- Jean-Luc LAMOTTE, anthropologue et essayiste - http://www.theorie-mediation.net -

18. Personne et personnages

Posted By admin On 22 novembre 2009 @ 18 h 13 min In Non classé | No Comments

Il ne faut pas confondre la personne comme processus avec les divers personnages que nous sommes amenés à incarner dans la vie sociale et que nous créons nous-mêmes. La personne, c’est cette faculté d’être, dont nous avons parlé la dernière fois, qui nous permet dialectiquement d’échapper à l’animalité pour fabriquer, socialement, du personnage.

Mais il arrive que certains finissent par coïncider avec le personnage qu’ils ont eux-mêmes créé, en perdant carrément conscience que ce sont eux qui l’ont créé : c’est ce que l’on appelle le conformisme. Et c’est par quelques réflexions sur ce concept que je souhaiterais aborder la question qui nous occupe.

Mais auparavant, je voudrais absolument vous mettre en garde contre une quasi imposture dont sont en train de se rendre coupables Marcel Gauchet et Jean-Claude Quentel en faisant paraître, cette semaine, aux Presses Universitaires de Rennes (et sous leur direction conjointe) un ouvrage (apparemment collectif) portant le titre suivant «Histoire du sujet et théorie de la personne, La rencontre Marcel Gauchet-Jean Gagnepain». L’équivoque (le double sens) étant, comme on sait, une des pratiques, d’ailleurs parmi les plus éculées, utilisée par les escrocs, je me dois de réagir énergiquement au libellé de ce titre, en portant à votre connaissance que, bien que pressé jusqu’à l’indécence par Marcel Gauchet, le Maître a toujours refusé de «rencontrer» ledit sieur Gauchet! Dont acte. Cela dit, revenons à nos moutons.

On dit souvent : «l’habit fait le moine», et combien de gens, en effet, se prennent pour ce dont ils ont l’air ! C’est un phénomène que l’on retrouve un peu partout : le conformiste possède une espèce de disposition d’esprit qui le pousse, pour devenir «quelqu’un», par exemple, à multiplier ses appartenances. La multiplication des appartenances est typique dans le milieu universitaire que je connais le moins mal : plus le type est nul, moins il a à dire, plus il appartient à des sociétés savantes, participe à des congrès, à des colloques, etc. A ce moment-là, on est «in» ou « branché», on est «dans le coup», c’est-à-dire que l’on est reconnu, adopté. Autrement dit, vous comprenez combien ce conformisme suppose un besoin d’être aimé. C’est affreux! Cela témoigne d’une faiblesse radicale et fondamentale, d’un besoin de l’estime de l’autre, de faire partie de quelque chose. Ce n’est ni «de droite» ni «de gauche» : il y a ceux qui sont «in» par le fait qu’ils sont reconnus, par exemple, comme des gens bien élevés, c’est-à-dire comme appartenant à la «bonne société», et puis il y a ceux qui sont «in» en se mettant un anneau dans les trous de nez. C’est ce qui fait, encore le parisianisme, l’«intelligentsia», autrement dit une classe d’intellectuels (mais le fait que ce soit une «classe» rejette d’emblée toute intelligence : dès le départ, c’est fichu!). Cela ne veut pas dire que je ne crois qu’aux ermites, mais je crois aux gens capables de se détacher de ce qu’ils sont, ou, plus exactement, de ce qu’ils semblent être, parce que, les trois-quarts du temps, il n’y a plus que les plumes: il n’y a plus de paon à l’intérieur!

Il y a plus grave, parce que plus lourd de conséquence. Lorsque vous entrez dans le savoir avec la plus grande honnêteté, vous dites : «Je m’y mets, je fais une thèse et je vais contribuer à l’évolution du savoir dans ma spécialité. Je vais apporter ma pierre à l’édifice». D’accord, mais il n’y a pas d’édifice, sinon celui que vous reconnaissez comme tel. Mais alors, vous ne pouvez être que d’un affreux conservatisme, même si vous votez à gauche, parce que vous faites allégeance au savoir reconnu, tout simplement parce que ce que vous souhaitez n’est pas «être», c’est-à-dire émerger à la personne, mais entrer dans une lignée pour être confirmé par les autres. Attention ! Il ne s’agit pas de se dire : «du moment que je suis rejeté, je suis le meilleur». La question n’est pas là. Mais il s’agit de faire sur vous-même l’effort qui s’impose pour devenir véritablement «quelqu’un». Il s’agit, finalement d’accepter de se mettre mal avec tout le monde, quitte, en fin de compte, à avoir raison. «L’essentiel, comme disait Maurras, c’est d’avoir raison». Dame, oui !

Bref, on en arrive à la fatuité, ou la vanité, dont La Fontaine disait que les Espagnols faisaient notre spécialité. Eh bien cette fatuité, cette sorte de connerie sociale qui est celle du conformiste, se manifeste par une sensibilité très particulière d’âme souffrante à la flatterie, aux titres, aux décorations, etc. Le fat a toujours besoin du jugement de l’autre pour savoir ce qu’il est : c’est ce qui fait qu’il y a des gens qui n’ont jamais fini de passer des examens, de faire des thèses… Voulez-vous donc être jugé toute votre vie ? Mais enfin, mes pauvres enfants, quand serez-vous votre maître, c’est-à-dire quand serez-vous capable de vous juger tout seul, sans attendre que l’autre vous fasse l’indulgence de vous dire : «C’est très bien» ? C’est à des gosses que l’on dit cela, pas à des adultes ! Je vous en supplie, ne sombrez jamais dans ce genre de connerie-là : il y a là un manque total d’auto-jugement, un manque de personne. On a pris pour personne les personnages que les relations que nous pouvons établir nous permettent justement d’établir. Bref, il ne faut jamais être dupe de soi-même. Voilà l’élégance dont je vous parlais à propos de la formation du citoyen.

Alors certains disent que c’est de l’hypocrisie. Absolument ! Nous sommes tous des hypocrites, au sens du grec «hupokritès », qui veut dit «acteur». Le personnage social, c’est l’hypocrisie du sujet biologique que nous restons : il le masque, si bien que, socialement, on peut définir la personne comme l’hypocrisie du sujet, et c’est ce qui explique que la personne ne meurt jamais avec notre corps biologique. Méfiez-vous, si je disparais : je pourrais bien revenir, un jour ou l’autre, rien que pour vous empêcher un peu de roupiller. Au nom de quoi, par conséquent, se plaindre d’un prétendu défaut qui nous définit comme personne et nous permet de passer contrat avec l’autre ?… Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre [1].

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