6. La liberté d’expression

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Le titre de mon propos ne doit pas vous égarer. Il laisserait supposer que j’adhère à l’opinion commune qui ferait de la liberté d’expression une liberté à côté, par exemple, de la liberté d’opinion, de la liberté de circulation, d’information ou de je ne sais quoi, autrement dit que le mot de liberté serait susceptible d’être employé au pluriel, en fonction de tel ou tel « contenu » que l’on pourrait mettre derrière le concept. Il y a là un abus de langage absolument terrible, dans la mesure où l’on confond, alors, la liberté avec son exercice, exercice qui, comme vous le savez, est généralement légalisé par la société, et cette légalisation définit proprement ce qui s’appelle, en réalité, l’auto-nomie. Or, ce qu’il est très important de voir, c’est que liberté et autonomie ne se confondent pas, pas plus que ne se confondent, d’un côté, le code (ce que l’on appelle la loi), qui est une réalité purement sociologique, et ce qu’il faut appeler la norme, qui est un concept proprement éthique.

Il convient donc de soigneusement distinguer ce qui relève du social, et ce qui relève de la morale, distinction qu’il nous est extrêmement difficile d’effectuer dans la mesure où le langage que nous employons tous les jours télescope presque systématiquement les deux plans. Prenez justement, par exemple, le concept même de « loi » : est-il à prendre dans son acception juridique, ou bien morale ? Et quand on parle de nos écrivains « moralistes », s’agit-il de penseurs qui se sont intéressés à la moralité, ou bien aux mœurs ? Voyez, encore, notre « Académie des sciences morales et politiques » : dans cette expression, quel contenu recouvre l’épithète de « morales » ?  Et que dire de cette fameuse  « morale du devoir » dans laquelle les gens de ma génération ont été encore élevés. Mais, le devoir concerne mon être social, et, à ce titre, c’est ma responsabilité qu’elle met en jeu, tandis que la morale est affaire de faute, c’est-à-dire de culpabilité, non de responsabilité.

A ce compte, le concept de liberté, étant un concept moral, ne saurait en aucune manière se pluraliser, à la différence du concept d’autonomie. La liberté est une ou bien n’est pas. « Très bien, me direz-vous, mais à ce moment-là,  en parlant de « liberté d’expression », vous êtes tout de même en contradiction avec vous-même. ». Non pas si, du moins, comme je vous le propose, vous acceptez, avec moi, de définir « expression » comme la manifestation de notre désir de dire, désir qui s’investit aussi bien dans nos messages que dans notre faire ou dans notre être. Et ce que la morale nous apprend, précisément, c’est que, si toutefois nous accomplissons notre part d’humanité, c’est précisément parce que nous ne pouvons pas tout dire, tout faire, ni tout être, autrement dit que c’est l’auto-censure de notre désir qui nous permet d’accéder, à la différence de l’animal, à la liberté, c’est-à-dire, au fond, ni plus ni moins qu’à la maîtrise de soi. Et si nous allons analyser, aujourd’hui, sous le nom de « discours », l’investissement de notre dire par nos désirs, nous ne perdrons pas de vue, pour autant, que la manière dont nous nous exprimons étant substituable à tout nos autres comportements.

Ces rappels étant faits, je partirai d’un fait bien connu de tous : comme vous le savez, tous les enfants, à une certaine époque de leur vie,  cèdent à la tentation des « gros mots », ce qui ne manque jamais de déconcerter quelque peu les parents et les éducateurs. Pourquoi ? Tout simplement parce que, s’éveillant  à la norme, et étant imprégnés des discours des « grandes personnes » (par discours, encore une fois, j’entends ce désir de dire qui s’investit dans nos propos), ils ont compris que partout, dans les discours de ces « grandes personnes », la grossièreté affleure, même si leurs propos, comme on dit, sont « châtiés » (du moins en théorie !). On ne peut rien comprendre au phénomène si l’on ne prête pas à l’enfant le sentiment (même s’il est confus),  que l’adulte, en permanence, édulcore ses propos,  édulcoration qui, paradoxalement, va dans le sens de la transgression, puisqu’il s’agit bien, pour l’adulte, de « dire quand même », ce qui n’est rien d’autre que pratiquer le « bien dire », disons l’ « euphémie » (d’un mot grec formé du préfixe « eu-«  , qui signifie « bien », et « phèmi », qui veut dire « je parle »). En fait, l’euphémie résulte de cette capacité qu’a l’homme de dire sans dire, de dire sans en avoir l’air. On a envie de lancer le mot de Cambronne, par exemple,  mais on essaye de faire au mieux pour s’exprimer autrement,  ce qui n’empêche que l’euphémie a comme point d’aboutissement, quand on ne peut vraiment plus se contrôler,  le mot grossier, ou, comme on dit aussi, le mot «  cru », qui sont, au fond,  une réussite dans la satisfaction du « principe de plaisir » opérée à l’encontre de la réticence, c’est-à-dire à l’encontre de l’autocontrôle de notre désir de dire. Mais l’enfant qui, lui, n’a pas encore appris ces subtilités, va simplement et fort naïvement jusqu’au fond de nos discours : c’est qu’il a bien senti que toutes nos paroles d’adultes tendent à la transgression (d’où l’expression de la sagesse populaire : « la vérité sort de la bouche des enfants ! »).

Mais, attention ! Cette transgression que je viens d’évoquer, il convient de bien la distinguer de ce que l’on appelle l’infraction. Vous retrouvez, ici, la distinction, encore une fois très difficile à faire, entre le plan de notre existence sociale, et celui de notre existence morale. Je vous rappelle que la transgression concerne notre être en tant qu’il est moral, tandis que l’infraction concerne notre être en tant que personne, c’est-à-dire notre être social, et j’ajouterai que si c’est la transgression qui définit l’incorrection, l’infraction, quant à elle, définit l’impolitesse. Autrement dit, il faut distinguer ce que l’on ne s’autorise pas à soi-même, qui, quel que soit le groupe auquel on appartient, fonde la correction, et le respect des interdits arbitrairement codifiés par tel ou tel groupe, qui, elle, fonde la politesse.

Il est vrai que Freud ne nous aide pas du tout à faire la distinction, dans la mesure où, dans un de ses ouvrages parmi les plus connus (Totem et tabou), il confond, lui aussi, dans ce qu’il appelle « tabou », le code (qui relève de la socialité), et la norme (qui relève de la moralité), c’est-à-dire qu’il n’admet les transgressions que si elles sont des infractions, autrement dit uniquement dans le cas où elles donnent lieu à condamnation par le groupe. Et de même, en général, tous les psychanalystes, qui, sous le nom de « Loi » (avec une majuscule), confondent le légal et le légitime, ou, si vous voulez, politesse et correction. Et cette confusion, ajouterai-je, est d’autant plus répandue que, généralement, comme vous le savez, mais pas nécessairement, une norme se socialise en loi, autrement dit, se codifie, se légalise. Mais il est clair que si la norme peut faire l’objet d’un traitement social qui la légalise,  ce n’est pas ce traitement social qui la fait norme, autrement dit, qui fonde la légitimité de nos propos - et, partant, de nos actes.

Dans ces conditions, vous comprendrez aisément qu’il ne faut pas tomber dans le piège qui consiste à accorder une importance particulière au caractère érotico-scatologique des transgressions verbales effectuées par les enfants à un certain âge de leur vie. C’est tout simplement que, par imprégnation, ils ont appris des adultes cette forme socialisée de la transgression (bien qu’ils ne sachent pas encore, évidemment qu’il s’agisse d’une transgression socialisée) propre à l’Occident judéo-chrétien. Mais sachez bien que si vous étiez des parents Esquimaux, par exemple, votre gamin traiterait sûrement son petit copain de « phoque », plutôt que de « couillon », parce que, chez les Esquimaux, le tabou linguistique porte sur la profération du nom de l’animal qui fait l’objet d’une chasse, et pas du tout, comme chez nous, sur le vocabulaire érotico-scatologique.

Et vous voyez, du même coup, à quel point les linguistes, les éducateurs ou les psychanalystes qui se sont intéressés à cette symbolisation érotico-scatologique des mots grossiers chez les enfants  se sont engagés dans une impasse absolument complète, faute, tout simplement, d’avoir défini, d’une part, le concept de correction (ou de légitimité), qui est, vous le savez maintenant, un concept moral, et, d’autre part, celui de politesse qui relève, lui, de l’arbitraire qui caractérise tout code social,  autrement dit, toute légalité. Et si je reviens, ici, sur le caractère totalement arbitraire du code social, c’est pour mieux vous faire comprendre que la norme, elle, n’a rien d’arbitraire. Sa codification, oui : elle varie, comme chacun sait, selon les époques, les lieux et les civilisations. Or, que prouve, justement, cette variation sinon que le principe de la norme est ailleurs à savoir dans la domination de soi ?

Eh bien, de cette domination, chacun de nous est, en tant qu’être libre, le seul maître. Mais quand je dis « libre », vous avez compris, je pense, qu’il ne s’agit  pas d’être libre de « faire ce que je veux » ou de « dire ce que je veux », comme le revendiquent les enfants, mais libres de « prendre sur soi », comme on disait naguère. C’est tout. Sinon, vous n’allez jamais que dans le sens le plus spontané de votre désir, dans le sens de votre pulsion ou de votre intérêt…Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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