13. La formation du citoyen

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Ne croyez pas que je perde de vue mon sujet. C’est bien d’éducation qu’il s’agit, mais comment voulez-vous que l’on y voie clair si l’on ne se donne pas le cadre approprié. Ainsi, par exemple, s’agissant des mathématiques, vous voyez d’où vient la difficulté de son enseignement : c’est une langue qui ne se parle pas, mais qui s’écrit seulement vous disais-je. Vous voyez la situation des élèves ! Imaginez que l’on dise à un gamin de trois ans : « Tu ne parleras le français que quand tu sauras l’écrire ». Vous pouvez être sûrs qu’il ne parlera jamais.

Mais ce sur quoi j’ai voulu surtout attirer votre attention, la dernière fois c’est sur l’énorme bêtise de notre éducation qui continue, encore aujourd’hui, à privilégier le langage (que signifie d’autre, étymologiquement, que le mot même d’ « enseignement », sinon  « mise en signe »). Mais la « mise en œuvre », si je peux dire, autrement dit la manœuvre,  vaut tout à fait la mise en signe, tout de même. On ne peut pas faire de l’homme en ne prenant en compte que son aptitude à bavasser. A ce compte, vous comprenez bien que c’est cette réduction  de notre éducation à la mise en signe qui produit, elle-même,  du « déchet scolaire », du « handicap », auquel on tente de remédier. La « remédiation », le « soutien scolaire », etc., c’est honteux. Cela fait des emplois, d’accord ! Mais pour des maux créés de toute pièce par les profs eux-mêmes, et c’est tout bonnement scandaleux, si l’on pense aux élèves. On se plaint de les voir planter un couteau dans le ventre de leurs professeurs. Mais voilà un « signe du temps » tout à fait significatif. N’allez pas croire que j’approuve de tels comportements, mais enfin ils sont le signe d’un rejet des profs, c’est-à-dire de ce formidable accaparement par les profs de l’ensemble de ce qui constitue l’éducation. Ils ont tout raflé, jusqu’à la gym. De mon temps il existait des moniteurs de gym, exactement comme vous avez appris à skier avec un moniteur de ski. Maintenant, nous avons des « professeurs de gymnastique », pardon des « professeurs d’éducation physique et sportive », et savez-vous ce qu’ils font faire à leurs élèves ? Des dissertations écrites sur des sujets comme « un esprit sain dans un corps sain », etc. Je n’invente rien. Absolument rien ! Mieux, je connais ici, à Marseille un type absolument remarquable qui, désirant devenir potier, devait obtenir son Certificat d’Aptitude Professionnelle (le C.A.P.). Eh bien le pauvre a été collé à cause de son faible niveau en anglais ! C’est tellement énorme que je ne sais pas si c’est croyable. Vous allez vous dire : « Comme toujours, il force le trait ». Et bien renseignez-vous.

Tout cela est grave. Très grave ! Et vous voyez, du même coup, que vouloir faire quatre-vingt pour cent de bacheliers, dans de telles conditions,  c’est faire, au moins soixante-quinze pour cent de malheureux, et de malheureux à vie. Alors, que l’on cesse de nous parler de l’ « égalité des chances ». L’égalité des chances, ce serait un baccalauréat avec une épreuve orale de français et une épreuve de manipulation (silencieuse), affectées du même coefficient. Mais il faudrait aussi deux autres épreuves : une de civisme, et une de moralité (tout à fait silencieuses elles aussi), et affectées du même coefficient. Car éduquer l’homme ne consiste pas à lui débiter des sottises,  c’est aussi faire du citoyen et de l’homme vertueux. Mais vous allez me dire : « Tout le monde ne peux pas être vertueux ». C’est vrai qu’il y a beaucoup d’amoraux congénitaux, (sûrement beaucoup plus que vous ne pensez, en vérité), mais à ce moment-là, le candidat au baccalauréat pourra se rattraper dans telle ou telle des trois autres épreuves. Et s’il ne peut pas devenir un bon citoyen (car il y a des immatures congénitaux, c’est certain, comme il y a des atechniques ou des aphasiques), ce candidat là se rattrapera, lui aussi, sur les autres épreuves.

Vous allez me dire : « Vous rêvez ». Pas du tout, et je crois même que c’est vers cela que nous allons. Et si vous pensez qu’il y a de l’utopie dans mes propos, je vous répondrai qu’il n’y en a pas plus que dans notre devise républicaine (« Liberté, égalité, fraternité »), qu’il en faut pour vivre, tout de même, et qu’il ne dépend que de chacun de nous, où plutôt de vous, étant donné mon âge, que cette utopie devienne réalité. Alors, en tout cas, inutile de réformer l’enseignement, qui ne représente qu’un quart de toute éducation, et c’est  aux trois quart du reste que j’ai commencé à m’attacher, la dernière fois, en vous parlant de l’Homo faber. Eh bien, aujourd’hui, je vous propose de nous attacher à la formation de l’Homo politicus, et la prochaine fois à celle de l’Homo ethicus, dont je vous entretiendrai, si vous le voulez bien, sous le titre suivant : « Le naufrage de l’autorité ».

Vous comprenez que dans le primaire, le français n’est pas une matière comme une autre. Certes, c’est la seule langue à laquelle l’instituteur doit initier l’enfant, mais l’instituteur forme du Français, à condition de ne pas appeler « français » simplement la langue française : former du Français, c’est former un futur citoyen qui parle français, mais aussi qui s’habille de telle ou telle manière, qui a tel ou tel type de moralité commune, qui a telles ou telles aptitudes artistiques ou techniques, etc. Autrement dit, à l’école primaire, ce que l’on appelle « le français » n’est pas une matière comme une autre : c’est la nébuleuse initiale. Chez un Allemand, cette nébuleuse sera allemande, chez un Chinois, elle sera chinoise, etc. Bref, on ne peut rien au fait que le maternage qui correspond à l’imprégnation nous situe dans l’histoire et fait, par conséquent, que nous sommes, du point de vue de l’émergence à la civilisation, Français, Allemands ou Chinois.

Vous voyez qu’au fond, l’enfant, quand il arrive à l’école n’a rien à apprendre, car si l’enfant naît avec la capacité de langage, il naît encore avec la capacité d’outil et celle de norme, qui ne peuvent se manifester, elles aussi, qu’à travers ce qu’il faut bien appeler une « technique maternelle » et un « code maternel ». L’école, à ce compte, ne saurait initier l’enfant à la technique : tout petit, déjà, il manipule ses jouets et les démonte (dire qu’il casse, c’est le juger par rapport à l’adulte), là où un animal n’aurait manipulé ni démonté. De même, tout petit, l’enfant arrive au contrôle de soi (il devient très vite propre), et il n’est pas du tout stupide de penser qu’il a, comme on dit, un « sens moral » (ou qu’il n’en a aucun), que l’école ne lui donnera jamais (ou qu’elle ne pourra jamais lui enlever). Voilà pourquoi, dans les premières années de l’école qui vont du jardin d’enfant à l’entrée au collège, l’enfant n’a pas à acquérir (ceux qui prétendent le contraire sont des farceurs), mais à s’accoutumer. Si bien que, au fond, quand il arrive à l’école, il n’a à la fois rien et tout à apprendre. Rien parce qu’il n’a pas à apprendre à parler (il sait), il n’a pas à apprendre à manipuler (il sait), il n’a pas à apprendre à se contrôler (il sait), et en même temps l’enfant a tout à apprendre dans la mesure où ce que lui apprend l’école, c’est précisément à se conformer de mieux en mieux à l’usage (linguistique, technique et moral) de la société dans laquelle ses parents (sans lui demander son avis !) le contraignent à être inscrit. En d’autres mots, l’instituteur n’a pas à donner à l’enfant le langage, la technique ni la norme, mais à lui donner la langue, l’outillage et le code « maternels ».

Voilà la véritable instruction civique, qui ne saurait être une quelconque « matière » du programme parmi d’autres : c’est le programme. On voit certains instituteurs faire voter les élèves, les initier au fonctionnement d’institutions comme le conseil municipal, général ou régional : c’est de la rigolade ! Les enfants se prêtent à ce divertissement comme ils joueraient à chat perché ! En réalité, le seul métier de l’instituteur, c’est de faire de l’instruction civique, c’est-à-dire de former linguistiquement, techniquement et éthiquement le futur citoyen. Que l’instituteur entraîne l’enfant à tracer des bâtons, à calculer, à jouer du piano ou à conjuguer, il ne fait rien d’autre qu’instituer du futur citoyen.

Il découle de cette unicité de la « matière » jointe à l’unicité de la « méthode » (la contrainte) que l’école primaire ne saurait, en aucune manière, faire acception de l’âge des écoliers ou d’un quelconque « niveau » : lorsqu’une famille nombreuse est réunie pour le repas, l’usage consistant à se servir de couverts vaut pour tout le monde à la fois (de trois à onze ans) et on ne tient pas compte de prétendus niveaux et autres « rythmes d’apprentissage » (un ans pour l’apprentissage de la fourchette, une seconde année pour l’apprentissage du couteau, etc. !…). Dans ces conditions, il est clair qu’à l’école primaire, distinguer des « niveaux » par classe (Cours primaire, Cours élémentaire, Cours moyen.) est un artifice totalement absurde (les instituteurs s’amusent !). D’ailleurs, tout le monde garde encore en mémoire les résultats absolument magnifiques obtenus par des instituteurs dévoués dans les petites écoles communales de campagne composées d’une classe unique. Et il est bien évident que l’on pourrait aisément revenir à cette formule sans frais. Il suffirait que les écoliers n’aillent à l’école qu’à mi-temps (les pauvres enfants ont tellement d’heures de présence qu’ils en sont abrutis, chahutent, développent de la « pédagophobie », etc.). A ce compte le service de l’instituteur consisterait à faire l’école, le matin à un groupe de dix écoliers d’âges différents, et l’après-midi à un autre groupe de dix (il est vrai qu’une telle manière de faire impliqueraient que les nouveaux « Professeurs de Ecoles » renoncent à organiser des courses d’escargots en « cours d’éveil » !). Très bien, me direz-vous, mais les parents ? Seriez-vous en train de me suggérer que l’école de la République n’est devenue pour eux qu’une immense garderie gratuite ? Ce serait tout de même un comble !

Après ces années d’exercices à la citoyenneté, c’est-à-dire après l’entrée en sixième, le jeune adulte doit se former lui-même auprès de moniteurs (et non de professeurs) : il  faut absolument inventer ce monitorat, qui n’a rien à voir avec le métier d’instituteur, ni avec celui de professeur. Le moniteur doit être un interlocuteur dont la seule mission est de donner à ce jeune adulte le sens de la relativité. J’insiste tout particulièrement sur ce terme de « relativité » que j’emploie à la fois dans le sens d’Einstein, et dans le sens de « qui a trait à la relation ». Autrement dit, il faut que l’enfant, ayant émergé à la personne, puisse mettre en cause le diktat antérieur de son instituteur, qu’il prenne conscience, donc, de la parfaite arbitrarité de la loi qu’il a jusque là subie, pour être à même de la discuter, y consentir ou y renoncer. Bref, l’enfant, lorsqu’il émerge à la personne doit émerger à la relativité… Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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