20. En guise de conclusion

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Ce que je voudrais bien vous faire comprendre, c’est que la pensée de Jean Gagnepain nous est un peu difficile à comprendre, parce que, en réalité, ce qu’il faut saisir dans tous les phénomènes de culture, c’est la dialectique. J’emploie ce mot plutôt que celui de « structure », parce qu’un très mauvais numéro de la revue « Le Débat » (Gallimard) a consacré, il y a quelques années un « dossier » à Jean Gagnepain, dossier qui le présente quasiment comme un « structuraliste » attardé ! (J’ai, d’ailleurs, déjà évoqué devant vous cet exécrable numéro).
Donc, dialectique. Précisons les choses, puisqu’un certain philosophe (?), du nom de Philippe de Lara a pu écrire : « Il me semble qu’avec ces formules dialectiques, tissées à partir d’un marxisme vague et de la théorie lacanienne de la vérité, la médiation perd une partie de sa rigueur et de sa force opératoire. La dialectique est-elle plus qu’une superbe image, une manière de figurer la complexité de la rationalité humaine, mais non une théorie douée de sens ? En dépit du prix que lui attache Gagnepain, l’inflation du langage dialectique à partir d’un certain étage de la médiation me semble l’indice d’une difficulté plutôt que sa solution » (Philippe de Lara, Du langage à l’anthropologie générale, dans la revue « Le Débat », numéro 140, mai-août 2006, p.150). Ce monsieur, bien entendu, n’a pas lu une ligne de Jean Gagnepain, ni non plus mon « Introduction… ».
Cela dit, je signale que dans le glossaire figurant à la fin de « notre » ouvrage, et qui a été soigneusement revu par Jean Gagnepain lui-même, je distingue deux sens :
1) Processus implicite qui consiste, pour l’homme, dans un premier temps, à nier ce qu’il a en commun avec l’animal pour accéder à un principe formel abstrait, puis, dans un deuxième temps, à nier cette négativité pour réinvestir ce principe formel dans son animalité.
2) Opposition binaire dans laquelle aucun des deux termes ne peut être séparé de l’autre.
N.B. : S’agissant du sens 1, on notera, d’une part, que le processus dialectique par lequel l’homme acculture sa nature implique l’existence de trois pôles (ou « moments »), et deux phases, exactement comme, entre trois poteaux, il n’y a que deux intervalles (les trois pôles sont : le pôle naturel, le pôle formel et le pôle du réinvestissement dans le naturel du pôle formel ; les deux phases sont : celle de l’accès à de l’abstraction (au pôle formel) et celle du réinvestissement de cette abstraction dans le naturel (phase du réinvestissement). On notera, d’autre part, que, malgré leur emploi incontournable, il convient de n’accorder aux mots « premier », « puis » et « deuxième » employés dans cette définition, aucun sens chronologique : il faut concevoir que, dialectiquement, il y a simultanéité des deux phases ».
Voilà qui aurait permis à Monsieur de Lara d’éclairer sa lanterne. Maintenant, pourquoi, de ma part, tant de précisions ? Pour éviter l’équivoque du mot « processus » par lequel débute ma définition. Que Monsieur Lara ouvre le premier dictionnaire philosophique venu, et il verra que le mot « processus » est défini presque constamment comme « mode de fonctionnement » (modèle) et « organisation dans le temps » (chronologie), ce que ne fait jamais Jean Gagnepain ! Ce n’est pas Jean Gagnepain qui est intellectuellement malhonnête ! Simplement Jean Gagnepain ne précise pas, à chaque fois qu’il emploie le mot de « dialectique » : « Là j’emploie le mot au sens de la dialectique de la nature et de la culture » ou « Là j’emploie le mot de dialectique au sens de relation bipolaire ». C’est-à-dire que la lecture de l’oeuvre de Jean Gagnepain réclame, au moins, le bagage intellectuel d’un élève de classe Terminale !
Illustrons ces deux sens du terme « dialectique » dans l’œuvre de Jean Gagnepain.
Quelle est la dialectique du signe ? Il faut absolument, ici, que vous ayez bien présent à l’esprit ce que je vous ai raconté lorsque que nous nous sommes posés la question : « Qu’est-ce que penser ? » :
1. Au sens de la dialectique nature/culture : prenant le percept (premier pôle) comme tremplin, l’homme nie ce percept (première phase), ce qui lui permet d’accéder à la structure (deuxième pôle), puis, niant cette négativité (deuxième phase) l’homme réinvestit cette structure dans la nature pour fabriquer du concept (troisième pôle).
2. Au sens de relation bipolaire : il s’agit, alors de ce que Jean Gagnepain appelle la dialectique grammatico-rhétorique, l’opposition de la structure (grammaire) et du concept (rhétorique), en précisant qu’il ne faut pas chercher dans le cerveau la structure (abstraite) ou le concept (concret), mais le processus qui rend possible leur antinomie.
Vous voyez, dès lors, qu’il s’agit pour les neurosciences de chercher le conditionnement cortical d’un unique processus d’abstraction, quel que soit le plan de rationalité que la clinique permet de distinguer, à savoir, la rationalité verbale, technique, sociale et éthique. Quelle économie ! C’est absolument fantastique !!!
Dans ces conditions, qu’est ce qu’est la Théorie de la Médiation ? C’est une théorie non philosophique (je dirais même antiphilosophique) de la raison.
Autrement dit, il faut chercher le conditionnement cortical de ce que nous avons en commun avec les animaux, ainsi que le conditionnement cortical de l’abstraction, à savoir:
1) la structure (les faces et les axes)
2) la dialectique nature /culture.
Les neurosciences, finalement, ont, jusqu’à aujourd’hui, fait ce qu’elles ont pu, allant quêter chez les philosophes, les linguistes et les spécialistes de sciences humaines, un modèle que, jusqu’à Jean Gagnepain, personne ne leur donnait.
J’ajouterai, pour terminer, que la Théorie de la Médiation est une théorie antipositiviste de la raison. Qu’est-ce que le positivisme ? Eh bien, je dirai, pour aller vite, que c’est la tendance spontanée de l’esprit à prendre ses vessies pour des lanternes, à dire, par exemple : « poireau » est un mot concret, « liberté » est un mot abstrait. Du point de vue des processus cognitifs, «poireau » est aussi abstrait que « liberté ». De même que l’on dit : « Tiens, cela c’est du concret », etc. Or, vous savez maintenant, vous, que l’abstrait n’existe pas en soi, et le concret non plus : il n’existe que la relation bipolaire qu’ils entretiennent entre eux, et c’est comme cela pour tout. Il n’y a pas l’homme, d’un côté, et l’environnement de l’autre, le corps d’un côté, la personne de l’autre, etc. Alors, quel crédit accorder à soit disant médiationniste, qui fait d’abord un volume sur l’enfant, puis un sur le parent : le parent est dans l’enfant et l’enfant est dans le parent ! On ne peut pas les séparer, si du moins on a compris quelque chose à Jean Gagnepain. Bref, la poule est dans l’œuf et réciproquement.
Enfin, il ne faudrait pas oublier que Jean Gagnepain se définissait comme un penseur chrétien, mais un penseur chrétien qui n’a pas oublié que, dans le christianisme primitif, il n’y avait pas d’Eglise, de curés et tout le diable et son train. Ce qui est tout à fait étonnant, c’est l’évolution du christianisme vers une religion. Le christianisme est bien antireligieux. Si bien qu’il ne faut accorder aucun crédit à ceux qui répètent après Marcel Gauchet : « Le Christianisme est la religion de la sortie de la religion », parce que chez les premiers chrétiens, il y a, de leur part, un refus farouche d’entrée en une quelconque religion !
Quant à Jésus-Christ, replacé dans le cadre juif où il surgit, Il est (j’en suis absolument convaincu) un anarchiste. Quand le christianisme s’est-il fait religion ? Il y a eu transformation du christianisme, de non religion en religion, par son adoption dans les milieux impériaux de Rome, de même que Luther a été « adopté » par la ligue hanséatique.
La question qui se pose aujourd’hui est : qui va nous guérir de l’humanisme, c’est-à-dire de cette religion que l’homme s’est fabriquée pour se hisser lui-même au niveau de Dieu ? Il est tout de même significatif que le mot lui-même n’existe pas avant le XIXème siècle ! Prenez, en effet, prenez le l’Encyclopédie Larousse (à l’article « Philosophie !!) : « Culte, déification de l’humanité ». Ici encore, quand donc l’humanisme est-il né ? Au XVIème siècle, à la Renaissance avec l’avènement de la bourgeoisie. Et il fut ouvertement proclamé, comme vous le savez, au siècle dit « des lumières », autrement dit au XVIIIème siècle. On édicte à cette époque les Droits de l’Homme, mais en même temps, ce n’est pas un hasard, que voit-on naître ? Les guerres nationales (avec les soldats de l’an II puis avec Napoléon), la colonisation (avec Jules Ferry) et enfin le prolétariat, c’est-à-dire la forme « humaniste » de l’esclavage. Ajoutons à ce bilan, les massacres, les bombes au napalm, la bombe atomique. L’humanisme s’en excuse de manière honteuse : « Que voulez-vous, on ne peut pas faire d’omelette sans casser les œufs ». Dont acte.
Et puis il y a, derrière tout cela, derrière toutes ces formes de terrorisme, l’illusion du progrès !!
Sur ce point je voudrais attirer tout particulièrement votre attention sur deux remarquables « guides », au sens Michelin du terme, indispensables à tout futur visiteur de l’immense cathédrale conceptuelle bâtie par le Maître : il s’agit de deux ouvrages parus tout dernièrement, sous la signature d’Adrien Morel, aux Editions du Promontoire (Rennes, 2009) : « L’athéisme : fin du religieux ou avenir de la religion ?», et « Dieu et l’homme ».
Tous ceux que la Théorie de la Médiation intéresse devraient absolument posséder dans leur bibliothèque ces deux très beaux livre, qui m’ont été recommandés par certains d’entre vous.
Grand merci à eux

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