août 11

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Ne croyez pas que je perde de vue mon sujet. C’est bien d’éducation qu’il s’agit, mais comment voulez-vous que l’on y voie clair si l’on ne se donne pas le cadre approprié. Ainsi, par exemple, s’agissant des mathématiques, vous voyez d’où vient la difficulté de son enseignement : c’est une langue qui ne se parle pas, mais qui s’écrit seulement vous disais-je. Vous voyez la situation des élèves ! Imaginez que l’on dise à un gamin de trois ans : « Tu ne parleras le français que quand tu sauras l’écrire ». Vous pouvez être sûrs qu’il ne parlera jamais.

Mais ce sur quoi j’ai voulu surtout attirer votre attention, la dernière fois c’est sur l’énorme bêtise de notre éducation qui continue, encore aujourd’hui, à privilégier le langage (que signifie d’autre, étymologiquement, que le mot même d’ « enseignement », sinon  « mise en signe »). Mais la « mise en œuvre », si je peux dire, autrement dit la manœuvre,  vaut tout à fait la mise en signe, tout de même. On ne peut pas faire de l’homme en ne prenant en compte que son aptitude à bavasser. A ce compte, vous comprenez bien que c’est cette réduction  de notre éducation à la mise en signe qui produit, elle-même,  du « déchet scolaire », du « handicap », auquel on tente de remédier. La « remédiation », le « soutien scolaire », etc., c’est honteux. Cela fait des emplois, d’accord ! Mais pour des maux créés de toute pièce par les profs eux-mêmes, et c’est tout bonnement scandaleux, si l’on pense aux élèves. On se plaint de les voir planter un couteau dans le ventre de leurs professeurs. Mais voilà un « signe du temps » tout à fait significatif. N’allez pas croire que j’approuve de tels comportements, mais enfin ils sont le signe d’un rejet des profs, c’est-à-dire de ce formidable accaparement par les profs de l’ensemble de ce qui constitue l’éducation. Ils ont tout raflé, jusqu’à la gym. De mon temps il existait des moniteurs de gym, exactement comme vous avez appris à skier avec un moniteur de ski. Maintenant, nous avons des « professeurs de gymnastique », pardon des « professeurs d’éducation physique et sportive », et savez-vous ce qu’ils font faire à leurs élèves ? Des dissertations écrites sur des sujets comme « un esprit sain dans un corps sain », etc. Je n’invente rien. Absolument rien ! Mieux, je connais ici, à Marseille un type absolument remarquable qui, désirant devenir potier, devait obtenir son Certificat d’Aptitude Professionnelle (le C.A.P.). Eh bien le pauvre a été collé à cause de son faible niveau en anglais ! C’est tellement énorme que je ne sais pas si c’est croyable. Vous allez vous dire : « Comme toujours, il force le trait ». Et bien renseignez-vous.

Tout cela est grave. Très grave ! Et vous voyez, du même coup, que vouloir faire quatre-vingt pour cent de bacheliers, dans de telles conditions,  c’est faire, au moins soixante-quinze pour cent de malheureux, et de malheureux à vie. Alors, que l’on cesse de nous parler de l’ « égalité des chances ». L’égalité des chances, ce serait un baccalauréat avec une épreuve orale de français et une épreuve de manipulation (silencieuse), affectées du même coefficient. Mais il faudrait aussi deux autres épreuves : une de civisme, et une de moralité (tout à fait silencieuses elles aussi), et affectées du même coefficient. Car éduquer l’homme ne consiste pas à lui débiter des sottises,  c’est aussi faire du citoyen et de l’homme vertueux. Mais vous allez me dire : « Tout le monde ne peux pas être vertueux ». C’est vrai qu’il y a beaucoup d’amoraux congénitaux, (sûrement beaucoup plus que vous ne pensez, en vérité), mais à ce moment-là, le candidat au baccalauréat pourra se rattraper dans telle ou telle des trois autres épreuves. Et s’il ne peut pas devenir un bon citoyen (car il y a des immatures congénitaux, c’est certain, comme il y a des atechniques ou des aphasiques), ce candidat là se rattrapera, lui aussi, sur les autres épreuves.

Vous allez me dire : « Vous rêvez ». Pas du tout, et je crois même que c’est vers cela que nous allons. Et si vous pensez qu’il y a de l’utopie dans mes propos, je vous répondrai qu’il n’y en a pas plus que dans notre devise républicaine (« Liberté, égalité, fraternité »), qu’il en faut pour vivre, tout de même, et qu’il ne dépend que de chacun de nous, où plutôt de vous, étant donné mon âge, que cette utopie devienne réalité. Alors, en tout cas, inutile de réformer l’enseignement, qui ne représente qu’un quart de toute éducation, et c’est  aux trois quart du reste que j’ai commencé à m’attacher, la dernière fois, en vous parlant de l’Homo faber. Eh bien, aujourd’hui, je vous propose de nous attacher à la formation de l’Homo politicus, et la prochaine fois à celle de l’Homo ethicus, dont je vous entretiendrai, si vous le voulez bien, sous le titre suivant : « Le naufrage de l’autorité ».

Vous comprenez que dans le primaire, le français n’est pas une matière comme une autre. Certes, c’est la seule langue à laquelle l’instituteur doit initier l’enfant, mais l’instituteur forme du Français, à condition de ne pas appeler « français » simplement la langue française : former du Français, c’est former un futur citoyen qui parle français, mais aussi qui s’habille de telle ou telle manière, qui a tel ou tel type de moralité commune, qui a telles ou telles aptitudes artistiques ou techniques, etc. Autrement dit, à l’école primaire, ce que l’on appelle « le français » n’est pas une matière comme une autre : c’est la nébuleuse initiale. Chez un Allemand, cette nébuleuse sera allemande, chez un Chinois, elle sera chinoise, etc. Bref, on ne peut rien au fait que le maternage qui correspond à l’imprégnation nous situe dans l’histoire et fait, par conséquent, que nous sommes, du point de vue de l’émergence à la civilisation, Français, Allemands ou Chinois.

Vous voyez qu’au fond, l’enfant, quand il arrive à l’école n’a rien à apprendre, car si l’enfant naît avec la capacité de langage, il naît encore avec la capacité d’outil et celle de norme, qui ne peuvent se manifester, elles aussi, qu’à travers ce qu’il faut bien appeler une « technique maternelle » et un « code maternel ». L’école, à ce compte, ne saurait initier l’enfant à la technique : tout petit, déjà, il manipule ses jouets et les démonte (dire qu’il casse, c’est le juger par rapport à l’adulte), là où un animal n’aurait manipulé ni démonté. De même, tout petit, l’enfant arrive au contrôle de soi (il devient très vite propre), et il n’est pas du tout stupide de penser qu’il a, comme on dit, un « sens moral » (ou qu’il n’en a aucun), que l’école ne lui donnera jamais (ou qu’elle ne pourra jamais lui enlever). Voilà pourquoi, dans les premières années de l’école qui vont du jardin d’enfant à l’entrée au collège, l’enfant n’a pas à acquérir (ceux qui prétendent le contraire sont des farceurs), mais à s’accoutumer. Si bien que, au fond, quand il arrive à l’école, il n’a à la fois rien et tout à apprendre. Rien parce qu’il n’a pas à apprendre à parler (il sait), il n’a pas à apprendre à manipuler (il sait), il n’a pas à apprendre à se contrôler (il sait), et en même temps l’enfant a tout à apprendre dans la mesure où ce que lui apprend l’école, c’est précisément à se conformer de mieux en mieux à l’usage (linguistique, technique et moral) de la société dans laquelle ses parents (sans lui demander son avis !) le contraignent à être inscrit. En d’autres mots, l’instituteur n’a pas à donner à l’enfant le langage, la technique ni la norme, mais à lui donner la langue, l’outillage et le code « maternels ».

Voilà la véritable instruction civique, qui ne saurait être une quelconque « matière » du programme parmi d’autres : c’est le programme. On voit certains instituteurs faire voter les élèves, les initier au fonctionnement d’institutions comme le conseil municipal, général ou régional : c’est de la rigolade ! Les enfants se prêtent à ce divertissement comme ils joueraient à chat perché ! En réalité, le seul métier de l’instituteur, c’est de faire de l’instruction civique, c’est-à-dire de former linguistiquement, techniquement et éthiquement le futur citoyen. Que l’instituteur entraîne l’enfant à tracer des bâtons, à calculer, à jouer du piano ou à conjuguer, il ne fait rien d’autre qu’instituer du futur citoyen.

Il découle de cette unicité de la « matière » jointe à l’unicité de la « méthode » (la contrainte) que l’école primaire ne saurait, en aucune manière, faire acception de l’âge des écoliers ou d’un quelconque « niveau » : lorsqu’une famille nombreuse est réunie pour le repas, l’usage consistant à se servir de couverts vaut pour tout le monde à la fois (de trois à onze ans) et on ne tient pas compte de prétendus niveaux et autres « rythmes d’apprentissage » (un ans pour l’apprentissage de la fourchette, une seconde année pour l’apprentissage du couteau, etc. !…). Dans ces conditions, il est clair qu’à l’école primaire, distinguer des « niveaux » par classe (Cours primaire, Cours élémentaire, Cours moyen.) est un artifice totalement absurde (les instituteurs s’amusent !). D’ailleurs, tout le monde garde encore en mémoire les résultats absolument magnifiques obtenus par des instituteurs dévoués dans les petites écoles communales de campagne composées d’une classe unique. Et il est bien évident que l’on pourrait aisément revenir à cette formule sans frais. Il suffirait que les écoliers n’aillent à l’école qu’à mi-temps (les pauvres enfants ont tellement d’heures de présence qu’ils en sont abrutis, chahutent, développent de la « pédagophobie », etc.). A ce compte le service de l’instituteur consisterait à faire l’école, le matin à un groupe de dix écoliers d’âges différents, et l’après-midi à un autre groupe de dix (il est vrai qu’une telle manière de faire impliqueraient que les nouveaux « Professeurs de Ecoles » renoncent à organiser des courses d’escargots en « cours d’éveil » !). Très bien, me direz-vous, mais les parents ? Seriez-vous en train de me suggérer que l’école de la République n’est devenue pour eux qu’une immense garderie gratuite ? Ce serait tout de même un comble !

Après ces années d’exercices à la citoyenneté, c’est-à-dire après l’entrée en sixième, le jeune adulte doit se former lui-même auprès de moniteurs (et non de professeurs) : il  faut absolument inventer ce monitorat, qui n’a rien à voir avec le métier d’instituteur, ni avec celui de professeur. Le moniteur doit être un interlocuteur dont la seule mission est de donner à ce jeune adulte le sens de la relativité. J’insiste tout particulièrement sur ce terme de « relativité » que j’emploie à la fois dans le sens d’Einstein, et dans le sens de « qui a trait à la relation ». Autrement dit, il faut que l’enfant, ayant émergé à la personne, puisse mettre en cause le diktat antérieur de son instituteur, qu’il prenne conscience, donc, de la parfaite arbitrarité de la loi qu’il a jusque là subie, pour être à même de la discuter, y consentir ou y renoncer. Bref, l’enfant, lorsqu’il émerge à la personne doit émerger à la relativité.

Le problème de la formation du citoyen, dans ces conditions, n’est pas du tout un problème de contenu d’enseignement, c’est le problème de la négociation, c’est-à-dire le problème de l’arbitraire de toute relation. Or cette arbitrarité, au niveau de la langue qui lui a été imposée dans le primaire, apparaîtra doublement. Je vous ai dit, en effet, que la langue, dans une perspective médiationniste, est à la fois du parler et de la doxa (c’est-à-dire une certaine organisation du savoir). Eh bien, que doit-il se passer à partir de la classe de sixième ?

En premier lieu, on doit initier l’adolescent à une variation du parler en le faisant réfléchir à ce qu’il fait en s’initiant aux langues « étrangères », afin qu’il prenne conscience de la relativité de ce que l’on lui a appris pendant la période du maternage comme étant le français. Peu importe que ces langues « étrangères » soient « mortes » ou « vivantes » : cela n’a aucune importance s’agissant de la formation du citoyen.  Mais alors il faut comprendre que c’est ce qui permet au jeune adulte d’émerger à sa propre langue comme étrangère, puisqu’il peut la relativiser par rapport à d’autres. A l’école primaire, le français n’est français que pour vous, qui choisissez pour l’enfant. Mais lorsque le jeune adulte émerge au français, sa langue devient du français pour lui, précisément parce qu’il l’oppose à l’anglais, à l’allemand, etc. Dès lors il doit apprendre à relativiser son parler.

S’agissant, maintenant, de la doxa, la question est : que représentent les différentes « matières » dont l’adolescent subit l’enseignement et qu’on lui présente comme des disciplines différenciées ? Dans le primaire ces matières n’existent pas c’est le même instituteur qui inculque tout le savoir. Mais une fois entré au collège, l’adolescent a affaire à trente-six profs. Pourquoi ? Parce que les matières sont la matérialisation de la variation, non plus du parler, mais du savoir. Vous vous rendez bien compte que varier le savoir (c’est-à-dire créer des matières différenciées), ou varier le parler (c’est-à-dire introduire les langues étrangères) c’est strictement la même chose.

Si vous comprenez qu’il ne s’agit pas de rendre les jeunes adultes efficaces dans la pratique d’une langue ni de les rendre érudits dans les différentes matières, vous voyez l’absurdité monstrueuse de la surcharge des « programmes » et des horaires : près de quarante heures de cours hebdomadaires dans le second cycle, et parfois davantage, alors qu’il n’en faudrait au plus que la moitié. Ce n’est pas le « mammouth » qu’il faut dégraisser, mais les programmes et les horaires, ce qui pourrait se faire à moindre frais. Ici encore, les professeurs pourraient  partager leur travail en deux demi-journées. Et puis au lieu que les parents soient inquiets, surtout les parents qui n’ont pas fait d’études : « Alors, tu passes en cinquième ? ». Ce « passage » n’a aucune importance : prenez simplement ce qui amuse l’adolescent : il se formera avec ce qui l’amuse. Mais si vous lui imposez un travail en lui disant : « Plus tard… ». Mais s’il faut qu’il attende tout ce temps, il ne s’y mettra jamais ! Alors que s’il aime les jeux informatiques, la peinture ou les mots croisés, qu’il s’y adonne ! Je vais peut-être un peu loin, mais enfin… malgré tout !

A la limite, les contenus n’ont aucune importance. Si vous en êtes convaincus, alors tout est possible, je veux dire que toutes les possibilités, toutes les adaptations à des systèmes sociaux en pleine mutation sont envisageables. Un collégien de « bon milieu », comme on dit aura tendance à faire ce que ses parents lui disent de faire (par exemple du grec ancien), parce qu’ils l’ont étudié eux-mêmes ; un autre fera peut-être de la mécanique : dans les deux cas le problème est le même ; l’essentiel n’est pas de faire de la mécanique ou du grec, mais de les faire intelligemment. Si bien que ce que doivent proposer les profs, c’est, au fond, un tour d’horizon des parlers et des matières, simplement pour varier, tandis que la mission du moniteur de civisme sera d’éduquer à la variété de la loi, autrement dit à l’arbitrarité, ainsi qu’à la négociation de cette arbitrarité qui a pour nom l’art de composer.

La composition, il faut l’entendre dans son ambiguïté : On dit : « Il faut apprendre à composer avec l’autre », c’est-à-dire  ne plus se disputer avec lui. Mais cela reste vrai aussi du point de vue de la « composition française » de jadis qui consistait à mettre de l’ordre dans ses idées, faire son texte avec un débat, et le conclure. Si bien que si, à l’école primaire, l’effort à faire est du côté de l’instituteur, ici, l’effort à fournir est du côté du collégien ou du lycéen dans la mesure où il s’éduque lui-même à l’arbitrarité, en recevant les conseils de son moniteur. Je vous disais, tout à l’heure que le français, à l’école, n’est pas une matière :  « c’est une atmosphère », une nébuleuse, vous disais-je. Or si le seul boulot à faire dans le secondaire est d’apprendre à composer, il s’agit d’un devoir de français, quelle que soit la matière. Vous comprenez, dès lors, l’erreur de ceux qui disent : « Il y a le prof de français, le prof de maths, le prof d’histoire, etc. ». Il n’y a qu’un personnage important, c’est ce moniteur, cruellement absent de notre système, dans la mesure où la seule chose à laquelle il faille former les jeunes adultes, c’est la composition : en sciences-nats, vous parlez du champignon, en histoire, vous parlez de Charlemagne et en maths, du triangle équilatéral. Eh bien ! Il faut considérer que, dans les trois cas, il s’agit d’exercices de français.

Et j’ajouterai que la première des vertus civiques, celle à laquelle on devrait entraîner le jeune adulte dès la classe de sixième, c’est l’humour, et donc le détachement par rapport aux statuts - c’est-à-dire aux appartenances -, et par rapport aux rôles - c’est-à-dire aux métiers. Voilà, partant, ce qui définit cette seconde vertu cardinale du citoyen, à vrai dire inséparable de l’humour, qui est l’élégance (ou la « distinction » au sens du XVIIème siècle et au sens de Bourdieu). Car, qu’est-ce que l’élégance ? C’est cette forme d’intelligence (ce n’est pas un hasard si les deux mots sont de même racine) qui nous conduit, en permanence, à ne pas nous identifier au costume de scène que nous endossons, à maintenir éveillée en nous, en toute occasion, la conscience que nous sommes nous-mêmes les manipulateurs, pour ainsi dire, de nos propres ficelles. L’élégance, au fond, c’est d’être à la fois sur les planches et dans les coulisses, et cette élégance-là n’est nullement affaire de don, mais d’éducation civique, précisément.

Si bien que le souci constant des éducateurs (je ne parle pas des profs !), en même temps qu’ils devraient développer chez ceux qui leur sont confiés l’établissement du lien avec l’autre et du service envers autrui, serait d’exercer, en même temps, chez eux, la capacité de s’en dégager, c’est-à-dire de les inciter progressivement, non pas tant à adhérer - cela, ils savent le faire, en général, spontanément -, mais à ne pas être esclaves de leurs adhésions, c’est-à-dire à réfléchir sur elles. Toute la difficulté est là, qu’on ne les aidera pas peu à surmonter si l’on porte un soin tout particulier à développer en eux l’esprit critique, le sens de la relativité de toutes les choses humaines en général, et sociales en particulier. Le rôle du moniteur serait, à ce compte, d’aider les adolescents  à accéder à ce relativisme intégral qui fait que, quoi que l’on dise et pense, et qui que l’on soit, on peut dire, penser et être autrement. Du même coup, ce serait une formidable leçon de tolérance, car si vous apprenez, en même temps, et que d’autres sont différents de vous, et que vous-mêmes êtes différents des autres, vous êtes bien obligés de supporter ces autres, si vous voulez vous supportez vous-mêmes !

J’ajouterai que, dans cette tâche, le monitorat pourrait être remplacé, dès le collège, par un séjour d’un an dans une famille étrangère. Ce serait le moyen idéal, bien entendu, car le plus efficace.

Enfin, je vous dirai, pour terminer, que cette élégance est ce qui permet d’éviter le conformisme social sous un autre aspect, qui est l’incapacité de se singulariser. Car si vous acceptez que former du citoyen n’est pas former du mouton, il s’agit alors, bel et bien, de former du « mauvais » citoyen, ce qu’avait bien vu Alain quand il affirmait que l’ « esprit de révolte est tout bon », Alain qui reprenait le sens de la formule kantienne de « ungesellige Geselligkeit », c’est-à-dire de « civilité incivile ».

Il y a là, en réalité, quelque chose qui a toujours gêné non seulement Kant, mais aussi tous ses successeurs. Ils se disaient : « Certes, il y a la Geselleschaft, c’est-à-dire une société définie comme un groupe de gens qui s’entendent, mais il y a toujours des empêcheurs de tourner en rond ». Eh bien ! Si c’étaient ces empêcheurs de tourner en rond qui étaient les fondateurs et même, j’allais dire, les véritables « instituteurs » de la société considérée, cette fois, non pas en tant qu’elle résulte de l’acculturation de notre fonction de reproduction en statut et en rôle - c’est-à-dire en classe et en métier -, mais en tant qu’elle est histoire, en tant, autrement dit, qu’elle est accès à la sédition, fondatrice de toute société ? Certains, vous le savez, rêvent d’une société où cette ungesellige Geselligkeit, précisément, serait complètement évacuée. Mais c’est le rêve de quoi ? Tout simplement du retour au troupeau, c’est-à-dire, en définitive, au fascisme ou au totalitarisme tout simplement parce que l’on obtiendrait, par la résolution de cette sédition latente qui définit toute société, un retour à la grégarité. Il ne faut jamais oublier, en effet, que c’est cette capacité de sédition qui est proprement humaine et constitutive de la citoyenneté. Autrement dit, éduquer le citoyen, c’est essentiellement l’éduquer à cette dialectique de la divergence et de la convergence, de la sédition et de la constitution, de la différence et du consensus, dialectique qui, loin d’exclure l’humour et l’élégance, en développe la capacité. Autrement dit, je ne prétends pas du tout qu’il ne faut pas « s’engager », comme certains disaient naguère, ni même se révolter, voire faire la révolution, puisqu’au fond c’est elle qui, sociologiquement, nous définit comme êtres humains. Oui, mais s’il est vrai qu’ « un saint triste est un triste saint », comme écrivait François de Sales, il est non moins vrai qu’un révolutionnaire est un triste révolutionnaire, qui ne prend pas les choses « cum grano salis » (avec une pointe d’humour).

Voilà le sens profond de la parole de Rabelais pour qui « le rire est le propre de l’homme ». Ce n’est pas autre chose de dire que, l’homme étant homme, tout en lui est d’abord et essentiellement ridicule.

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août 11

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Une culture qui n’aide pas à comprendre son époque est une culture totalement vaine. Autrement dit, nous avons besoin, aujourd’hui, d’une culture qui nous permette de formuler de nouvelles problématiques afin d’entrer dans un monde auquel nous confronte la mutation que nous sommes en train de vivre, et, quand je dis « mutation », je devrais dire en réalité, la nouvelle Renaissance. Car nous ne dégringolons pas, bien au contraire, mais nous entrons dans un autre univers, et le succès ira à ceux qui auront su discerner les signes du temps plutôt qu’aux nostalgiques (de moins en moins nombreux, il est vrai) qui ne cessent de pleurer sur le passé. Et c’est là tout l’enjeu de l’anthropologie. Nous n’avons plus besoin d’une sorte de vision plus ou moins transcendantale de l’Homme (l’humanisme), mais d’une compréhension scientifique de la manière dont l’homme, anthropologiquement, fonctionne.

Il s’agit donc d’être en état de poser, sur notre époque, un diagnostic, même si cela déplaît à certains. Car je sais bien que je déplais, tout simplement parce que je grossis les choses. Ce n’est pas du tout pour blesser, mais pour durcir les contours, afin de vous faire comprendre exactement ce qu’est la rigueur d’une pensée qui se veut scientifique. Nos intellos ont tous du génie, c’est une affaire entendue. Ma différence avec eux, c’est que je n’en ai pas, et c’est pourquoi il me faut de la rigueur. Et puis le temps passe (voilà dix ans que j’ai eu l’immodestie de  publier mon « Introduction à la théorie de la médiation »), et l’urgence des problèmes est de plus en plus pressante. Personne ne me dira le contraire. Voilà pourquoi je tirerai systématiquement, cette année encore, les conséquences de la théorie élaborée par Jean Gagnepain, et je les tirerai plus « mordicus » que jamais, et sans faire attention à ceux que cela pourrait gêner ou vexer.

Il s’agira, en rompant plus que jamais avec l’érudition, de traiter de l’actualité. « Ce sera l’équivalent de la presse », me direz-vous. Non. Si notre enseignement est foutu, le renseignement est quasi nul, pour la bonne raison que les enseignants comme les journalistes (en particulier les observateurs politiques) manquent complètement d’un modèle qui leur permettrait d’interpréter ce que de Gaulle appelait les « péripéties » de l’Histoire. Or, si nous voulons que ces péripéties prennent sens (et, encore une fois, qu’est-ce que c’est qu’une science qui n’essaye pas de donner sens aux choses de la vie ?), il nous faut un modèle (au sens quasi mathématique du terme), et c’est ce modèle qu’est la Théorie de la Médiation que j’appliquerai systématiquement. Il s’agit, au fond, d’un enseignement d’un type nouveau, qui ne sera pas du journalisme dans la mesure où il sera construit et que, à chaque fois, il se référera aux principes qui l’expliquent. Autrement dit, mon propos sera, bel et bien, de formuler, non pas toujours des solutions, mais tout au moins des problématiques plus correctes, qui donnent l’espoir de trouver des solutions un jour. Regardez, par exemple, la crise du Parti socialiste. On dit : « Ils n’ont pas de projet ». Effectivement, car pour avoir un projet, il faut un modèle de l’homme qui soit viable.

D’autre part, si l’on veut dire quelque chose, sinon de précis ou de définitif, du moins qui aille dans le « sens de l’Histoire », comme on dit, on doit exclure toute référence à une quelconque opinion. Si je vous demandais « Quelle est votre opinion sur le phosphore ? », vous n’en aurez pas. Sur l’eau, peut-être ; vous pouvez dire « Moi, j’aime mieux le soleil que la pluie ». Mais il n’empêche que l’eau, en elle-même, reste H20, et, sur ce point, il n’y a pas de doctrines, pas de conflits de théories. Au plus haut niveau de la physique, bien sûr, il y en a : trois ou quatre ! Mais cela s’arrête là. Et de même, physiologiquement, la varicelle, c’est la varicelle. Il n’y a pas à avoir d’états d’âme sur le sujet, c’est-à-dire de réactions à la chose. Eh bien, si nous n’avons pas à avoir d’opinion sur la varicelle ou le phosphore, pourquoi voulez-vous qu’on en ait systématiquement sur l’homme ? Et quand on parle de politique, c’est toujours une affaire d’opinions, opinions fondées sur des sondages. Les sondages, certes, ne sont pas bêtes, mais on peut faire un sondage sur strictement n’importe quoi. On vous dit « Pensez-vous que l’amour fait le bonheur ? ». Mais qu’est-ce que l’amour ? Et qu’est-ce que le bonheur !? Si on veut faire véritablement la Science de l’homme, il faut en prendre son parti : il convient de renoncer d’avance à l’opinion (même s’il est, parfois, très difficile de n’en pas avoir).

Voilà pourquoi il est inutile de vous poser, à mon sujet, la question : « Quelles sont ses opinions ? ». Dans ma vie, j’ai eu droit à toutes les étiquettes : fasciste, libertaire, maoïste, « de droite », « de gauche », etc. Rien de tout cela ! Et c’est pourquoi je peux, par exemple, vous parler librement de la « crise » actuelle du P.S. Ce n’est pas du tout la crise du P.S., mais une crise générale des partis. Avant, c’était commode : il y avait « la droite » et « la gauche », et c’est cet antagonisme qui les faisait « tenir » ensemble. Maintenant qu’il n’y a plus de droite, comment voulez-vous qu’il y ait une gauche ? Et réciproquement, comme il n’y a plus de gauche, il n’y a plus de droite ! « Comment, me direz-vous, et l’U.M.P ? ». Elle n’est pas plus à droite que les autres sont à gauche. Tout cela c’est fini. Si l’un des deux pôles de l’antagonisme disparaît, l’autre disparaît du même coup. Mais c’est constant ! Qu’est-ce qui faisait « tenir », à l’Ouest, le « capitalisme libéral », sinon, à l’Est, le « capitalisme d’Etat » ? Or, pensez à la chute du mur de Berlin. J’ai vécu cela. Personne, dans la vieille Europe ne s’en est réjoui, sauf quelques niais. Les autres se sont dit « Qu’est-ce que l’on va devenir ? C’est foutu ! ». Et effectivement, c’est foutu. Il n’y a même pas besoin de créer un mouvement « anticapitaliste » (de quel capitalisme s’agit-il, d’ailleurs, d’Etat ? Libéral ? Industriel ? Economique ? Financier ?). Eh bien, comme tout le monde, à l’Ouest sait (ou plutôt sent) que c’est fichu, tout le monde cherche frénétiquement à s’en mettre plein les poches. J’allais dire : « C’est normal, puisque le bateau coule ». Encore un autre exemple, plus proche de nous : l’antagonisme des Facs de lettres et des Facs de sciences. Les Facs de lettres sont en train de mourir. Eh bien, les Facs de sciences vont mourir en même temps, puisque c’est leur antagonisme (hérité de la Renaissance au XVIème siècle) qui les faisait toutes les deux « tenir » ! Je pourrais multiplier les exemples à l’infini, du niveau le plus macroscopique au niveau le plus microscopique. Il y avait, dans notre civilisation, un bon vieil antagonisme entre l’homme et la femme. Eh bien il n’y en a plus. Tout fout le camp ! Mais c’est cela qui est passionnant ! A tous les niveaux, nous sommes obligés d’inventer un nouveau monde, si nous voulons survivre. Et quand je dis « nous », je ne pense pas qu’à l’Occident, mais à l’humanité en tant qu’espèce !

On cherche à nous effrayer avec tout un tas de bricoles comme la fonte des glaces, le réchauffement climatique, la bombe atomique, etc. Pour ma part, je ne pense pas que l’espèce humaine, si elle doit périr (ce qui est hautement probable), périra de sa cupidité, de son économisme ou de sa technique, mais tout simplement parce qu’elle risque, un jour, de renoncer à « faire l’homme ». Je le dis souvent : « Rien n’est jamais acquis à l’homme, pas même son humanité ! ». Mais si nous perdons notre humanité, nous nous perdons en tant qu’espèce, en raison de cette néoténie qui fait que nous sommes des animaux qui ne peuvent pas survivre en milieu naturel. Je ne vous apprends rien là de bien nouveau. Nous savons tous, depuis le début du XXème siècle que nous sommes des animaux néoténiques, c’est-à-dire capables de se reproduire à l’état larvaire. Du point de vue de l’évolution, nous sommes des larves - et voilà ce que Lamarck (ni, a fortiori, son traducteur anglais, Darwin), ne dit jamais. Du point de vue de l’évolution, nous représentons une rupture, un raté, et donc chacun de nous a la responsabilité de l’espèce tout entière. Vous voyez l’enjeu formidable d’une authentique anthropologie ! Cela dit, pour nous restreindre à l’Occident, je ne crois pas du tout non plus à son « déclin », pour parler comme Spengler, mais bien plutôt à son nouvel essor. Et même, en Occident je crois que la France peut jouer, dans cet essor, un rôle considérable. Le monde attend de nous un signe.   

Cependant, peut-on dire que l’humain résistera toujours dans l’homme ? A vrai dire, à long terme, nul ne le sait.  Ce que l’on appelle la « mort des civilisations », dans le passé, inclinerait à répondre par l’affirmative (après chaque « mort », il y eu résurrection !), mais ce que l’on sait de l’évolution inviterait plutôt à répondre par la négative. Disons que l’homme est toujours « en sursis », et que, de ce point de vue, il est complètement stupide de parler de « Progrès ». Si j’ai rappelé Lamarck, c’est que l’on ne comprend rien à ce que l’on appellera, à la fin de XIXème siècle, le « transformisme », ou encore l’ « évolutionnisme » si l’on ne replace pas ces concepts dans le contexte de notre « Siècle des lumières », où l’on parlait d’ « Histoire naturelle » (voyez Buffon), Histoire que l’on ne pouvait concevoir que comme un continuum qui menait bien entendu au sommet de l’évolution, à savoir Le Français du XVIIIème siècle ! C’est là un des travers des Historiens : ils cherchent sans arrêt, encore aujourd’hui, à « gommer » les ruptures. Or, ce qui est intéressant, anthropologiquement, ce n’est pas tant la continuité, mais les solutions de continuité, et c’est bien une solution de continuité qui inaugure l’homme, c’est-à-dire l’existence d’un animal parfaitement inadapté à son milieu, une «chimère », en quelque sorte, pour parler comme Pascal. Eh bien c’est cette « chimère » qu’il nous faut désormais prendre en compte

C’est passionnant, mais aussi, il est vrai, angoissant. Mais croyez-vous qu’à la mort des Empires et, plus récemment, au XVème siècle, en France, les gens n’étaient pas angoissés ? Pour eux, aussi, tout foutait le camp ! Cela dit, la machine est bien repartie. Ce qui est un peu plus effrayant c’est que la mutation que nous connaissons se passe au niveau mondial. Mais qu’est-ce que cela change au niveau des processus ? Prenez, par exemple, la mort de Michael Jackson. Ce fut la mondialisation de quoi ? De l’hystérie tout simplement, mais l’hystérie n’a pas changé de nature pour autant ! H2O reste H20. Certes, il y a plus, dans ce phénomène, car qui était Michael Jackson ?  Ni enfant, ni adulte, ni homme ni femme, ni noir ni blanc, bref, c’est le symbole d’une formidable « crise » des frontières, tant culturelles que naturelles, par quoi, vous le savez, se caractérise toute mutation (il ne s’agit pas de la Crise, avec une majuscule», qui n’est pas un concept  médiationniste, contrairement à ce que j’ai écrit dans mon glossaire à la fin de mon Introduction…). Au fond, c’est une  crise  d’identité, comparable, mutatis mutandis, à la  crise  de l’identité allemande sous le IIIème Reich. Regardez la personne de Hitler, et surtout son visage. Hitler lui aussi n’était ni homme ni femme, ni enfant ni adulte, etc. C’est de la même  crise d’identité qu’il s’agit, mais à une autre échelle. Rien de neuf sous le soleil, au fond. Pour parler comme Schopenhauer, « semper idem, sed aliter » : c’est toujours la même chose, en dépit de la variation des apparences, autrement dit, si l’on remonte aux processus. Rien de neuf, à condition d’avoir les lunettes qui conviennent pour saisir les processus !

Cela dit, je le répète, si nous ne mesurons pas l’enjeu de l’anthropologie, nous sommes fichus. Mais il ne s’agit pas de dire, non plus : « nous allons faire mieux ». Pensez donc ! Depuis que je suis homme (cela fait tout de même un bail !), je sais bien ce que cela vaut, un homme ! Par conséquent, je sais très bien que nous ne ferons pas « mieux » que nos ancêtres. Nous ferons de l’homme différemment, c’est tout.

Voici donc ce que je vous propose de faire cette année : essayer de construire l’avenir, à partir de l’analyse des problèmes qui se posent à nous, et que vous voudrez bien me suggérer. Car vous êtes dans le coup bien sûr, vous et vos enfants. Nous avons tous intérêt, non pas à penser la même chose, mais ensemble, à essayer d’élaborer les modèles adaptés à la formidable mutation que nous connaissons. Et puisque nous sommes en période de rentrée scolaire et universitaire, et que, si vous m’avez bien compris, il s’agit de « faire l’homme », vous comprendrez du même coup l’importance absolument considérable qu’il convient d’accorder, dans toute société, à l’éducation, et, partant, à l’ « enfant ».

Mais « l’enfant » existe-t-il ? Voilà ce qu’il nous faut commencer par élucider, élucidation  qui servira de préambule, à nos réflexions ultérieures, et me permettra de préciser la perspective qui sera la nôtre.

D’une manière générale, j’ai l’impression que l’enfant est intégralement, ou presque, fabriqué : c’est un pur et simple « artefact » de culture, disons un produit de civilisation. Il est certain que, quand on parle d’enfant, on croit qu’il s’agit d’une donnée universelle, si bien que de bonnes âmes s’imaginent  prendre sa défense, en se référant à telle ou telle civilisation : « Regardez-les, ces brutes, qui font travailler les enfants à sept ans, ne les envoient pas à l’école, les prostituent, les réduisent à l’esclavage, etc. », comme si l’enfant était un universel de l’humanité. Or l’enfant, à vrai dire, n’a, culturellement, pas d’autre existence que la relation parentale, ou, plus exactement, l’enfant n’est humain qu’en tant qu’il est inscrit dans l’histoire et la société de ses parents, et cette inscription fait qu’il y a autant d’enfants que de types de civilisation. Je serais bien en peine de les dénombrer : elles ne cessent de se multiplier, de se diffracter, de converger, etc. Imaginez, par exemple, ce qu’il en est de l’enfant africain chez lui (je dis « enfant », bien qu’il ne soit pas dit que le concept même d’enfant, purement européen, soit lui-même transposable dans la plupart des cultures africaines). Même au temps du colonialisme, lorsque l’on prônait, par exemple : « Allez ! Tous les gosses du Tchad, à l’école française ». Quelle affaire ! Car, que voulait dire « l’école » pour les Tchadiens ? Strictement rien : ils avaient un système social totalement différent du nôtre, et il n’est pas dit du tout que le nôtre était exportable, ni même qu’il était souhaitable de l’exporter. Bref, l’enfant n’est que ce que vous en faites, et comme il y a d’innombrables civilisations, l’enfant est toujours et partout différent : on pourrait citer l’enfant roi, l’enfant soldat, l’enfant de Marie, etc. Ce qu’ils ont tous en commun, certes, c’est de n’être pas des « petits », comme lorsqu’on parle des « petits » de l’animal, pas plus que la femme ne se réduit à la femelle, ni l’homme, au mâle.

Pour se convaincre de l’existence de cette quasi illusion qu’est l’enfant, même dans notre culture européenne, il suffit de lire un des livres les plus intelligents que l’on ait écrit sur le sujet, je veux parler de l’ouvrage de Philippe Ariès, intitulé : « L’enfant et la famille sous l’Ancien Régime ». L’historien y montre que l’enfant tel que nous le connaissons, en France, est né à peu près au XVIIème siècle. C’est à partir de cette époque, en effet, que naît ce que l’on pourrait appeler un « univers enfantin » sociologiquement autonome. A partir de ce moment-là on habille l’enfant d’une manière particulière et on lui donne des jouets. Au Moyen Age, en revanche, l’enfant était habillé simplement de ce qui était trop usé pour un adulte, autrement dit le concept de barboteuse n’existait pas ! D’autre part le jouet, qui a une telle importance économique aujourd’hui, n’a pas toujours existé. Ainsi la poupée, par exemple, était une figurine de mode destinée à faire de la réclame auprès des adultes, et lorsque la robe était confectionnée, on abandonnait le mannequin miniature aux gamines : « Allez ! Amuse-toi avec ça, cela te passera les nerfs ! ».

Maintenant que fait-on ? Exactement le contraire : c’est tout juste si les mères ne s’amusent pas avec les  « poupées Barbie » de leurs filles, poupées qui ne sont que l’exploitation économique d’un « univers enfantin » purement fantasmatique - sans parler de la récupération éducative du jouet - ou, plus exactement du jeu, le jouet n’étant jamais qu’une technicisation du jeu. Autrement dit, le jouet, si vous voulez, en tant que miniature, est lié à l’idée que, sociologiquement, on se fait de l’enfant, c’est-à-dire que l’enfant, ne « travaillant » pas, étant socialement sans rendement,  ne peut que jouer. Qu’en sait-on ? Regardez, par exemple, les jeux des enfants, c’est rarement amusant pour eux, ne trouvez-vous pas ? En fait, quand nous disons que  l’enfant « joue », en réalité il se livre à une occupation tout à fait sérieuse. C’est affreux ! Et quand sa mère l’empêche de « jouer » sous prétexte  d’aller faire les commissions, il lui répond : « Et mon boulot ? Tu ne le respectes pas ? ». Enfin il ne le dit pas, mais c’est vécu comme tel ! Autrement dit, les trois quarts du temps, l’intervention de l’adulte dans le jeu de l’enfant est tout à fait catastrophique, aussi catastrophique que l’intrusion de l’enfant dans une partie de bridge ou d’échecs entre adultes (eux non plus ne s’amusent pas : ils jouent !).

Prenez, encore, l’habitat. Au Moyen Age il n’y avait aucune différence entre l’habitat des enfants et celui des adultes. Regardez dans les tableaux de l’époque : vous avez toujours des minots dans les pattes de tout le monde. Pourquoi ? Parce que, précisément l’enfant n’existait pas. Mais à partir du moment où l’on a considéré qu’il existait, sociologiquement, un « univers enfantin », même s’il était entièrement fabriqué, il y eut, progressivement des pièces pour les enfants, et, petit à petit, sous l’influence britannique, on créa, au XIXème siècle, des « nursery-rooms », puis des crèches et des écoles. Et, mieux, qu’est-ce que sont nos collèges, lycées et Facultés, sinon des variantes de la « nursery », c’est-à-dire, en réalité, des formes de ghetto !

Vous voyez que parler, comme on le fait généralement, de l’ «enfantin » comme un universel trahit d’emblée le point de vue, très ethnocentrique, auquel on se place, car l’enfance n’a d’universel que sa biologie - et encore, il s’agit  de général et pas d’universel, parce que l’universel s’oppose au singulier -, et d’autre part, culturellement, comme je vous le disais à l’instant, il y a autant d’enfants que de sociétés. Par conséquent, ou bien vous pouvez parler de l’enfant en général, et vous ne pouvez le considérer que dans la perspective de sa biologie, ou bien vous traitez de l’enfant comme réalité de culture : à ce moment-là il n’y a pas un enfant au monde qui soit comparable à l’autre pour la bonne raison qu’il n’y a que des cultures, comme vous le savez,  c’est-à-dire qu’il n’y a que des sociétés. Même dans le cas où, dans quelques unes de ces sociétés, on retrouve à peu près les mêmes problèmes de l’enfant, c’est simplement que ces sociétés ont convergé et que, par conséquent, le concept d’enfant résulte de leur effort de communication. Mais il n’empêche que l’enfant est lié à la culture et qu’il y a autant d’enfants que de sociétés. La chose est importante si l’on veut éviter le piège des généralisations trop hâtives, et les comparaisons ridicules qui font que l’on parle de l’enfant africain ou asiatique comme de l’enfant européen.

  Ce n’est pas que tous trois n’aient pas les mêmes « droits », mais que veut bien pouvoir dire cette expression « droits de l’enfant » : si l’enfant n’existe pas, sauf biologiquement, s’il n’existe pas comme réalité spécifique, s’il n’est pas une espèce de sous-homme qui a sa petite organisation à lui et autonome, comment aurait-il des droits ? En réalité, le problème est déplacé ! Quand on parle du « droit de l’enfant », on veut dire « le droit de la personne potentielle en lui à sortir de l’enfance », c’est-à-dire le droit d’être élevé et formé, d’accord, mais c’est la personne potentielle en lui qui a droit, exactement comme elle a le droit d’être guérie, si elle est malade, le droit d’être amendée, si elle est délinquante, etc. L’enfant a tous ces droits-là, mais il n’y a aucune raison de parler du « droit de l’enfant » comme si l’enfant était une espèce particulière au rayon des légumes. Et si je vous ai dit que le problème est déplacé, c’est, en réalité, parce qu’il y a, dans notre société, une formidable démission des parents et des éducateurs (nous aurons certainement l’occasion d’y revenir). Il est clair, me semble-t-il, qu’au lieu de parler des « droits de l’enfant », il serait plus pertinent de parler des « devoirs des parents » ou des « devoirs des éducateurs », et notamment, d’un ensemble de devoirs d’assistance!

Or, de cet ensemble de devoirs d’assistance il ne peut y avoir d’autonomie de l’éducation qu’à condition qu’il y ait de l’enfant. S’il n’y a pas d’enfant, il n’y a pas d’éducation non plus. Autrement dit, pour qu’il y ait sociologiquement parlant, éducation, il faut donc qu’il y ait, sociologiquement parlant, un métier d’éducateur, des locaux qu’on appelle des écoles, et puis un aspect particulier de cette modalité de l’assistance qu’on appellera, à ce moment-là « pédagogie ». Or, ce métier n’a absolument rien d’inéluctable : c’est un phénomène de culture qui ne se retrouve pas partout : il est fonction d’un certain type social, comme le nôtre, qui reconnaît une autonomie de cette « espèce de culture » qu’on appelle « l’enfant ». Considérez encore ce qui se passe dans une époque comme la nôtre qui, du moins en Occident, tend à réduire l’humain à sa biologie. Que le petit d’homme comme l’adulte relève de la biologie, cela va de soi, mais en quoi le petit d’homme est-il, biologiquement, différent d’un adulte ? Sauf quand il est affecté d’une varicelle ou d’une rougeole, il n’y a pratiquement aucune différence. Mais de même que nous avons fabriqué des pédagogues, nous avons fabriqué des pédiatres, et c’est, aussi, parce que les pédiatres existent, dans nos sociétés, que nous disons : « l’enfant existe ».

Alors vous voyez la perspective dans laquelle je me placerai. Ce sera celle qui résulte de nos convergences d’Occidentaux, c’est-à-dire, il faut bien en avoir conscience, que tout ce que je pourrais vous raconter n’aura rien à voir à ce qui se passe en Asie ou en Afrique où l’enfant n’existe pas tel que nous le concevons. Prenez, pour terminer, le concept d’ « orphelin », qui existe chez nous. Eh bien ce concept n’est pas transposable en Afrique où l’orphelin n’existe pas, sauf pour une certaine Organisation Non Gouvernementale parfaitement néocolonialiste (L’Arche de Zoé, pour ne pas la citer) !

Connerie ou bêtise humaine ? Voilà qui, la prochaine fois, retiendra notre attention.

 

 

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