- Jean-Luc LAMOTTE, anthropologue et essayiste - http://www.theorie-mediation.net -

1. De la littérature à la Science de l’homme

Posted By admin On 1 mai 2009 @ 17 h 32 min In Non classé | No Comments

Je vais commencer, par une rapide mise en perspective historique, dans la mesure où, dans notre monde où le lien de la culture et de l’écriture a commencé à se dénouer, on ne peut pas empêcher les Lettres de persister. Mais elles persistent dans le sens manifeste de déplacements progressifs.

Si vous envisagez le savoir français à travers les âges, vous comprenez vite que ce savoir est lié, bien évidemment, aux conditions qui sont culturellement les nôtres. Eh bien,  il faut bien prendre conscience que c’est récemment que l’on dit : « Au Moyen Age, il y a des textes français qui valaient le coup. Il y a tout de même la Chanson de Roland, etc. ». L’université médiévale ignorait complètement ces textes français, même ceux produits par Rutebeuf ou Villon. Et pourquoi le Moyen Age a-t-il délibérément écarté ces textes ? Parce que ce n’était pas du savoir, mais, comme a dit Nietzsche très joliment : c’était le « gai savoir », c’est-à-dire l’anti-savoir, le savoir contestataire, non reconnu par l’université : le savoir à l’époque, et jusqu’au XVI° siècle, c’était le latin, le français n’étant, précisément qu’un gai savoir.

Quand donc s’est opéré le premier déplacement qui a entraîné la naissance de la « littérature française» ? A la Renaissance, à l’aube des « Temps Modernes », avec Rabelais. Si Rabelais est comique, « gaulois », cochon et tout ce que vous voudrez, c’est parce qu’il réhabilitait tout simplement le gai savoir médiéval, mais en langue française. C’était une révolution absolument formidable : avant les textes français n’avaient aucun statut, désormais, ils en avaient un. Bien sûr, il y avait quelques années que cela se préparait. Il y eut une pré littérature, une « protohistoire » littéraire, si je peux dire, représentée par ceux que l’on a appelé les Grands Rhétoriqueurs,  qui rimaillaient en français et qui commençaient à essayer de placer leurs productions dans les milieux cultivés. Mais la Renaissance, c’est une bouffée d’oxygène, c’est le français tous azimuts, le gai savoir carrément promu.

Mais cette promotion du gai savoir, qu’a-t-elle donné ? Au début, ce fut une libération, avec tous les excès qui accompagnent toute libération : un véritable enthousiasme ! Cependant, petit à petit, l’enthousiasme est retombé, et ce fut la naissance de ce que l’on a appelé une « littérature », qui consistait à exprimer, en français, même les choses les plus sérieuses, les choses du temps, le savoir de l’époque. Ce n’était pas le savoir de l’université, qui continuait à s’exprimer en latin, mais un savoir para universitaire, en quelque sorte, qui se transmettait en français. Dans ces conditions, vous comprenez que textes comme ceux de Madame de La Fayette, les tragédies de Racine, ou bien les comédies de Molière étaient littéraires, au même titre que le Discours de la méthode de Descartes, les Pensées de Pascal ou l’Esprit des lois de Montesquieu. Quand on voit l’œuvre de Descartes figurer dans les manuels de littérature du XVII° siècle, on se dit : « Qu’est-ce que le Discours de la méthode peut bien faire dans la littérature » ? Eh bien, il s’y trouve, tout simplement, parce que  Descartes exprimait sa méthode en français. De même, s’agissant de Pascal. Il y a bien des choses illisibles chez lui, certainement, mais c’était de la théologie en français. Vous comprenez, alors que ce qui rendait littéraire aussi bien une tragédie de Racine que l’œuvre de Descartes, de Pascal ou de Montesquieu, c’était que ces auteurs exprimaient en français un savoir qui, depuis le Moyen Age et jusqu’au XVIII°, n’aurait intéressé personne, parce que le savoir c’était le latin. Il faut donc voir la « littérature française » comme un phénomène en marge de l’université, et presque en conflit avec elle. Si vous voulez, l’université n’était que le savoir « de droite », et la littérature, le savoir « de gauche » : cette littérature consistait à parler en « honnête homme », et non pas en vieux lecteur de grimoire, et il ne s’agissait pas d’un savoir aussi calé que celui de l’université. Vous saisissez, dans ces conditions, pourquoi les ancêtres de ces « sciences humaines », qui, chez nous, sont en train de mourir, ce sont le roman « psychologique » (« La princesse de Clèves » !), le théâtre classique, les écrivains moralistes, etc. Nous, nous voyons ces textes comme des œuvres d’art. Elles avaient certes ce caractère-là aussi, mais elles avaient surtout ce caractère particulier de représenter un savoir en rupture avec l’université de l’époque, et non seulement qui valait ce savoir de l’université, mais qui espérait bien le dépasser.

Quant s’est opéré le second déplacement qui a présidé à la naissance, non plus tant de la psychologie, mais de la sociologie ? Au XIX°, qui fut l’époque de Balzac et, surtout, du Réalisme. A partir du mouvement réaliste, les choses commencent à évoluer. La littérature devient une «Littérature à message ». A partir de ce moment-là, qui a fait, par exemple, de la sociologie ? Zola. C’est le message thèse, si j’ose dire : roman à thèse, théâtre à thèse, écrits par des penseurs (à l’université, il y avait belle lurette, à cette époque, que l’on ne pensait plus !).

Et on en arrive au troisième déplacement, c’est-à-dire au point culminant de la pensée humaniste (c’est-à-dire le cul-de-sac intégral de la littérature), à savoir Sartre : lisez ce qu’il raconte dans Situations sur la « littérature engagée ». A partir du moment où elle a été engagée, la littérature n’est qu’une arme de combat, ce n’est plus du gai savoir (c’est même affreusement triste !) et ce n’est plus de la littérature, c’est devenu autre chose (qu’il vous appartient de nommer comme vous voudrez).

« Et après Sartre, me direz-vous, que reste-t-il de la littérature française ? » Rien. C’est Byzance, c’est-à-dire le « nouveau roman », le « théâtre de l’absurde », la « nouvelle critique ». Rien ! Un jour, quelqu’un m’a demandé ce qu’il resterait de la littérature française depuis la fin de la seconde guerre (1945) à aujourd’hui. Mon premier réflexe a été, précisément, de répondre « Rien ! », puis, après avoir mûrement réfléchi, je lui ai répondu : « Peut-être Les mots de Sartre, tout de même, et Les mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar ». Avouez que cela ne fait pas beaucoup ! Il faut donc concevoir que la littérature française, à l’époque où naît la Science de l’homme est morte.

Cela ne veut pas dire qu’elle ne présente pas d’intérêt. Car, qui parlait de l’homme, précisément, jusqu’au milieu du siècle dernier ? Eh bien, la littérature. Car depuis Bacon, sont nées, à la Renaissance, comme vous le savez, ce qu’il a appelé la  philosophia naturalis d’où sont issues nos « sciences de la nature ». Quant à faire une science de l’Homme (avec une majuscule !), cette créature quasi divine, c’était exclu. Dès lors, la littérature (histoire et philosophie comprises), a rempli le rôle historique de conservatoire de l’homme (de « pré sciences humaines », en quelque sorte, le gai savoir des Temps Modernes). On me pose parfois la question : « Comment se fait-il que, après avoir fait vos humanités classiques, vous vous soyez ensuite consacré à la linguistique, puis à l’anthropologie ? ». Vous comprenez que la seule chose qui m’a intéressé dans la vie, c’est la réponse à la question : Qu’est-ce qu’un homme (avec une minuscule) ? La littérature me donnait des premières réponses, puis je me suis adonné à ce qui est, depuis la plus haute antiquité, la première véritable science de l’homme (dans la mesure où l’on pensait que le propre de l’homme c’était le langage), à savoir la grammaire, baptisée « linguistique » à l’époque où je l’enseignais, linguistique qui devait me mener, fort logiquement, à l’anthropologie. Vous voyez qu’il y a, dans mon itinéraire intellectuel, une cohérence parfaite. Je referme la parenthèse et je reviens à ma petite affaire.

Vous comprenez que quand quelqu’un vous dit « J’enseigne la littérature française » (de Rabelais à Sartre !), c’est devenu complètement ringard (c’est bon pour le musée) et, surtout, comment voulez-vous mettre tout cela dans le même panier ? C’est absurde !

D’autre part, il faut bien voir que les textes que nous continuons à appeler « littéraires » relèvent d’une masse de déterminismes. C’est cela que je reproche aux professeurs de littérature de mon époque, c’est qu’au lieu de déconstruire le texte, ils le prenaient globalement (c’était la fameuse « explication de texte »), alors qu’il aurait dû y avoir des spécialistes différents qui en auraient traité avec des méthodes distinctes : il y a, en effet, dans le texte littéraire du travail pour le sociologue, le psychanalyste, l’historien, le psychologue, le linguiste, l’historien etc. A un seul texte littéraire, quel qu’il soit, il y a de quoi se consacrer une année entière, année qui serait plus instructive que l’examen, plus ou moins intuitif, d’une série  de « morceaux choisis ». Mais il est vrai qu’un tel enseignement requerrait, de la part du professeur de Littérature française, une somme de connaissances et un pouvoir de synthèse assez rare ! Vous pouvez me croire, c’est ce que j’ai essayé de pratiquer dans mon enseignement (supérieur, il est vrai). Mais, croyez-moi, je ne le regrette pas : j’ai l’immodestie de penser que j’ai passionné mes étudiants de Licence en leur expliquant… « Le lièvre et la tortue » ! Je ne cessais pas de leur apprendre à lire, mais en chaussant d’autres lunettes (déjà !). C’est pourquoi j’ai toujours pensé, et continue à penser que la question des programmes et des horaires n’a aucun intérêt (c’est de la cuisine). Les contenus, d’une manière générale, n’ont que peu de rapport avec la formation de l’esprit. Ce qui compte, ce sont les lunettes, c’est-à-dire ce que certains appellent la méthode. Voilà pourquoi je pense que le texte littéraire ne peut être fructueusement abordé que dans l’enseignement supérieur.

Faut-il, pour autant, supprimer l’enseignement de la Littérature française dans notre enseignement secondaire, comme certains, non sans de bons arguments, vont jusqu’à le souhaiter ? Je répondrai : « non », pour la simple raison que, à moins d’être un barbare, on ne brûle pas ses archives. A ce compte, il faudrait aussi brûler tous nos musées ! Mais un musée, cela se parcourt, quitte à ménager quelques haltes devant certaines œuvres choisies. Je pourrais prendre une autre image : celle du métropolitain. Vous montez dans la rame et vous parcourez la ligne, quitte à vous arrêter à quelques stations. Prenez encore ces petits trains touristiques qui vous font faire le tour du coeur « historique » d’une cité, en marquant un temps d’arrêt devant tel ou tel monument. Vous allez rire, mais quand j’arrive dans une ville que je ne connais pas, j’emprunte volontiers ces petits trains touristiques, quitte à revenir visiter tel ou tel monument qui m’a plus particulièrement intéressé. Autrement dit, ce que doivent proposer les enseignants de Littérature française, en fin de secondaire, c’est, au fond,  un tour d’horizon. Mais ce tour d’horizon pourrait être proposé aussi bien par le prof de gym, pourquoi pas, s’il  a le goût de la chose, sait lire un Guide Michelin de la Littérature et intéresser ses élèves !

Cela dit, j’ai assez vite compris, en même temps que les « sciences humaines » enseignées dans nos « Facultés de Lettres et sciences humaines » (c’est le « et », ici, qui est ici significatif), étaient toujours, et encore, de la littérature, bien qu’elles se soient détachées, peu après mes études, de la Licence de Philosophie. Il paraît que ces « sciences humaines », enseignées, jusqu’à hier, dans nos Facultés de Lettres avaient un objet : l’homme avec une minuscule, et non plus une majuscule, comme c’était le cas dans un humanisme qui n’en finit pas de mourir. Et c’est vrai. Mais comment ces littéraires spécialistes de « sciences humaines » s’en tiraient ? En décorant l’homme pour essayer d’en faire un objet qui paraisse scientifique. Ils ont pris de la science, non pas son exigence de formalisation, mais son langage et son apparence, ni plus ni moins. Ainsi, certains psychologues, se baptisant « neuropsychologues », se sont mis à porter des blouses blanches, à mesurer, à informatiser, etc. ont leurs laboratoires, mesurent,  informatisent, etc. Or, dans leurs « labos », il est certain que l’on tentait bien de vérifier des « données », mais des données qui n’étaient jamais définies ! Les sociologues, quant à eux, se sont mis à faire des statistiques ! Mais, n’ayant pas, eux non plus, de modèle sous-jacent aux phénomènes qu’ils décrivaient, ils ne pouvaient, bien évidemment, que les décrire (et non les expliquer). Ils décrivaient avec des chiffres (tout de même ça fait plus savant). Mais la statistique, c’est comme l’informatique. Si les données que l’on confie à l’ordinateur sont idiotes, et bien l’ordinateur va traiter ces idioties (l’ordinateur est près à traiter n’importe quoi). Pour les statistiques, c’est du pareil au même : à question idiote, réponse idiote.

Bref, n’ayant pris de la science que l’apparence, c’est-à-dire l’informatique, les statistiques ou le laboratoire, l’objet « homme » (avec une minuscule) est ressorti  de là aussi vierge qu’il y était entré. Si bien que ces « sciences humaines » n’avaient absolument rien à voir avec la science, sinon des dehors flatteurs qui témoignent simplement de la prétention de littéraires qui n’ont pas été capables de construire scientifiquement leur objet.

Restait un franc-tireur, Edgar Morin,  qui, à l’époque, faisait ses choux gras de son concept de complexité. Je ne dis pas qu’il est sot, loin de là, mais il pense qu’il faut faire table rase de tout le passé : « Le paradigme perdu est définitivement perdu, mais moi, je vais tout inventer ! ». Résultat, il ne dit rien ! Donc, il se réfugie, comme tous les littéraires, derrière la complexité de l’homme. « Etudier le phosphore, d’accord ! Analyser des veaux, c’est déjà moins facile, mais, comparé à un homme, un veau, c’est tout de même plus simple. Quant à l’homme, c’est tellement plus compliqué, plus subtil, plus fin ! ».

J’en étais là de mon parcours lorsque j’ai eu, il y a une vingtaine d’années, la chance inouïe de rencontrer Jean Gagnepain, [1] et de faire partie de ses disciples. J’ai vite compris, à son contact, que prêcher un savoir véritablement scientifique sur l’homme supposait, que l’on abatte les principaux obstacles à l’avènement de ce nouveau savoir, à commencer par ces fameuses « Facultés de Lettres et sciences humaines ». En effet, si, par exemple, vous vous reportez à la Renaissance, vous pouvez constater que l’humanisme n’a pu l’emporter que lorsque, sous les coups de Rabelais et consorts, le verrou de la Sorbonne a sauté. Mais, à l’époque, les « Sorbonicoles » d’hier, exactement comme ceux d’aujourd’hui, cherchaient à se réformer, à s’adapter. Mais il y en avait d’autres, plus lucides qui avaient compris que toute réforme était d’avance condamnée : il n’y avait qu’à faire autre chose. Voilà exactement ce qu’avait saisi Jean Gagnepain… Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre [2].


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