1. Le zéro

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au Docteur Philippe Rudondy
de l’hôpital Saint Joseph de Marseille

Je veux, sous ce titre, compléter ce que je vous ai dit, dans « Qu’est-ce que penser ? », de la théorie du signe élaborée par Jean Gagnepain, ce qui me paraît indispensable avant d’aller plus loin.
En réalité, qu’apporte la Théorie de la Médiation à l’analyse du signe ? Le « rien », c’est-à-dire que la Théorie médiationniste du signe, est une théorie du zéro. Eh bien, la Théorie de la Médiation va à l’encontre de toutes les philosophies, mes pauvres amis ! Vous savez que l’on a toujours traité de l’être, conçu comme un en-soi, et il n’y a guère que Sartre qui a eu le culot de parler du néant. Eh bien Jean Gagnepain aussi, car il n’y a que cela qui est intelligent, ou, plus exactement, il n’y a que cela de rationnel. Non pas le néant pour lui-même, mais le néant en tant qu’il contredit l’être et, par conséquent, le contraint dialectiquement à s’aménager. Or c’est cet aménagement de « l’être dans le non-être », si je puis dire, qui caractérise la faculté humaine d’abstraction.
Quand je parle de la faculté humaine d’abstraction, je ne veux pas dire que l’animal ne soit pas capable d’un certain degré d’abstraction : le singe qui se sert d’une caisse pour grimper procède par l’évidement de toutes les autres caractéristiques de la caisse : couleur, forme, contenance, etc. L’homme a lui aussi cette capacité-là dans la mesure où il y a du singe en lui, mais il ne se contente pas d’apporter l’évidement à sa perception : ce qu’il y introduit c’est le zéro. L’homme, c’est un animal qui rompt, qui fait du creux, qui ne fait que des trous. Au fond, le langage n’est pas ce qui nous fait dire le monde, mais c’est d’abord (« d’abord » au sens logique et non chronologique) ce qui nous le fait nier pour atteindre le vide structural, autrement dit, au sens strict, le non-sens. Et c’est la négation de cette « première » négation, c’est-à-dire le réinvestissement rhétorique de la structure qui fait que nous disons le monde. C’est-à-dire qu’en le fécondant par le non-sens structural, nous donnons au monde, comme nous l’avons vu, une existence conceptuelle, et donc abstraite-concrète. Pas d’abstrait sans concret et pas de concret sans abstrait, vous disais-je. N’existe que leur opposition dialectique.
Vous voyez, en passant, que la question que se posent beaucoup d’entre nous, confrontés aux mystères de l’univers : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?» est, dans un sens, absurde dans le mesure où c’est l’homme lui-même qui, introduisant le rien, fait qu’il y a quelque chose ! Autrement dit, l’homme, par sa faculté de langage échappe aux exigences du percept pour atteindre un vide structural dont les éléments se définissent négativement l’un par rapport à l’autre. Si vous dites : « poireau », vous effacez de votre message tous les autres mots qui pourraient se trouver à sa place (« banane », « gendarme », « piano », « vélo », etc.). Et si vous dites : « Je n’aime pas les poireaux », c’est que vous êtes capables de distinguer des unités. Mais qu’est-ce qui vous permet de poser de l’unité, du « un » si vous voulez, sinon le zéro ? En d’autre mots, sans le zéro que l’homme introduit dans le monde à dire, pas de dénombrement possible, et donc, pas de calcul. Voilà pourquoi je vous disais qu’un enfant, dès qu’il dit « do-do ») est un mathématicien de première classe. On ne peut dire « un » (et donc « deux », « trois », etc.), que si nous sommes capables de poser du zéro. Ce qui nous permet de parler, donc, c’est la capacité que nous avons d’effacer et de segmenter. Bref, de même qu’il n’y a de numération possible que si l’on est capable de zéro, la grammaire ne permet de parler qu’à cette condition de signifier le zéro.
Autrement dit la pensée, car, chacun de vous le sait désormais, penser n’est possible que par le langage (malgré qu’en ait Bergson), c’est la faculté de concevoir et, du même coup, ce n’est pas percevoir : le concept annule le percept. Certes, comme l’animal, nous percevons, mais en disant le monde, nous l’annulons comme objet, ou, plus exactement, nous lui substituons du concept, et cela contrairement à l’animal : pour ce dernier, la connaissance est d’autant plus riche que le percept est puissant (voyez, par exemple le flair de certains chiens). Et je dirais que plus l’homme perçoit, moins il pense ! Bref, tout locuteur, en le disant, annule l’objet qu’il perçoit. Autrement dit la pensée naît, paradoxalement, de cette double capacité que nous avons et de saisir le monde, et de nous en détacher. S’il n’y a rien dès le « départ » (au sens dialectique), il n’y a pas de langage possible, mais le langage seul ne dit rien non plus : dire le monde, c’est à la fois être capable de saisir l’objet et de s’en détacher. Voilà le mécanisme même de l’abstraction verbale.
Je souhaiterais, ici, vous dire un mot, sur l’exclamation. Qu’est-ce que s’exclamer « aïe ! », « ouille », « Ah ! », « Oh ! », etc. C’est tout simplement pousser un cri animal. L’animal, en effet, réagit bien au monde, réaction qui peut très bien être phonique : il grogne, il miaule ou il aboie, etc., et, en tant que nous sommes des animaux, nous aussi nous sommes capables d’exclamer le monde. Par exemple, lorsque nous percevons un « beau » coucher de soleil et que nous poussons un « Oh ! » admiratif. Mais l’homme pourra dire aussi : « Que c’est beau ! », c’est-à-dire qu’il ne se contente pas de réagir à l’impact perceptible de l’objet (voilà ce qui me faisais dire à l’instant que plus l’homme perçoit, moins il pense). Mais revenons à nos moutons.
Dans l’abstraction verbale, nous n’atteignons jamais la structure (le vide structural), ni l’objet (qui n’est rien), mais l’entre-deux, c’est-à-dire que ce qui est saisissable, scientifiquement, dans le langage (et donc dans la pensée), c’est le rapport entre la systématicité structurale et l’objet perçu. D’un côté, il faut bien être en situation de percept, mais, de l’autre côté, il y a cette systématicité grammaticale, systématicité sur laquelle le premier à avoir insisté est Ferdinand de Saussure (qui, comme chacun sait, n’a jamais parlé de « structure », mais de « système »). Je vous ai déjà parlé de la différence entre la linguistique saussurienne et la théorie du signe de Jean Gagnepain. Je pourrais dire que celle de Jean Gagnepain est la meilleure, mais ce serait facile parce qu’il est arrivé après Saussure. Il ne s’agit donc pas de les hiérarchiser : la théorie du signe de Jean Gagnepain sort de la théorie saussurienne, même si elle prétend la corriger. En réalité, Saussure ne s’est jamais préoccupé des « choses ». La chose, chez lui est toujours restée en dehors du signe. Par conséquent, pour lui, le signe se réduit à la systématicité (phonologique et sémiologique) donc quasiment à ce que Jean Gagnepain appelle la grammaticalité. Mais la théorie du signe de Jean Gagnepain n’a plus rien du signe saussurien, puisqu’il implique le percept, la grammaire (ou structure) et le concept.
Autrement dit, la théorie médiationniste du signe, étant dialectique, inclut dans le signe ce qui chez Saussure est extérieur à lui (l’univers des choses), et avec quoi, d’ailleurs, il ne pouvait établir de lien pour l’avoir rompu, par excès de formalisme. On ne pouvait donc plus trouver d’articulation entre cet idéalisme total auquel il se condamnait par son système, et l’univers des choses. Mais tout change si le signe est, je le répète, percept, grammaticalité et concept, les trois étant liés comme les phases d’une double contradiction, puisque l’on « passe » implicitement (sans en prendre conscience, si vous voulez) du percept à la grammaire, et de celle-ci au concept. Le concept n’est pas le percept, c’est évident : il résulte du mouvement de réinvestissement rhétorique d’une grammaire dans une réalité (la chose) qui nous reste, en elle-même, inaccessible. Voilà pourquoi Jean Gagnepain parle de double négativité. Ce qui définit le signe, c’est la négativité grammaticale du percept qui nous permet d’atteindre le vide structural, et la négativité rhétorique de la structure qui nous permet de réinvestir ce vide structural dans le monde à dire. (Avec un système aussi complexe et qui est fondamentalement définitoire de la pensée, vous pouvez déjà imaginer la complexité de la démonstration lorsqu’il s’agit de penser la pensée, autrement dit, lorsque le signe se prend lui-même pour objet !). Bref, la rhétorique, en niant la négativité structurale positive les choses. Au fond on ne peut dire, grammaticalement, autre chose que « non », ni, rhétoriquement, dire autre chose que « oui », c’est-à-dire positiver l’absence, le néant, le rien. Bien évidemment, sinon nous ne pourrions pas parler ! Voilà qui peut paraître curieux, mais tant que l’on n’a pas pigé cette bipolarité grammatico-rhétorique, on ne peut rien comprendre aux mécanismes fondamentaux de la pensée humaine, qui est à la fois saisie et détachement du monde.
Vous voyez l’erreur qui consiste à poser deux ordres de réalité, à savoir, d’une part le langage, et, d’autre part une « réalité » avec laquelle le langage serait supposé être confronté. Mais d’où tire-t-on, ces deux ordres de réalité ? En vérité, au niveau de la connaissance, qui est une connaissance verbale, ce qui nous est accessible, ce ne sont pas les choses, d’un côté, et ce n’est pas la grammaire non plus, mais le résultat de l’investissement de la grammaire dans les choses, c’est-à-dire que ce que nous saisissons c’est toujours et nécessairement du concept. C’est-à-dire que, quand on parle du monde, on ne le saisira jamais comme il est. Comment est-il ? Est-il, même ? Ce que l’on saisit, c’est comment nous l’humanisons, autrement dit, on ne saisit ni l’homme, ni le monde, mais on saisit la manière dont l’homme contribue par le langage, au-delà du percept, à l’humaniser en concept. Voilà le caractère « abstrait-concret » du concept, parce que vous n’avez l’expérience ni de l’abstraction, ni du concret. Evidemment, l’homme perçoit, mais il ne peut pas, puisqu’il connaît verbalement, ne pas y mettre du langage (dès qu’il a deux ans), langage qui fait que, chez l’homme, on ne peut pas saisir du percept pur, c’est-à-dire un mécanisme vierge de percept, puisqu’il y a déjà du concept dedans. Autrement dit, encore une fois, on ne peut pas séparer l’abstrait du concret, on ne peut pas séparer l’homme connaissant du monde connu, car la façon dont nous connaissons le monde est la seule qui nous soit accessible, c’est la manière dont il peut être connu de nous. Ce qu’il faut bien comprendre (j’y insiste parce que nous sommes là en présence d’une donnée absolument fondamentale) c’est qu’il est impossible de fonder la connaissance sur une espèce d’arbitrage entre un monde qui serait supposé exister sans nous, et nous qui pourrions être les arbitres de la manière dont nous le connaissons, de la manière dont nous le définissons, c’est-à-dire de la manière dont nous le découpons, dont nous l’analysons en mots.
Déjà au niveau naturel, on ne peut pas poser le monde indépendamment de la manière dont l’animal le perçoit. Il est vrai que l’animal, à notre différence (parce qu’il n’a pas le langage), ne structure pas. Cela ne veut pas dire qu’il ne traite pas naturellement le monde : il a bien l’impression du « plus » et du « moins », mais il ne peut pas compter (quantifier), parce qu’il ne dispose pas, structuralement, du principe du zéro, autrement dit du principe d’unité qui nous permet, à nous, le dénombrement. De même, l’animal est sensible aux variations et aux permanences (il saisit ce qui est plus ou moins constant, plus ou moins variable), mais il ne peut pas différencier parce qu’il n’a pas non plus le principe du zéro qui nous permet, à nous, de poser de l’identité. Vous retrouvez là les deux axes (l’axe « horizontal » et l’axe « vertical ») que j’évoquais naguère lorsque nous nous sommes posé la question : « Qu’est-ce que penser ? ». Autrement dit, même perceptivement, nous ne sommes pas dans le même univers que le papillon. C’est dire une banalité (lisez sur ce point la « Phénoménologie de la perception » de Merleau-Ponty), mais cette banalité n’est pas encore entrée dans les esprits ! A fortiori, au niveau de la connaissance humaine, nous avons du mal à comprendre que ne saisissons ni le monde, ni nous-mêmes, mais nous dans le monde, et réciproquement.
Mais ce n’est pas tout : ce n’est pas seulement par signe interposé que l’homme apporte le zéro, la rupture, le fossé, mais encore dans sa conduite, sa condition et son comportement. Autrement dit, de même que le non-sens féconde la représentation (le percept) pour en faire de la pensée, c’est par le non-faire que l’homme accède à l’outillage efficace, par le non-être qu’il se donne la personne, et par le non-vouloir qu’il accède à la norme. Je veux dire que ce qui vaut au niveau du langage, qui fait de l’univers un univers conceptuel vaut pour les autres plans de rationalité. Nous n’avons, nous, hommes, l’expérience que d’un univers transformé par le langage, mais aussi, du point de vue de l’activité, nous ne sommes jamais dans un univers « naturel », mais dans un univers transformé (ou en voie de transformation) par l’appareillage, à la différence de l’animal pour qui la « nature » reste ce qu’elle est. Sociologiquement l’homme crée, par l’accès à l’histoire et la société un mode d’existence abstrait. Enfin, que nous le voulions ou non, même à une époque aussi laxiste que la nôtre, nous sommes dans un univers, non pas de pulsions, mais de vertus, c’est-à-dire un univers de forces morales. Autrement dit, l’humanité, ce n’est pas réel au sens strict, concret du terme : dans tout l’humain tout est à la fois concret et abstrait. Certes, s’il n’y avait pas de percept, d’instrumentation, d’incorporation (ou somasie) et de boulie (c’est cela l’élément concret), il n’y aurait pas le reste, à savoir le concept, le produit, le contrat ou la vertu (c’est cela l’élément abstrait).
Dans ces conditions, il s’agit bel et bien de chercher le conditionnement cortical de cette faculté que nous avons de fabriquer de la rupture tous azimuts (logiquement, techniquement, socialement et moralement). Au fond, tant que l’on a fait des sciences naturelles, on a admis que la nature avait horreur du vide : « Natura non facit saltus », « La nature ne fait pas de saut », écrivait Leibniz dans ses « Nouveaux essais », formule qui reste encore, pour certains, un aphorisme scientifique incontournable. C’est-à-dire qu’il n’y a, dans la nature aucune solution de continuité, rien, ni éléments, ni genres, ni espèces absolument tranchés : il y a toujours entre eux quelques intermédiaires qui les relie l’un à l’autre. Or, les sciences de la culture (les « sciences humaines », si vous voulez), dès leur naissance, apportent le « vide », et donc le vertige, en raison même de cette constatation saisie par quelques-uns : l’homme ne coïncide pas avec lui-même, (la « conscience de soi » n’est qu’une blague philosophique) et, par conséquent, il y a, en lui, des trous, du vide, du manque, de la négativité. Ce vocabulaire, que Jean Gagnepain manie pratiquement en permanence, ce n’est pas lui qui l’a fabriqué, mais, comme vous savez, Marx, Freud et, bien sûr, Saussure, qui ont tous les trois en commun de tourner autour de ce vide, et c’est ce vide qui fait la différence entre les sciences du plein que sont les sciences de la nature, et les sciences de la culture qui supposent cet évidement intérieur de l’homme, évidement qu’il faut considérer, à la différence de ce qui se passe chez l’animal, non plus comme partiel, mais véritablement total (le zéro). Marx a apporté la contradiction dialectique, Freud a apporté l’inconscient (que Jean Gagnepain appelle l’implicite), et Saussure a apporté la différence (ou opposition structurale). Chez eux trois, vous avez une conception commune du vide, du manque, c’est-à-dire de la négativité. Voilà la brisure, voilà les Bacon contemporains ; mais ils n’ont pas été suivis… sauf par Jean Gagnepain !
En définitive, si l’on vous posait la question : « Qu’est-ce que la Théorie de la Médiation ? », vous pourriez répondre : « C’est une théorie non philosophique de l’abstraction, c’est-à-dire du zéro ». Et je terminerai en vous rappelant que cette faculté de zéro est absolument définitoire de l’homme, si bien que, s’agissant de la rationalité verbale, dire : « sans notre appareil phonatoire, nous ne pourrions pas parler », c’est tout à fait vrai, mais cela n’aurait pas empêché l’homme de fabriquer du concept en se servant, par exemple, de gestes, de parfums, etc. Mais vous voyez la complication ! Il nous aurait fallu nous palper, nous promener avec des petites fleurs, etc. Alors, pourquoi avons-nous utilisé la voix ? Tout simplement parce que c’était le médium le plus « télécommunicatif ». Il ne faut pas être naïf au point de croire qu’il n’y a de langage « humain » (c’est-à-dire de production de concept) qu’oralement articulé ! Voilà pourtant où en sont, encore aujourd’hui, certains de nos « paléo-anthropologues ». On croit rêver !

 

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