axes, celui des identités, c’est-à-dire celui, vertical,  que l’on appelle l’axe de la « taxinomie ». Mais, n’ayant pas perdu l’autre (l’axe horizontal ou encore « syntagmatique »), il sait merveilleusement calculer, ce qui prouve que calculer relève bel et bien de la verbalité. Voilà  ce qu’il faut bien comprendre. Les maths, personne ne sait les définir : eh bien, c’est tout simplement du langage, que l’on appelle parfois le langage de la science (que nous appelons,  nous du « métalangage »), mais en aucun cas il ne s’agit d’une science (contrairement à ce que pensent certains). Qu’il s’agisse des mots les plus ordinaires dont nous disposons pour dire les choses ou des concepts mathématiquement les plus élaborés, dans les deux cas, c’est de la même verbalité qu’il s’agit, autrement dit, ce n’est rien d’autre que ce que l’on appelle de la grammaire (Pascal, en particulier, était parfaitement conscient de ce lien étroit de parenté unissant la grammaire et les mathématiques).

Mais, dans le cas des mathématiques, nous avons affaire à une grammaire amputée, c’est-à-dire uniaxiale. Vous pouvez comprendre que l’analyse mathématique n’a gardé, essentiellement, que l’axe (horizontal) des fonctions, exactement comme l’aphasique de Broca, c’est-à-dire, l’axe du dénombrement et de la quantité. C’est à Descartes que nous devons cette amputation qui fait que les mathématiques sont devenues une sorte de grammaire inexplicable. Déjà, la grammaire, ce n’est pas simple, et, dans la mesure où elle est implicite, elle nous est très difficilement accessible, mais enfin, elle nous paraît plus familière, parce que tout le monde parle « normalement », c’est-à-dire qu’il se sert de ses deux jambes pour marcher. Mais dans le cas de la pensée unijambiste (la pensée mathématique), il n’y a plus rien à expliquer. Allez donc demander à des enfants qui disent « am stram gram… » de vous expliquer ce qu’ils veulent dire, ils ne pourront que vous répondre : « Il n’y a rien à comprendre. C’est comme ça ! ». Et c’est exactement ce que me répondaient mes profs de maths, gentiment, sans rigoler : « Cela ne s’explique pas. C’est comme ça ». Ces profs avaient, d’une certaine manière, raison. En réalité, qu’il s’agisse de calcul, d’arithmétique, d’algèbre ou de géométrie, il n’y avait rien à expliquer. Mais c’était de très mauvaise pédagogie. Ces profs auraient pu me dire : « Je vais vous apprendre à penser à cloche-pied, vous initier à la grammaire d’une langue qui n’a ni lexique, ni morphologie, ni déclinaisons…, une langue qui ne dit pas grand chose d’autre qu’elle-même. Une langue qui ne se parle pas, mais qui s’écrit seulement, ou que l’on épelle à la rigueur, etc. ». Cela, au moins, aurait été honnête, mais là, vraiment, c’est le comble : « Cela ne s’explique pas ». Le comble de l’absurde ! C’était du Ionesco. J’ai tout compris le jour où je suis « tombé » par hasard sur un retransmission à la radio de « La Cantatrice chauve » au début des années cinquante (j’étais, donc, un peu plus jeune que vous). J’ai suffoqué de rire : « Les roses de ma grand-mère sont jaunes comme mon grand-père qui était asiatique… ». C’est comme ça ! Votre grand-père est-il asiatique ? Vous n’en savez rien, au fond, et moi non plus. Mais, après tout, nous nous en moquons : « C’est comme ça ».

Vous voyez que la « crise » de l’enseignement des mathématiques ne date pas d’aujourd’hui. Mais enfin, nous subissions, plus ou moins docilement, parce que le rêve de tous les parents de mon époque était de voir leur progéniture entrer à l’Ecole polytechnique. Or aujourd’hui, il paraît qu’il n’y aurait plus assez de gamins à pouvoir faire des maths. Mais enfin, qui cela juge, sinon, en premier lieu les profs de maths, puisque, comme je vous l’ai dit en commençant, dès qu’il dit « dodo » un enfant est un mathématicien de première classe. Tous les gosses viennent au monde avec la médaille Fields autour du cou ! J’irai jusqu’à dire que les profs de grammaire (mais où sont-ils passés, ceux là ?) devraient enseigner les maths, et les profs de maths enseigner la grammaire. Et quand je vois les manuels dont disposent ces enfants !! C’est vraiment une honte ! A mon sens, c’est une preuve d’intelligence que de ne pas comprendre ces bouquins-là. Je pense que  déjà aujourd’hui, le même prof devrait enseigner la grammaire et les mathématiques. Ah oui, sans doute les profs de maths savent tous, du moins je le suppose, parler de calcul de dérivées, de logarithme ou de progression arithmétique, mais demandez donc à un prof de maths de vous donner la définition correcte de ce sur quoi il « opère ». Ils savent très bien « opérer sur », mais soyez convaincus qu’ils ne se posent jamais la question de la définition des concepts sur lesquels ils travaillent, à commencer par le concept de nombre !

Mais tout n’est pas de la faute des profs. La pensée unijambiste, en ce troisième millénaire, qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en lamente, c’est fichu ! Certes on aura toujours besoin d’ingénieurs des Ponts et chaussées. Il ne faut pas me faire dire le contraire. Mais pour le reste ? Les physiciens, les chimistes, les biologistes s’aperçoivent tous les jours qu’au fond ce n’était pas la peine qu’ils fassent, hier, tant d’efforts pour ressembler aux mathématiciens sous prétexte de devenir scientifiques, parce que la science, maintenant change d’allure. On ne  peut plus rien modéliser dans les sciences dites « de la nature » qui ne passe par la prise en compte de la qualité, autrement dit, sans la prise en compte de l’interaxialité. Eh bien, nous allons  vers une autre conception de la mathématique, vers une anthropomathématique. Et comment ! Voilà la révolution à faire. Vous n’allez tout de même pas apprendre à vos enfants à débloquer comme des aphasiques de Broca. A tout prendre, mieux vaut encore supprimer l’enseignement des mathématiques et former d’urgence des professeurs de grammaire. Je dis bien des professeurs de grammaire, au sens le plus traditionnel du terme, et non de « linguistique », car cette grammaire a été complètement trahie par la linguistique post-saussurienne. Je suis bien placé pour vous en parler. La linguistique, cela a été la promotion des « Petit Chose », pour parler comme Daudet qui fut « pion » au lycée d’Alès. Cela a été le Radeau de la Méduse pour des littéraires « modernes » qui se sentaient perdus dans le monde qui leur était contemporain. Alors, après 68, tous ces gars-là ont trouvé ça : la linguistique, la sémiologie, etc. Avec cela, ils se sont dit : « Nous allons devenir les papes des sciences humaines, les papes du monde contemporain ». Alors, si les mathématiques ont été trahies par Descartes et la grammaire par des individus comme Chomsky, vous comprenez bien que cette fameuse crise de l’enseignement des mathématiques est, en réalité, une crise du savoir dans sa totalité.

Pour conclure : au fond, nous avons commencé par le plus facile. C’est vrai que Descartes nous a fourvoyés en insistant sur les concepts de quantité et de mesure : cela nous a  peut-être permis d’aller sur la lune, mais au prix d’une simplification considérable de la pensée conceptuelle des mathématiciens (sauf celle d’Einstein, comme vous le savez), puisqu’ils n’ont plus tenu compte que de la quantité (que cette quantité soit continue ou discontinue), en se moquant éperdument de la qualité, ou bien en s’efforçant (vainement) à réduire cette qualité à la quantité. Eh bien, c’est fini. Les mathématiques de demain, si elles existent encore, vont considérablement se compliquer ! A tel point que l’on pourra dire, dans un siècle peut-être : « Vraiment, les mathématiques à la papa, c’était un jeu d’enfant ! ».

18/7/09

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