juil 30

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Aujourd’hui, c’est par une définition que je commencerai, celle de la langue comme lieu de la contradiction dialectique de l’appropriation et de l’échange linguistiques, afin de bien marquer, d’entrée de jeu, le changement complet de perspective qu’il nous faut opérer par rapport à ce que je vous ai dit lorsque j’ai tenté d’apporter une réponse à la question « Qu’est-ce que penser ? ». Nous passons, en effet, de l’analyse de ce qui, dans le langage relève de certains processus cognitifs (totalement implicites) que nous avons étudiés, à ce qui, en lui, relève entièrement de la sociologie, c’est-à-dire de la contradiction permanente (et tout aussi implicite) de la divergence et de la convergence (que désormais vous connaissez bien) constitutive de la personne. J’ajouterai que cette différence entre langage et langue, personne ne la fait. Et pourtant, l’anthropologie de Jean Gagnepain a prouvé que les deux plans de rationalité (rationalité verbale et rationalité sociale) étaient, cliniquement, tout à fait autonomes.

Je commencerai par illustrer cette opposition dialectique en partant de l’existence des langues. Rappelez-vous : pourquoi, vous disais-je, alors que tous les dauphins du globe parlent le « delphinien », si l’on peut dire, tous les hommes ne parlent-ils pas l’ « anthropien » ? Tout simplement parce que les dauphins - comme tous les autres animaux - cherchent à « communiquer » entre eux, tandis que ce qui caractérise l’homme, c’est précisément le refus de ce que l’on appelle, en langage courant,… la « communication » ! Il faut comprendre, en effet, qu’il n’y a homme qu’à partir du moment où il dit à l’autre : « Je ne suis pas toi », c’est-à-dire, vous le savez, que nous commençons par creuser nous-même un fossé entre nous et notre voisin, fossé qu’il nous faut bien, ensuite, combler, sous peine de rester condamnés à l’idiotisme, au sens étymologique du terme (l’idiotès, en grec ancien, est celui qui reste enfermé dans sa singularité). Autrement dit, il nous faut en permanence nous traduire, traduction qu’il faut tenir pour modèle de toute véritable communication.

Cela dit, si vous admettez cette  opposition dialectique de la divergence et de la convergence, que peut-on bien appeler « une » langue ? N’allons pas chercher bien loin un exemple.

Ce soir, nous sommes censés nous exprimer dans une même langue que nous sommes convenus d’appeler « le français », c’est-à-dire que nous utilisons un certain parler et que nous nous référons à une certaine doxa, c’est-à-dire à un certain savoir (au sens le plus extensif du terme) les deux étant indissociablement liés (exactement comme le sont, s’agissant du signe, le signifiant et le signifié). Je commencerai cependant par les distinguer pour la commodité de l’analyse.

En ce qui concerne le parler, il est clair qu’il n’a rien d’homogène, mais qu’il constitue un ensemble hétérogène dans les trois dimensions de notre « situation au monde », c’est-à-dire à la fois dans le temps, dans l’espace et dans le milieu (au sens social du terme, bien entendu).

Dans le temps, il est évident que le parler que nous utilisons aujourd’hui pour nous exprimer n’est plus celui de Molière, ni, à plus forte raison, celui de Montaigne, et encore moins celui dont on usait au Moyen Age. Et il n’est certainement pas, non plus,  le parler français dans lequel, demain, s’exprimeront vos enfants.

Dans l’espace, d’autre part, il est aisé de constater que notre français est plein non seulement d’anglicismes, comme on l’a assez remarqué, mais aussi d’emprunts faits à de nombreux autres parlers que l’anglais : l’arabe, l’espagnol, l’italien, par exemple, sans même mentionner le latin et le grec, baptisés « langues mortes », mais qui, chez nous, n’en restent pas moins extrêmement vivaces : à preuve, en français, il n’y a pas moyen de dériver sans parler grec et latin (cheval, équestre et hippique) !

Socialement, enfin, on voit toute la différence existant entre le français d’un académicien qui, s’adressant à une dame du monde, la salue d’un : « Mes hommages, chère madame », et celui du voyou qui la gratifiera d’un « Salut, la môme ! », ou, encore, entre le parler de tel qui « se rend chez le coiffeur » et celui de tel autre qui « va au coiffeur », et ainsi de suite (les exemples ne manquent pas !).

Cela dit, parler ne suffit pas encore pour dialoguer. En permanence, l’interlocution (qu’il ne faut pas confondre avec la locution) se réfère à un patrimoine constitué, d’idées reçues, d’opinions, de lectures journalistiques, scientifiques, littéraires, etc., patrimoine, lui aussi, parfaitement hétérogène dans le temps, l’espace et le milieu (c’est-à-dire variant pour chacun d’entre nous en fonction de son éducation, bien sûr, mais aussi de son métier, de ses curiosités, etc.) : voilà la doxa. Autrement dit, si je prononce, par exemple, le mot « structure », chacun d’entre vous interprétera spontanément ce mot d’une manière différente selon qu’il aura, ou non, reçu une formation en linguistique, en architecture, en physique atomique, etc. Cela signifie que, lorsque nous dialoguons en français, nous ne créons pas spontanément du savoir. Au mieux, nous contribuons à un savoir, mais, dans la plupart des cas, nous citons ou récitons ou, encore, célébrons (cela c’est la « littérature ») un savoir déjà utilisé, savoir que, de manière tout à fait significative, les Anglais appellent lore (qui a servi à former le mot « folklore »), et que les Allemands appelle Lehre (c’est-à-dire le savoir transmis par enseignement). Certains, chez nous, ont parlé de « mentalité », et d’autres de « civilisation », comme nos professeurs de langues qui, s’étant naguère aperçus que s’exprimer dans une langue n’était pas seulement la parler, mais encore dialoguer, se sont baptisés « professeurs de langues et civilisations ». L’intention était loin d’être blâmable, certes, mais la naïveté était bien grande qui consistait à mettre le parler d’un côté, et la doxa  de l’autre, laissant penser qu’il y a là deux réalités différentes qu’il s’agirait de mettre en rapport (quel rapport, au juste ?). Les deux, comme je vous l’ai dit, sont absolument indissociables.

Cela dit, nous avons bien le droit d’employer le mot « langue » au singulier, à condition d’y voir une entité politique, c’est-à-dire une entité résultant de la permanente réduction de l’écart existant entre la tendance à l’appropriation singulière d’un parler et d’une doxa (que cette appropriation soit celle de deux interlocuteurs, d’un petit groupe ou d’une vaste communauté, peu importe) et le partage de ce parler et de cette doxa, leur échange, leur mise en commun, autrement dit leur communication, au sens propre. Cette réduction politique, si vous voulez, est celle de l’écart entre l’idiotisme du schizophrène et le consentement du paranoïaque à toute parole émanant de son interlocuteur, quels que soient les propos qu’il tient, écart, donc, entre l’hétérogénéité absolue et l’homogénéité tout aussi absolue. Mais ce qu’il faut bien voir, ici, c’est que ces deux pôles, sauf blocage pathologique sur l’un des deux, existent en permanence chez tout sujet parlant dans le phénomène de la communication verbale. L’espace social de l’interlocution est un permanent va-et-vient entre ces deux pôles.

S’explique, du même coup, le fait que toute langue se trouve soumise aux deux « visées » politiques antagonistes (le conservatisme et le progressisme), qui tentent de résoudre la dialectique de la divergence et de la convergence, soit dans le sens de la convergence, soit dans le sens de la divergence.

D’un côté, on réduit l’hétérogénéité temporelle, spatiale et sociale des parlers et des savoirs dans le sens de l’homogénéité, en imposant une langue dans laquelle seuls quelques-uns s’expriment : chez nous, ce sont les habitants de l’Ile-de-France, voire, les Parisiens (« Il n’est bon bec que de Paris » disait déjà Villon). Et cette réduction se fait aux dépens de toutes les divergences internes, de quelque origine qu’elles soient, et c’est ainsi que le provençal ou le breton, par exemple, se trouvent exclus comme « patois ». Voilà la politique conservatrice, sinon réactionnaire (qu’elle soit de droite ou de gauche : pensez à Jules Ferry !), et comme on nie la variété des parlers et des savoirs, on peut dire : « Voilà le français ! ». Cette politique, bien sûr, ne peut jamais arriver à la pureté parfaite, puisque nous avons vu que s’exprimer dans une langue supposait l’appropriation singulière que nous faisons du signe, donc de la divergence : c’est une pureté de chat de gouttière ! On tente, néanmoins, d’ « arrêter », au sens quasi juridique du terme, un parler et une « littérature », ce qui donnait hier, chez nous, le dictionnaire de l’Académie française, la  Grammaire du bon usage de Grévisse, ainsi que, de mon temps, le fameux « Lagarde et Michard », véritables institutions destinées à nous donner l’illusion d’une homogénéité interne du français.

De son côté, que fait la politique progressiste (qu’elle soit de droite ou de gauche) ? Exactement l’inverse : elle prône une extension dans le temps, l’espace et le milieu du statut de langue à tous les parlers et à tous les savoirs. Cette fois, c’est Babel : en poussant à la limite, il y aurait autant de langues que d’individus. Non seulement on étudierait le « parler marseillais », pour reprendre le titre d’un ouvrage que vous devez connaître, mais on verrait des universitaires faire des thèses sur la langue du Marseillais vivant de la pêche, habitant près du Vieux Port et âgé de soixante ans ! En réalité, de même que la politique conservatrice est bien obligée de tolérer certaines divergences, la politique progressiste ne saurait jamais faire valoir ses revendications au point que chacun puisse avoir sa langue et que sa langue puisse toujours être reconnue… Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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mai 09

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Nous nous heurtons, d’entrée de jeu, à une très grosse difficulté, qui réside dans la distinction qu’il convient d’établir soigneusement entre, d’un côté, le langage proprement dit, c’est-à-dire les processus cognitifs propres à la locution, et, d’un autre côté, les langues innombrables et arbitrairement codifiées par toutes les sociétés, à tel ou tel moment de leur histoire, langues qui président à l’interlocution. J’insiste sur le fait pour bien vous mettre en garde, car nous rencontrons là un réel obstacle, dans la mesure où les processus que nous nous allons essayer de traquer en deçà des langues, ne se manifestent qu’investis dans des usages codifiés en nombre quasiment incalculable. Qu’il soit bien entendu que lorsqu’un Anglais dit « water » quand le Français dit « eau », il y a, certes, une différence manifeste de vocabulaire - différence qui relève, elle, de la sociologie (plus exactement de la sociolinguistique). Il faut toutefois concevoir que l’un comme l’autre témoignent de la même capacité de signe. Vous voyez alors d’où vient la difficulté : il faut prendre garde de ne pas imputer au signe ce qui revient à son usage, et, pour cela, parvenir à mettre entre parenthèses, mentalement, tout ce qui fait que « water » et « eau » sont, sociologiquement, des mots appartenant à deux langues différentes. Il faut reconnaître que cette mise entre parenthèses de la langue est très délicate à opérer !

Cela dit, partons, pour la préciser, de la définition traditionnelle du signe comme association de son et de sens. Nous savons, aujourd’hui, que cette définition est tout à fait insuffisante : depuis le début du XX° siècle, en effet, très exactement depuis les travaux de Ferdinand de Saussure, nous savons que ce son et ce sens s’analysent réciproquement, c’est-à-dire que l’on ne peut découper l’une des deux faces du signe sans automatiquement découper l’autre. Pour vous donner une image qui vous aidera à comprendre le phénomène, écrivez, par exemple, sur un morceau de carton le mot « maintenant », et, armés d’une paire de ciseaux, coupez ce mot après la syllabe « main » : vous aurez, d’un côté, un mot, qui s’opposera, dans un système comme celui du français, à « tête », « pied », « jambe », etc., et, d’un autre côté, un autre mot qui opposera « tenant », à « lâchant », « tiendra », etc. Voilà ce que Saussure appelle la réciprocité des deux « faces » du signe linguistique, que l’on a baptisées, à sa suite, le « signifiant » (au niveau du son) et le « signifié » (au niveau du sens). Prenez encore la syllabe « main » et remplacez l’initiale de son signifiant par « p » ou par « b », il est bien évident que, dans le système du français, les signifiants « main », « pain » et « bain » auront des signifiés tout à fait différents. Et il en va ainsi pour toutes les langues qui, ont chacune, certes, leur propre grille d’analyse du son et du sens, mais dont les unités signifiantes ont toutes en commun de posséder cette bifacialité qui fait qu’ils sont toujours du son analysé par du sens et du sens analysé par du son (c’est ce qui définit, en termes saussuriens, l’ « immanence du signe »).

Mais il y a plus : ce qui caractérise toutes les unités linguistiques, quelle que soit la langue que l’on considère, c’est aussi la biaxialité qui régit leurs oppositions mutuelles ainsi que leurs combinaisons. Bien sûr, là encore, je serai extrêmement schématique, et pour vous faire entrevoir la chose, je prendrai l’exemple du son produit par un instrument de musique. Il y a, en réalité, deux façons de définir une note de musique : si j’appuie, par exemple, sur la touche « sol » d’un clavier de piano, la note que je perçois ne se définit que par rapport à d’autres notes qui auraient pu être à sa place et qui n’y sont point. Au fond, la note n’est qu’un degré dans une certaine échelle verticale, échelle que l’on appelle une « gamme ». Mais la note possède aussi une valeur relative d’écart par rapport à celles qui la précèdent où la suivent, et c’est ce qui rend possible ce que l’on appelle la « mélodie ». Tout son musical se trouve donc à l’interférence d’une gamme et d’une mélodie, ou, si vous voulez, d’une opposition et d’un contraste, d’un axe vertical et d’un axe analyse horizontal. Autrement dit, pas de mélodie sans gamme, et pas de gamme sans mélodie !

Eh bien, cette double et réciproque projection d’un axe sur l’autre est le propre de toutes nos énonciations, quelle que soit la langue que nous pratiquons. Il y a toujours, au fond, ce que l’analyse grammaticale et logique nous apprenait, non sans bon sens, à savoir que les éléments d’un énoncé avaient une « nature » - disons une identité (axe vertical) -, et une « fonction » (axe horizontal), c’est-à-dire que ces deux axes contribuent, chacun pour leur part (et il faut ajouter « ensemble »), au fonctionnement de l’énoncé (je laisse de côté, pour simplifier, la grande innovation des successeurs de Saussure qui fut d’étendre cette idée de fonction au vocabulaire lui-même). Soit, par exemple, l’unité « pain » (il faut faire, ici, complètement abstraction de la graphie, et s’imaginer que nous avons l’équivalent de la note « sol ») : « pain » n’existe, comme unité verbale, que parce que je peux dire « le pain » ou « il peint », ce qui me permet de classer la première unité dans la gamme des substantifs (gamme dans laquelle, lexicalement, « pain » s’opposera à « biscotte », « brioche », etc.), et de classer la seconde dans la gamme des verbes (gamme dans laquelle, lexicalement, « peindre » s’opposera à « colorier », barbouiller », etc.). Mais, réciproquement, si je n’avais pas la gamme, c’est-à-dire un principe de classement, je ne pourrais pas agencer ces deux unités comme je l’ai fait. Pas de classement, donc, sans agencement, pas d’agencement sans classement, ou, si vous préférez, pas d’analyse sur l’un des deux axes sans une analyse sur l’autre, c’est-à-dire que les deux axes s’analysent réciproquement, exactement comme les deux faces. Voilà la première contribution de Jean Gagnepain à la connaissance du langage, sur la base de la clinique aphasiologique.

Je tiens à préciser que c’est du Moyen Age que date la vieille analyse que beaucoup d’entre vous ont peut-être pratiquée à l’école, moi en tout cas : analyser une phrase, c’était isoler les éléments, bien entendu, en définissant leur « nature » et puis leur « fonction ». La « nature » cela voulait dire « ce qui définissait ». La fonction, c’était le rapport. Mais d’autre part, qu’on ait gardé cette opposition de nature et de fonction, voilà ce qui a fait rigoler tous les linguistes « modernes ». Eh bien ce sont les linguistes modernes qui sont des sots, parce que l’on avait conservé quelque chose qui était important, c’est-à-dire une opposition axialisée entre précisément une classification des identités et, de l’autre côté, un dénombrement des unités. Donc, l’analyse grammaticale, qui nous vient en droite ligne d’Aristote, a été conservée par les grammairiens qui n’en ont pas rougi, jusqu’à l’apparition de nos « professeurs des écoles ». Les anciens instituteurs nous ont peut-être enquiquinés dans l’enseignement primaire, mais ils nous ont au moins appris cela. Et ce n’était pas rien ! (Il est vrai qu’ils ne pouvaient pas nous dire un mot de la projectivité des axes)

Bifacialité et biaxialité, voilà ce qui définit ce que l’on appelle la structure du langage, structure qu’il faut concevoir comme un système purement formel, sans aucun contenu : les faces et les axes n’ont d’existence que purement virtuelle. Cela n’empêche pas, bien entendu, l’existence de leur analyse réciproque, analyse réciproque prouvée par les résultats de la clinique aphasiologique.

Mais c’est cette même clinique qui a conduit Jean Gagnepain, non seulement à mettre en lumière la biaxialité propre aux processus langagiers, ce qui était déjà franchir un pas fantastique par rapport à Saussure, mais encore à poser, dans les années 1960-1970, l’hypothèse (depuis scientifiquement vérifiée) de l’intervention, dans la mise en œuvre du signe, d’un troisième processus : un processus dialectique. De quoi s’agit-il ?

Il est bien entendu que les unités signifiantes du langage, à n’en rester qu’à leur structure virtuelle, ne sauraient être autre chose qu’un simple « pour-dire ». Car parler, c’est toujours parler de quelque chose, autrement dit, si, dans un premier temps (premier au sens logique et non chronologique) nous décollons de nos représentations perceptives, accédant ainsi à la structure, nous réinvestissons, ensuite, cette structure dans l’univers des « choses », c’est-à-dire, au fond, dans le monde à dire. En d’autres mots, la structure est médiation implicite (« inconsciente », si vous voulez) entre le percept et le concept : concevoir (conceptualiser, disent certains) c’est, au-delà de nos représentations, nous faire des idées sur les choses, mettre en rapport ces idées, et, donc, les systématiser. Jean Gagnepain appelle grammaire cette structure formelle du signe (sa bifacialité et sa biaxialité) et rhéthorique, le réinvestissement de cette structure qui nous permet d’élaborer du concept.

Il y a trois précisions très importantes à apporter à cette rapide présentation.

La première est que si, dans le modèle du signe élaboré par Saussure, le concept est extérieur au signe, dans le modèle élaboré par Jean Gagnepain, le concept fait partie intégrante du signe : il est le résultat de cette médiation implicite de la structure dans la conjoncture, autrement dit, il est le produit du réinvestissement de la structure dans l’univers des choses à dire, tout en ne cessant pas de participer au signe.

La seconde importante précision est que, jamais ce réinvestissement n’est tel que le concept puisse adhérer totalement à la chose (le mot « chien » ne mord pas !), et c’est ce qui définit la polysémie des unités signifiantes (« Je lui garde un chien de sa chienne »). Prenez, encore, par exemple, le mot « pied » : il possède une pluralité de significations dont un dictionnaire de la langue française peut bien essayer de faire le tour (« le pied humain », « le pied de table », « le pied d’une montagne », « le pied de nez », etc.). Et il en va de même de tous nos énoncés. Si je dis : « Ernestine sent la lavande », est-ce que je veux dire qu’Ernestine respire un bouquet de fleurs de lavande, ou bien qu’elle s’est parfumée à l’eau de lavande ? Bien sûr, mes trois exemples sont extrêmement simplistes, mais ils suffiront, je l’espère, à vous faire apparaître que ce que l’on appelle « les mots » ne sont absolument pas des étiquettes susceptibles de coller aux choses : malgré tous les efforts désespérés que nous pourrons fournir pour tenter de réduire cette polysémie, qui définit leur fondamentale impropriété, en vue d’atteindre une transparence absolue des mots, il restera toujours entre les mots et les choses du « jeu » (comme on parle, par exemple, du jeu existant entre deux pièces de bois ou entre deux rouages d’un mécanisme), et heureusement, car c’est ce jeu qui, précisément, nous permet de penser. Vous voyez, ainsi, que penser, c’est exploiter (certes, avec plus ou moins de bonheur !) ce jeu irréductible et permanent qui existe entre le langage dont nous avons la faculté et ce que nous baptisons parfois, commodément, le « réel ».

Je vous rappelle, enfin, que ce « jeu », dont je viens de vous parler peut être plus ou moins important. Ce jeu est maximum lorsque nous tendons à plier le monde à dire aux mots que nous avons pour le dire, il est minimum lorsque nous tendons à plier nos mots à ce même monde à dire. Dans un cas, vous avez ce dialogue à la manière de Raymond Devos : «- La mer est démontée - Eh bien, il faut la remonter ! », dans l’autre cas, on parlera d’acide nitrique, sulfurique ou chlorhydrique, par exemple, formulations qui essaient de « coller », le plus possible, à ce que nous pensons être la réalité. Autrement dit, le réinvestissement que nous faisons dans le « réel » de la structure verbale est soumis aux deux « visées » antagonistes que vous connaissez bien : la visée que Jean Gagnepain appelle, l’une, mythique, l’autre, scientifique, et vous voyez, déjà, que mythe et science sont aussi rationnels l’un que l’autre, dans la mesure où ils relèvent tous deux de la même faculté de concevoir, autrement dit qu’ils sont le produit d’un même processus, qui est celui-là même de la rationalité verbale.

Si vous admettez ce modèle médiationniste de la rationalité verbale, précisément, que je viens très rapidement d’esquisser, d’importantes questions vont recevoir un début de réponse, à commencer par celle, fameuse, d’un prétendu « langage animal ». J’ai vu, dernièrement, dans une grande librairie de notre ville, exposé en bonne place, un livre paru récemment et dont le titre a attiré mon regard : « Les animaux pensent-ils ? ». Inutile de vous dire que je n’ai même pas feuilleté le bouquin. La réponse à cette question saugrenue est « Non ! », bien entendu, puisque les animaux ne possèdent pas cette faculté de rationalité verbale qui appartient en propre à l’homme. Cela ne veut pas dire, bien sûr, que les animaux n’émettent pas de messages, et par des moyens plus ou moins complexes, voire extrêmement sophistiqués (même si on est loin de les connaître tous), mais il faut s’y faire, les animaux sont des bêtes !

En réalité, d’une manière générale, ce qui fait aujourd’hui écran et nous empêche souvent de voir ce qui distingue l’animal de l’homme, c’est l’existence de l’étho-logie, c’est-à-dire de la science des « mœurs » animales, alors que l’animal ressortit dans sa totalité à la biologie animale (tout comme il y a la biologie végétale), et, s’agissant de ses « mœurs », à la zoologie (tout comme il y a la botanique). Oser faire une « science des mœurs animales », c’est faire la resucée d’une vieille sociologie évolutionniste qui dit que, chez l’animal, il y a quelque chose de l’homme, autrement dit qu’il n’y a pas de seuil différentiel de l’humain, ce qui, scientifiquement, n’a jamais été prouvé. En revanche, ce qui est en passe d’être prouvé, à l’heure actuelle, grâce aux recherches cliniques conduites par Jean Gagnepain, c’est que s’il y a bien du singe dans l’homme, ici encore, il n’y a pas d’homme dans le singe ! A ce compte, il faut bien admettre que l’éthologie, au point où elle en est restée, est une science sans objet qui ne saurait aboutir qu’à la résurgence de la fable, c’est-à-dire qu’au lieu de se servir de l’étude de l’animal (de la biologie animale et de la zoologie) pour étudier les fonctions naturelles que nous avons en commun avec lui (en particulier la mémoire, certains modes de communication par contagion, signaux, etc.) et surtout ce qui nous distingue de lui, la grande majorité des éthologues ne s’intéressent à l’animal que pour le rapporter à nous, ce qui ne nous apprend rien sur l’homme, puisque, de toute façon, ce que fait l’animal, comme nous allons le voir tout de suite, il le fait autrement que l’homme.

Toute éthologie étant, donc, mise de côté, il est absolument certain, néanmoins, que l’étude de l’animal présente un intérêt réel pour le spécialiste des sciences humaines dans la mesure où elle lui permet d’expliquer, à l’état libre (à l’état parfois dit « sauvage »), ce qui, chez l’homme, fonctionne aussi, mais toujours encadré par de la culture, à savoir des processus naturels dont il dispose comme l’animal, et notamment la capacité de percept. Mais de cette capacité-là, l’homme fait autre chose. Vous voyez, du même coup, tout l’intérêt qu’il y aurait à s’intéresser aux Koko, Washoe, Viki et autres singes anthropoïdes, à condition de prendre quelques précautions, notamment lorsque l’on compare leur comportement prétendu « langagier » à celui d’un enfant. Car, si les résultats des tests proposés à l’enfant et au singe sont souvent voisins, l’un et l’autre ne sont pas du tout dans la même situation, dans la mesure où l’enfant a seul la capacité d’abstraction verbale, si bien que l’on s’imagine que pour le singe comme pour l’enfant, il y a signe, ce qui est faux. Cela fait une différence considérable entre l’enfant et le singe, singe dont les performances ne peuvent pas être comparables à celles de l’enfant, puisque le problème que l’on soumet aux deux, sous le nom de « langage », est du langage pour l’un, alors que pour l’autre il n’en est rien.

Ajoutons que le postulat béhavioriste est beaucoup plus grave que le postulat évolutionniste dans la mesure où c’est tout le problème de l’expérimentation en sciences humaines qui se trouve posé là : le béhaviorisme consistant à ne prendre en compte que les résultats, c’est-à-dire les succès et les échecs, passe à côté de la seule chose qu’il faudrait appréhender, à savoir les procédures, et, dans la mesure où l’erreur seule est humaine (pour autant que l’homme seul analyse, même si cette analyse est implicite), ce sont bien les mécanismes de ces erreurs qui devraient retenir l’attention. A titre d’illustration, certains tests prétendus « non-verbaux », mais qui sont en réalité pleins d’une « verbalité » intérieure, c’est-à-dire que l’on ne peut résoudre sans concevoir. Telle est la fameuse expérience de Binet, qui consiste en ceci : on dispose plusieurs boîtes retournées, et on met un sucre sous la première, puis sous la seconde, puis sous la troisième, etc. On demande au singe et à l’enfant de chercher le sucre ; au début, le singe et l’enfant vont chercher le sucre sous la boîte où il était précédemment, mais à partir de la troisième tentative, l’enfant et le singe divergent : le singe continue à chercher d’abord dans la boîte précédente, alors que l’enfant va directement à la boîte suivante, parce qu’il a conçu, sans le savoir bien entendu, que le sucre est sous la suivante. Voilà ce que l’on appelle, intellectuellement, l’intelligence : ce que l’enfant a saisi, c’est un rapport, et s’il a saisi un rapport, c’est parce qu’il est capable de concevoir, et s’il est capable de concept, c’est-à-dire d’exprimer du formel et non pas d’exprimer des choses, c’est qu’il est capable de langage...Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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