- Jean-Luc LAMOTTE, anthropologue et essayiste - http://www.theorie-mediation.net -

9. De la langue

Posted By admin On 30 juillet 2009 @ 8 h 48 min In Non classé | No Comments


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Aujourd’hui, c’est par une définition que je commencerai, celle de la langue comme lieu de la contradiction dialectique de l’appropriation et de l’échange linguistiques, afin de bien marquer, d’entrée de jeu, le changement complet de perspective qu’il nous faut opérer par rapport à ce que je vous ai dit lorsque j’ai tenté d’apporter une réponse à la question « Qu’est-ce que penser ? [1] ». Nous passons, en effet, de l’analyse de ce qui, dans le langage relève de certains processus cognitifs (totalement implicites) que nous avons étudiés, à ce qui, en lui, relève entièrement de la sociologie, c’est-à-dire de la contradiction permanente (et tout aussi implicite) de la divergence et de la convergence (que désormais vous connaissez bien) constitutive de la personne. J’ajouterai que cette différence entre langage et langue, personne ne la fait. Et pourtant, l’anthropologie de Jean Gagnepain a prouvé que les deux plans de rationalité (rationalité verbale et rationalité sociale) étaient, cliniquement, tout à fait autonomes.

Je commencerai par illustrer cette opposition dialectique en partant de l’existence des langues. Rappelez-vous : pourquoi, vous disais-je, alors que tous les dauphins du globe parlent le « delphinien », si l’on peut dire, tous les hommes ne parlent-ils pas l’ « anthropien » ? Tout simplement parce que les dauphins - comme tous les autres animaux - cherchent à « communiquer » entre eux, tandis que ce qui caractérise l’homme, c’est précisément le refus de ce que l’on appelle, en langage courant,… la « communication » ! Il faut comprendre, en effet, qu’il n’y a homme qu’à partir du moment où il dit à l’autre : « Je ne suis pas toi », c’est-à-dire, vous le savez, que nous commençons par creuser nous-même un fossé entre nous et notre voisin, fossé qu’il nous faut bien, ensuite, combler, sous peine de rester condamnés à l’idiotisme, au sens étymologique du terme (l’idiotès, en grec ancien, est celui qui reste enfermé dans sa singularité). Autrement dit, il nous faut en permanence nous traduire, traduction qu’il faut tenir pour modèle de toute véritable communication.

Cela dit, si vous admettez cette  opposition dialectique de la divergence et de la convergence, que peut-on bien appeler « une » langue ? N’allons pas chercher bien loin un exemple.

Ce soir, nous sommes censés nous exprimer dans une même langue que nous sommes convenus d’appeler « le français », c’est-à-dire que nous utilisons un certain parler et que nous nous référons à une certaine doxa, c’est-à-dire à un certain savoir (au sens le plus extensif du terme) les deux étant indissociablement liés (exactement comme le sont, s’agissant du signe, le signifiant et le signifié). Je commencerai cependant par les distinguer pour la commodité de l’analyse.

En ce qui concerne le parler, il est clair qu’il n’a rien d’homogène, mais qu’il constitue un ensemble hétérogène dans les trois dimensions de notre « situation au monde », c’est-à-dire à la fois dans le temps, dans l’espace et dans le milieu (au sens social du terme, bien entendu).

Dans le temps, il est évident que le parler que nous utilisons aujourd’hui pour nous exprimer n’est plus celui de Molière, ni, à plus forte raison, celui de Montaigne, et encore moins celui dont on usait au Moyen Age. Et il n’est certainement pas, non plus,  le parler français dans lequel, demain, s’exprimeront vos enfants.

Dans l’espace, d’autre part, il est aisé de constater que notre français est plein non seulement d’anglicismes, comme on l’a assez remarqué, mais aussi d’emprunts faits à de nombreux autres parlers que l’anglais : l’arabe, l’espagnol, l’italien, par exemple, sans même mentionner le latin et le grec, baptisés « langues mortes », mais qui, chez nous, n’en restent pas moins extrêmement vivaces : à preuve, en français, il n’y a pas moyen de dériver sans parler grec et latin (cheval, équestre et hippique) !

Socialement, enfin, on voit toute la différence existant entre le français d’un académicien qui, s’adressant à une dame du monde, la salue d’un : « Mes hommages, chère madame », et celui du voyou qui la gratifiera d’un « Salut, la môme ! », ou, encore, entre le parler de tel qui « se rend chez le coiffeur » et celui de tel autre qui « va au coiffeur », et ainsi de suite (les exemples ne manquent pas !).

Cela dit, parler ne suffit pas encore pour dialoguer. En permanence, l’interlocution (qu’il ne faut pas confondre avec la locution) se réfère à un patrimoine constitué, d’idées reçues, d’opinions, de lectures journalistiques, scientifiques, littéraires, etc., patrimoine, lui aussi, parfaitement hétérogène dans le temps, l’espace et le milieu (c’est-à-dire variant pour chacun d’entre nous en fonction de son éducation, bien sûr, mais aussi de son métier, de ses curiosités, etc.) : voilà la doxa. Autrement dit, si je prononce, par exemple, le mot « structure », chacun d’entre vous interprétera spontanément ce mot d’une manière différente selon qu’il aura, ou non, reçu une formation en linguistique, en architecture, en physique atomique, etc. Cela signifie que, lorsque nous dialoguons en français, nous ne créons pas spontanément du savoir. Au mieux, nous contribuons à un savoir, mais, dans la plupart des cas, nous citons ou récitons ou, encore, célébrons (cela c’est la « littérature ») un savoir déjà utilisé, savoir que, de manière tout à fait significative, les Anglais appellent lore (qui a servi à former le mot « folklore »), et que les Allemands appelle Lehre (c’est-à-dire le savoir transmis par enseignement). Certains, chez nous, ont parlé de « mentalité », et d’autres de « civilisation », comme nos professeurs de langues qui, s’étant naguère aperçus que s’exprimer dans une langue n’était pas seulement la parler, mais encore dialoguer, se sont baptisés « professeurs de langues et civilisations ». L’intention était loin d’être blâmable, certes, mais la naïveté était bien grande qui consistait à mettre le parler d’un côté, et la doxa  de l’autre, laissant penser qu’il y a là deux réalités différentes qu’il s’agirait de mettre en rapport (quel rapport, au juste ?). Les deux, comme je vous l’ai dit, sont absolument indissociables.

Cela dit, nous avons bien le droit d’employer le mot « langue » au singulier, à condition d’y voir une entité politique, c’est-à-dire une entité résultant de la permanente réduction de l’écart existant entre la tendance à l’appropriation singulière d’un parler et d’une doxa (que cette appropriation soit celle de deux interlocuteurs, d’un petit groupe ou d’une vaste communauté, peu importe) et le partage de ce parler et de cette doxa, leur échange, leur mise en commun, autrement dit leur communication, au sens propre. Cette réduction politique, si vous voulez, est celle de l’écart entre l’idiotisme du schizophrène et le consentement du paranoïaque à toute parole émanant de son interlocuteur, quels que soient les propos qu’il tient, écart, donc, entre l’hétérogénéité absolue et l’homogénéité tout aussi absolue. Mais ce qu’il faut bien voir, ici, c’est que ces deux pôles, sauf blocage pathologique sur l’un des deux, existent en permanence chez tout sujet parlant dans le phénomène de la communication verbale. L’espace social de l’interlocution est un permanent va-et-vient entre ces deux pôles.

S’explique, du même coup, le fait que toute langue se trouve soumise aux deux « visées » politiques antagonistes (le conservatisme et le progressisme), qui tentent de résoudre la dialectique de la divergence et de la convergence, soit dans le sens de la convergence, soit dans le sens de la divergence.

D’un côté, on réduit l’hétérogénéité temporelle, spatiale et sociale des parlers et des savoirs dans le sens de l’homogénéité, en imposant une langue dans laquelle seuls quelques-uns s’expriment : chez nous, ce sont les habitants de l’Ile-de-France, voire, les Parisiens (« Il n’est bon bec que de Paris » disait déjà Villon). Et cette réduction se fait aux dépens de toutes les divergences internes, de quelque origine qu’elles soient, et c’est ainsi que le provençal ou le breton, par exemple, se trouvent exclus comme « patois ». Voilà la politique conservatrice, sinon réactionnaire (qu’elle soit de droite ou de gauche : pensez à Jules Ferry !), et comme on nie la variété des parlers et des savoirs, on peut dire : « Voilà le français ! ». Cette politique, bien sûr, ne peut jamais arriver à la pureté parfaite, puisque nous avons vu que s’exprimer dans une langue supposait l’appropriation singulière que nous faisons du signe, donc de la divergence : c’est une pureté de chat de gouttière ! On tente, néanmoins, d’ « arrêter », au sens quasi juridique du terme, un parler et une « littérature », ce qui donnait hier, chez nous, le dictionnaire de l’Académie française, la  Grammaire du bon usage de Grévisse, ainsi que, de mon temps, le fameux « Lagarde et Michard », véritables institutions destinées à nous donner l’illusion d’une homogénéité interne du français.

De son côté, que fait la politique progressiste (qu’elle soit de droite ou de gauche) ? Exactement l’inverse : elle prône une extension dans le temps, l’espace et le milieu du statut de langue à tous les parlers et à tous les savoirs. Cette fois, c’est Babel : en poussant à la limite, il y aurait autant de langues que d’individus. Non seulement on étudierait le « parler marseillais », pour reprendre le titre d’un ouvrage que vous devez connaître, mais on verrait des universitaires faire des thèses sur la langue du Marseillais vivant de la pêche, habitant près du Vieux Port et âgé de soixante ans ! En réalité, de même que la politique conservatrice est bien obligée de tolérer certaines divergences, la politique progressiste ne saurait jamais faire valoir ses revendications au point que chacun puisse avoir sa langue et que sa langue puisse toujours être reconnue… Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre [2].

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