oct 25

Je vais commencer, par une rapide mise en perspective historique, dans la mesure où, dans notre monde où le lien de la culture et de l’écriture a commencé à se dénouer, on ne peut pas empêcher les Lettres de persister. Mais elles persistent dans le sens manifeste de déplacements progressifs.

Si vous envisagez le savoir français à travers les âges, vous comprenez vite que ce savoir est lié, bien évidemment, aux conditions qui sont culturellement les nôtres. Eh bien,  il faut bien prendre conscience que c’est récemment que l’on dit : « Au Moyen Age, il y a des textes français qui valaient le coup. Il y a tout de même la Chanson de Roland, etc. ». L’université médiévale ignorait complètement ces textes français, même ceux produits par Rutebeuf ou Villon. Et pourquoi le Moyen Age a-t-il délibérément écarté ces textes ? Parce que ce n’était pas du savoir, mais, comme a dit Nietzsche très joliment : c’était le « gai savoir », c’est-à-dire l’anti-savoir, le savoir contestataire, non reconnu par l’université : le savoir à l’époque, et jusqu’au XVI° siècle, c’était le latin, le français n’étant, précisément qu’un gai savoir.

Quand donc s’est opéré le premier déplacement qui a entraîné la naissance de la « littérature française» ? A la Renaissance, à l’aube des « Temps Modernes », avec Rabelais. Si Rabelais est comique, « gaulois », cochon et tout ce que vous voudrez, c’est parce qu’il réhabilitait tout simplement le gai savoir médiéval, mais en langue française. C’était une révolution absolument formidable : avant les textes français n’avaient aucun statut, désormais, ils en avaient un. Bien sûr, il y avait quelques années que cela se préparait. Il y eut une pré littérature, une « protohistoire » littéraire, si je peux dire, représentée par ceux que l’on a appelé les Grands Rhétoriqueurs,  qui rimaillaient en français et qui commençaient à essayer de placer leurs productions dans les milieux cultivés. Mais la Renaissance, c’est une bouffée d’oxygène, c’est le français tous azimuts, le gai savoir carrément promu.

Mais cette promotion du gai savoir, qu’a-t-elle donné ? Au début, ce fut une libération, avec tous les excès qui accompagnent toute libération : un véritable enthousiasme ! Cependant, petit à petit, l’enthousiasme est retombé, et ce fut la naissance de ce que l’on a appelé une « littérature », qui consistait à exprimer, en français, même les choses les plus sérieuses, les choses du temps, le savoir de l’époque. Ce n’était pas le savoir de l’université, qui continuait à s’exprimer en latin, mais un savoir para universitaire, en quelque sorte, qui se transmettait en français. Dans ces conditions, vous comprenez que textes comme ceux de Madame de La Fayette, les tragédies de Racine, ou bien les comédies de Molière étaient littéraires, au même titre que le Discours de la méthode de Descartes, les Pensées de Pascal ou l’Esprit des lois de Montesquieu. Quand on voit l’œuvre de Descartes figurer dans les manuels de littérature du XVII° siècle, on se dit : « Qu’est-ce que le Discours de la méthode peut bien faire dans la littérature » ? Eh bien, il s’y trouve, tout simplement, parce que  Descartes exprimait sa méthode en français. De même, s’agissant de Pascal. Il y a bien des choses illisibles chez lui, certainement, mais c’était de la théologie en français. Vous comprenez, alors que ce qui rendait littéraire aussi bien une tragédie de Racine que l’œuvre de Descartes, de Pascal ou de Montesquieu, c’était que ces auteurs exprimaient en français un savoir qui, depuis le Moyen Age et jusqu’au XVIII°, n’aurait intéressé personne, parce que le savoir c’était le latin. Il faut donc voir la « littérature française » comme un phénomène en marge de l’université, et presque en conflit avec elle. Si vous voulez, l’université n’était que le savoir « de droite », et la littérature, le savoir « de gauche » : cette littérature consistait à parler en « honnête homme », et non pas en vieux lecteur de grimoire, et il ne s’agissait pas d’un savoir aussi calé que celui de l’université. Vous saisissez, dans ces conditions, pourquoi les ancêtres de ces « sciences humaines », qui, chez nous, sont en train de mourir, ce sont le roman « psychologique » (« La princesse de Clèves » !), le théâtre classique, les écrivains moralistes, etc. Nous, nous voyons ces textes comme des œuvres d’art. Elles avaient certes ce caractère-là aussi, mais elles avaient surtout ce caractère particulier de représenter un savoir en rupture avec l’université de l’époque, et non seulement qui valait ce savoir de l’université, mais qui espérait bien le dépasser.

Quant s’est opéré le second déplacement qui a présidé à la naissance, non plus tant de la psychologie, mais de la sociologie ? Au XIX°, qui fut l’époque de Balzac et, surtout, du Réalisme. A partir du mouvement réaliste, les choses commencent à évoluer. La littérature devient une «Littérature à message ». A partir de ce moment-là, qui a fait, par exemple, de la sociologie ? Zola. C’est le message thèse, si j’ose dire : roman à thèse, théâtre à thèse, écrits par des penseurs (à l’université, il y avait belle lurette, à cette époque, que l’on ne pensait plus !).

Et on en arrive au troisième déplacement, c’est-à-dire au point culminant de la pensée humaniste (c’est-à-dire le cul-de-sac intégral de la littérature), à savoir Sartre : lisez ce qu’il raconte dans Situations sur la « littérature engagée ». A partir du moment où elle a été engagée, la littérature n’est qu’une arme de combat, ce n’est plus du gai savoir (c’est même affreusement triste !) et ce n’est plus de la littérature, c’est devenu autre chose (qu’il vous appartient de nommer comme vous voudrez).

« Et après Sartre, me direz-vous, que reste-t-il de la littérature française ? » Rien. C’est Byzance, c’est-à-dire le « nouveau roman », le « théâtre de l’absurde », la « nouvelle critique ». Rien ! Un jour, quelqu’un m’a demandé ce qu’il resterait de la littérature française depuis la fin de la seconde guerre (1945) à aujourd’hui. Mon premier réflexe a été, précisément, de répondre « Rien ! », puis, après avoir mûrement réfléchi, je lui ai répondu : « Peut-être Les mots de Sartre, tout de même, et Les mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar ». Avouez que cela ne fait pas beaucoup ! Il faut donc concevoir que la littérature française, à l’époque où naît la Science de l’homme est morte.

Cela ne veut pas dire qu’elle ne présente pas d’intérêt. Car, qui parlait de l’homme, précisément, jusqu’au milieu du siècle dernier ? Eh bien, la littérature. Car depuis Bacon, sont nées, à la Renaissance, comme vous le savez, ce qu’il a appelé la  philosophia naturalis d’où sont issues nos « sciences de la nature ». Quant à faire une science de l’Homme (avec une majuscule !), cette créature quasi divine, c’était exclu. Dès lors, la littérature (histoire et philosophie comprises), a rempli le rôle historique de conservatoire de l’homme (de « pré sciences humaines », en quelque sorte, le gai savoir des Temps Modernes). On me pose parfois la question : « Comment se fait-il que, après avoir fait vos humanités classiques, vous vous soyez ensuite consacré à la linguistique, puis à l’anthropologie ? ». Vous comprenez que la seule chose qui m’a intéressé dans la vie, c’est la réponse à la question : Qu’est-ce qu’un homme (avec une minuscule) ? La littérature me donnait des premières réponses, puis je me suis adonné à ce qui est, depuis la plus haute antiquité, la première véritable science de l’homme (dans la mesure où l’on pensait que le propre de l’homme c’était le langage), à savoir la grammaire, baptisée « linguistique » à l’époque où je l’enseignais, linguistique qui devait me mener, fort logiquement, à l’anthropologie. Vous voyez qu’il y a, dans mon itinéraire intellectuel, une cohérence parfaite. Je referme la parenthèse et je reviens à ma petite affaire.

Vous comprenez que quand quelqu’un vous dit « J’enseigne la littérature française » (de Rabelais à Sartre !), c’est devenu complètement ringard (c’est bon pour le musée) et, surtout, comment voulez-vous mettre tout cela dans le même panier ? C’est absurde !

D’autre part, il faut bien voir que les textes que nous continuons à appeler « littéraires » relèvent d’une masse de déterminismes. C’est cela que je reproche aux professeurs de littérature de mon époque, c’est qu’au lieu de déconstruire le texte, ils le prenaient globalement (c’était la fameuse « explication de texte »), alors qu’il aurait dû y avoir des spécialistes différents qui en auraient traité avec des méthodes distinctes : il y a, en effet, dans le texte littéraire du travail pour le sociologue, le psychanalyste, l’historien, le psychologue, le linguiste, l’historien etc. A un seul texte littéraire, quel qu’il soit, il y a de quoi se consacrer une année entière, année qui serait plus instructive que l’examen, plus ou moins intuitif, d’une série  de « morceaux choisis ». Mais il est vrai qu’un tel enseignement requerrait, de la part du professeur de Littérature française, une somme de connaissances et un pouvoir de synthèse assez rare ! Vous pouvez me croire, c’est ce que j’ai essayé de pratiquer dans mon enseignement (supérieur, il est vrai). Mais, croyez-moi, je ne le regrette pas : j’ai l’immodestie de penser que j’ai passionné mes étudiants de Licence en leur expliquant… « Le lièvre et la tortue » ! Je ne cessais pas de leur apprendre à lire, mais en chaussant d’autres lunettes (déjà !). C’est pourquoi j’ai toujours pensé, et continue à penser que la question des programmes et des horaires n’a aucun intérêt (c’est de la cuisine). Les contenus, d’une manière générale, n’ont que peu de rapport avec la formation de l’esprit. Ce qui compte, ce sont les lunettes, c’est-à-dire ce que certains appellent la méthode. Voilà pourquoi je pense que le texte littéraire ne peut être fructueusement abordé que dans l’enseignement supérieur.

Faut-il, pour autant, supprimer l’enseignement de la Littérature française dans notre enseignement secondaire, comme certains, non sans de bons arguments, vont jusqu’à le souhaiter ? Je répondrai : « non », pour la simple raison que, à moins d’être un barbare, on ne brûle pas ses archives. A ce compte, il faudrait aussi brûler tous nos musées ! Mais un musée, cela se parcourt, quitte à ménager quelques haltes devant certaines œuvres choisies. Je pourrais prendre une autre image : celle du métropolitain. Vous montez dans la rame et vous parcourez la ligne, quitte à vous arrêter à quelques stations. Prenez encore ces petits trains touristiques qui vous font faire le tour du coeur « historique » d’une cité, en marquant un temps d’arrêt devant tel ou tel monument. Vous allez rire, mais quand j’arrive dans une ville que je ne connais pas, j’emprunte volontiers ces petits trains touristiques, quitte à revenir visiter tel ou tel monument qui m’a plus particulièrement intéressé. Autrement dit, ce que doivent proposer les enseignants de Littérature française, en fin de secondaire, c’est, au fond,  un tour d’horizon. Mais ce tour d’horizon pourrait être proposé aussi bien par le prof de gym, pourquoi pas, s’il  a le goût de la chose, sait lire un Guide Michelin de la Littérature et intéresser ses élèves !

Cela dit, j’ai assez vite compris, en même temps que les « sciences humaines » enseignées dans nos « Facultés de Lettres et sciences humaines » (c’est le « et », ici, qui est ici significatif), étaient toujours, et encore, de la littérature, bien qu’elles se soient détachées, peu après mes études, de la Licence de Philosophie. Il paraît que ces « sciences humaines », enseignées, jusqu’à hier, dans nos Facultés de Lettres avaient un objet : l’homme avec une minuscule, et non plus une majuscule, comme c’était le cas dans un humanisme qui n’en finit pas de mourir. Et c’est vrai. Mais comment ces littéraires spécialistes de « sciences humaines » s’en tiraient ? En décorant l’homme pour essayer d’en faire un objet qui paraisse scientifique. Ils ont pris de la science, non pas son exigence de formalisation, mais son langage et son apparence, ni plus ni moins. Ainsi, certains psychologues, se baptisant « neuropsychologues », se sont mis à porter des blouses blanches, à mesurer, à informatiser, etc. ont leurs laboratoires, mesurent,  informatisent, etc. Or, dans leurs « labos », il est certain que l’on tentait bien de vérifier des « données », mais des données qui n’étaient jamais définies ! Les sociologues, quant à eux, se sont mis à faire des statistiques ! Mais, n’ayant pas, eux non plus, de modèle sous-jacent aux phénomènes qu’ils décrivaient, ils ne pouvaient, bien évidemment, que les décrire (et non les expliquer). Ils décrivaient avec des chiffres (tout de même ça fait plus savant). Mais la statistique, c’est comme l’informatique. Si les données que l’on confie à l’ordinateur sont idiotes, et bien l’ordinateur va traiter ces idioties (l’ordinateur est près à traiter n’importe quoi). Pour les statistiques, c’est du pareil au même : à question idiote, réponse idiote.

Bref, n’ayant pris de la science que l’apparence, c’est-à-dire l’informatique, les statistiques ou le laboratoire, l’objet « homme » (avec une minuscule) est ressorti  de là aussi vierge qu’il y était entré. Si bien que ces « sciences humaines » n’avaient absolument rien à voir avec la science, sinon des dehors flatteurs qui témoignent simplement de la prétention de littéraires qui n’ont pas été capables de construire scientifiquement leur objet.

Restait un franc-tireur, Edgar Morin,  qui, à l’époque, faisait ses choux gras de son concept de complexité. Je ne dis pas qu’il est sot, loin de là, mais il pense qu’il faut faire table rase de tout le passé : « Le paradigme perdu est définitivement perdu, mais moi, je vais tout inventer ! ». Résultat, il ne dit rien ! Donc, il se réfugie, comme tous les littéraires, derrière la complexité de l’homme. « Etudier le phosphore, d’accord ! Analyser des veaux, c’est déjà moins facile, mais, comparé à un homme, un veau, c’est tout de même plus simple. Quant à l’homme, c’est tellement plus compliqué, plus subtil, plus fin ! ».

J’en étais là de mon parcours lorsque j’ai eu, il y a une vingtaine d’années, la chance inouïe de rencontrer Jean Gagnepain, et de faire partie de ses disciples. J’ai vite compris, à son contact, que prêcher un savoir véritablement scientifique sur l’homme supposait, que l’on abatte les principaux obstacles à l’avènement de ce nouveau savoir, à commencer par ces fameuses « Facultés de Lettres et sciences humaines ». En effet, si, par exemple, vous vous reportez à la Renaissance, vous pouvez constater que l’humanisme n’a pu l’emporter que lorsque, sous les coups de Rabelais et consorts, le verrou de la Sorbonne a sauté. Mais, à l’époque, les « Sorbonicoles » d’hier, exactement comme ceux d’aujourd’hui, cherchaient à se réformer, à s’adapter. Mais il y en avait d’autres, plus lucides qui avaient compris que toute réforme était d’avance condamnée : il n’y avait qu’à faire autre chose. Voilà exactement ce qu’avait saisi Jean Gagnepain.

A l’âge, donc, qui n’est plus l’âge de l’humanisme, mais l’âge de l’anti-humanisme, c’est-à-dire du traitement de l’homme par l’homme qui préside à l’émergence d’une véritable Science de l’homme, il est grand temps de prendre conscience de ce qui est l’obstacle principal à l’avènement de cette nouvelle ère. Le problème de la formation, non seulement pour demain, mais pour aujourd’hui déjà, passait par la liquidation de ce qu’il reste des littéraires. Certes, si les littéraires, actuellement, sont devenus les ennemis, c’est après avoir été le plus beau fleuron de l’université humaniste. Mais, comme Marx le disait en parlant des bourgeois, ils ont été un mal nécessaire, ils ont joué leur rôle historique, celui d’être, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, les pré sciences humaines. De ce point de vue, les sciences dites « molles » (psychologie, sociologie, sciences politiques) prolongent le rôle historique de la littérature  (philosophie, belles lettres, et histoire comprises). Ce rôle historique a consisté à mettre l’homme au frigidaire pour mieux s’occuper, en attendant, des sciences dites « de la nature ».

Je veux dire que ces sciences « molles » sont en train de céder le pas devant la Science « dure » de l’homme, depuis les travaux de ce génie encore trop mal connu, Jean Gagnepain, qui est le véritable fondateur de la Science expérimentale de l’homme. Un mot d’explication.

C’est Freud qui a donné à Jean Gagnepain l’idée d’une clinique explicative, autrement dit, d’un type de clinique qui lui permettait de remettre perpétuellement en cause le modèle théorique de l’homme qu’il a élaboré pendant près d’un demi-siècle. Voilà ce qui est absolument fondamental. Au fond, celui qui y gagnait, dans la cure psychanalytique, c’était Freud, qui reconnaissait qu’il n’avait jamais guéri qui que ce soit ! Freud, au fond, devenait de plus en plus intelligent et, sur le plan de sa théorie, de plus en plus malin à mesure qu’il soumettait ses patients à sa cure. Voilà ce qui a donné à Jean Gagnepain l’idée d’une clinique qu’il a voulu, lui, carrément expérimentale. Il se disait que ce n’était pas parce que l’on change d’ « objet », c’est-à-dire que l’on « passe » de la nature à l’homme (quitte à construire cet « objet » homme, c’est évident) qu’on change de scientificité : la science doit avoir, d’abord un modèle cohérent, et aussi, un lieu de vérification. Il faut bien expérimenter quelque part, d’où l’idée que la clinique était, chez l’homme, le seul lieu de vérification. Jean Gagnepain, pour parler de cette clinique, évoquait souvent le travail du garagiste. Dans une voiture, il est rare que tout se détraque en même temps : une fois, c’est l’allumage, une autre fois, la carburation, etc. C’est pourquoi il se comparait souvent à un garagiste qui aurait appris la mécanique en réparant les pannes de voiture. Car, comme dans une voiture, il est rare, chez l’homme, que tout se détraque en même temps. Tout ne tombe pas en panne d’un seul coup : on ne perd jamais la raison, mais de la raison, et, du même coup, la raison pouvait devenir objet de science expérimentale.

A ce titre la Théorie de la Médiation est ce que l’on peut bel et bien appeler une anthropologie clinique. Et les médiationnistes (regroupé sous le nom d’Ecole de Rennes), du même coup, sont les premiers au monde à parier carrément sur la nécessité de constituer une approche scientifique de l’homme qui se donne, bien évidemment, un modèle théorique, et, en même temps, un lieu d’expérimentation. Autrement dit, le lien entre la théorie et la clinique est si fondamental, qu’un ne peut séparer l’une de l’autre… sauf, comme je le ferai, le plus souvent, par commodité d’exposition (et puis on ne peut pas tout faire !)

J’ai parlé de Freud, mais cela ne veut pas dire que Jean Gagnepain adhère sans réserve   à la psychanalyse. Il en corrige les excès. Excès de verbalisme, d’abord parce que Freud cantonnait sa découverte de l’inconscient au seul plan de la conscience représentative, alors qu’il existe aussi un « inconscient » technique , un « inconscient » social  et un « inconscient » éthique , et c’est pourquoi Jean Gagnepain substitue au concept d’inconscient celui d’implicite.

Le deuxième correctif est celui qu’il apporte à l’historicisme dans lequel Freud s’est enfermé, l’historicisme des « stades », de la « régression », etc. Si vous voulez, Jean Gagnepain n’est pas pour l’Urszene (la « scène primitive »), mais pour la Grundszene (la « scène fondamentale »).

Le deuxième précurseur que reconnaît Jean Gagnepain, c’est Ferdinand de Saussure et sa conception structurale du signe verbal (en réalité c’est un anachronisme : Ferdinand de Saussure n’a jamais employé ce mot de « structure », il parle de « système »). La découverte de Ferdinand de Saussure (1857-1913) a été pour Jean Gagnepain comme pour beaucoup d’intellectuels français, une véritable révélation, révélation tardive (vers la fin des années 40), alors que le célèbre « Cours de linguistique générale » date…de 1916 ! (C’est pour vous dire comment fonctionne l’université française !). Eh bien le célèbre linguiste genevois est le premier à avoir montré que, dans le langage, tout n’était pas apparent, mais que, sous le phénomène, il y avait autre chose, que Jean Gagnepain a baptisé « grammaire », pour l’opposer à la « rhétorique » qui seule, comme nous le verrons, est manifeste dans la locution.

Mais il faut bien préciser que cette idée de « système » mise en œuvre par Saussure, et qui a été ensuite baptisée « structure » a été complètement dévoyée par les successeurs de Saussure, ceux que l’on a appelé les « structuralistes », puis les « sémiologues » et autres « sémioticiens ». Tous ces gens-là ont donné au signe une importance tout à fait abusive : pour eux, tout est signe ! C’est la récupération intégrale ! Jean Gagnepain donne, lui aussi, au signe une importance considérable, mais pas du tout de la même manière que ne font les structuralistes. Il s’en sert en tant qu’analogon, c’est-à-dire que le principe explicatif du signe, vaut, analogiquement, pour l’outil, la personne et la norme. Voilà, très rapidement ce que Jean Gagnepain doit à Saussure.

Enfin, c’est la praxis marxiste qui a mené Jean Gagnepain à la théorie de la rationalité incorporée. Autrement dit, cette idée de praxis, empruntée à Marx, l’a conduit à poser la réalité du principe explicatif qu’est la raison, non pas à l’extérieur de l’homme, mais dans l’homme. Et c’est même la différence entre les sciences dites « de l’homme » et les sciences dites « de la nature ». Toutes deux ressortissent à la même rationalité, mais il se trouve que, dans la nature, il n’y a de raison nulle part : c’est l’homme qui l’y met pour pouvoir l’expliquer ; dans l’homme, au contraire, il y a de la raison, c’est même l’une des caractéristiques de l’ « objet » (l’homme) à étudier scientifiquement. Si bien que les sciences dites « de l’homme » ne peuvent être que des sciences au carré (au sens mathématique de l’expression), puisque la rationalité est, à la fois, chez le savant et dans l’objet qu’il étudie. Du même coup, on est obligé de rendre compte de cette incorporation de la rationalité dans l’objet même (l’homme) que l’on prétend aborder scientifiquement.

Parmi ceux qui ont précédé Jean Gagnepain, le seul qui ait vraiment insisté sur cette réalité, c’est Marx, Marx pour qui, comme vous le savez, l’histoire n’était pas le fait de l’historien « professionnel » (qu’il soit historien de la France, de l’Art, de la Littérature, etc.), mais de l’historien que nous sommes tous. Qu’avait envisagé Marx, au fond ? Une théorie de l’homme, et comme l’homme était défini, chez lui, par l’histoire, il fallait en traiter de manière aussi scientifique que possible, en élaborant un matérialisme historique. Seulement, là encore, de même que la sémiologie et la sémiotique ont joué un tour pendable à Saussure et ont fait se ridiculiser le structuralisme (y compris celui de Lévi-Strauss) qui est devenu un nouvel idéalisme, de même Engels et Feuerbach ont joué le même tour pendable au  matérialisme historique de Marx en le tirant, tant qu’ils ont pu, vers ce que l’on a appelé ensuite le matérialisme généralisé, c’est-à-dire le « matérialisme dialectique » (auquel Marx, vieillissant et fatigué, a fini par souscrire), et qui valait pour l’ensemble de l’évolution du cosmos ! Autrement dit, le « matérialisme dialectique », en faisant de la dialectique un processus et pour la culture (c’est-à-dire pour l’homme), et pour la nature, on arrive au matérialisme intégral. Bref, le « matérialisme dialectique » a noyé Marx, exactement comme le structuralisme a noyé Saussure.

Cela dit, et pour conclure, je souhaiterais vous dire un mot de ma relation avec Jean Gagnepain. D’une manière générale, je dirais que le Maître n’est ni celui que l’on respecte, ni celui avec qui l’on rompt : nous vivons de lui. Autrement dit, le Maître, nous ne le respectons jamais, car le respect est signe de mort. Quand je vous parle, Jean Gagnepain, je le fais exister. Mais où suis-je moi-même ? A la limite, cela n’a aucune importance. Cela ne veut pas dire que la mémoire de Jean Gagnepain ne soit pas, en elle-même, digne du respect que l’on doit au génie humain, mais il ne peut nous servir, à moi, personnellement, et à vous, par personne interposée, que dans la mesure où nous le digérons, où nous en faisons notre affaire. Pas question, dans ces conditions d’arrêter un Maître à tel moment de l’histoire : ce serait, bel et bien le « néantiser », pour pasticher Sartre.

J’ajouterai que le Maître, s’il est Maître à penser (ce qui n’existe plus en France depuis bien longtemps) n’a rien du professeur, bien au contraire ! Prenez Maître Albert, au Moyen Age : quand Maître Albert se brouillait avec la Sorbonne, il prenait ses cliques et ses claques et il faisait sécession, c’est-à-dire qu’il prenait ses quartiers sur la place à laquelle, à Paris, il a donné son nom : la place Maubert. Il s’installait là et il faisait ses cours en plein air, et tout le monde le suivait. Il avait du charisme, il attirait les foules, il pensait, et librement.

Eh bien, Jean Gagnepain, si vous voulez, c’est le Maître Albert de la Science de l’homme. Vous comprenez, dans ces conditions, que sa pensée puisse déranger, voire  indigner, surtout le milieu universitaire.

Tant mieux, si cette pensée, que j’essayerai de vous transmettre (si vous « nous » faites l’honneur de « nous » suivre) vous invite à la réflexion.

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mai 09

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Nous nous heurtons, d’entrée de jeu, à une très grosse difficulté, qui réside dans la distinction qu’il convient d’établir soigneusement entre, d’un côté, le langage proprement dit, c’est-à-dire les processus cognitifs propres à la locution, et, d’un autre côté, les langues innombrables et arbitrairement codifiées par toutes les sociétés, à tel ou tel moment de leur histoire, langues qui président à l’interlocution. J’insiste sur le fait pour bien vous mettre en garde, car nous rencontrons là un réel obstacle, dans la mesure où les processus que nous nous allons essayer de traquer en deçà des langues, ne se manifestent qu’investis dans des usages codifiés en nombre quasiment incalculable. Qu’il soit bien entendu que lorsqu’un Anglais dit « water » quand le Français dit « eau », il y a, certes, une différence manifeste de vocabulaire - différence qui relève, elle, de la sociologie (plus exactement de la sociolinguistique). Il faut toutefois concevoir que l’un comme l’autre témoignent de la même capacité de signe. Vous voyez alors d’où vient la difficulté : il faut prendre garde de ne pas imputer au signe ce qui revient à son usage, et, pour cela, parvenir à mettre entre parenthèses, mentalement, tout ce qui fait que « water » et « eau » sont, sociologiquement, des mots appartenant à deux langues différentes. Il faut reconnaître que cette mise entre parenthèses de la langue est très délicate à opérer !

Cela dit, partons, pour la préciser, de la définition traditionnelle du signe comme association de son et de sens. Nous savons, aujourd’hui, que cette définition est tout à fait insuffisante : depuis le début du XX° siècle, en effet, très exactement depuis les travaux de Ferdinand de Saussure, nous savons que ce son et ce sens s’analysent réciproquement, c’est-à-dire que l’on ne peut découper l’une des deux faces du signe sans automatiquement découper l’autre. Pour vous donner une image qui vous aidera à comprendre le phénomène, écrivez, par exemple, sur un morceau de carton le mot « maintenant », et, armés d’une paire de ciseaux, coupez ce mot après la syllabe « main » : vous aurez, d’un côté, un mot, qui s’opposera, dans un système comme celui du français, à « tête », « pied », « jambe », etc., et, d’un autre côté, un autre mot qui opposera « tenant », à « lâchant », « tiendra », etc. Voilà ce que Saussure appelle la réciprocité des deux « faces » du signe linguistique, que l’on a baptisées, à sa suite, le « signifiant » (au niveau du son) et le « signifié » (au niveau du sens). Prenez encore la syllabe « main » et remplacez l’initiale de son signifiant par « p » ou par « b », il est bien évident que, dans le système du français, les signifiants « main », « pain » et « bain » auront des signifiés tout à fait différents. Et il en va ainsi pour toutes les langues qui, ont chacune, certes, leur propre grille d’analyse du son et du sens, mais dont les unités signifiantes ont toutes en commun de posséder cette bifacialité qui fait qu’ils sont toujours du son analysé par du sens et du sens analysé par du son (c’est ce qui définit, en termes saussuriens, l’ « immanence du signe »).

Mais il y a plus : ce qui caractérise toutes les unités linguistiques, quelle que soit la langue que l’on considère, c’est aussi la biaxialité qui régit leurs oppositions mutuelles ainsi que leurs combinaisons. Bien sûr, là encore, je serai extrêmement schématique, et pour vous faire entrevoir la chose, je prendrai l’exemple du son produit par un instrument de musique. Il y a, en réalité, deux façons de définir une note de musique : si j’appuie, par exemple, sur la touche « sol » d’un clavier de piano, la note que je perçois ne se définit que par rapport à d’autres notes qui auraient pu être à sa place et qui n’y sont point. Au fond, la note n’est qu’un degré dans une certaine échelle verticale, échelle que l’on appelle une « gamme ». Mais la note possède aussi une valeur relative d’écart par rapport à celles qui la précèdent où la suivent, et c’est ce qui rend possible ce que l’on appelle la « mélodie ». Tout son musical se trouve donc à l’interférence d’une gamme et d’une mélodie, ou, si vous voulez, d’une opposition et d’un contraste, d’un axe vertical et d’un axe analyse horizontal. Autrement dit, pas de mélodie sans gamme, et pas de gamme sans mélodie !

Eh bien, cette double et réciproque projection d’un axe sur l’autre est le propre de toutes nos énonciations, quelle que soit la langue que nous pratiquons. Il y a toujours, au fond, ce que l’analyse grammaticale et logique nous apprenait, non sans bon sens, à savoir que les éléments d’un énoncé avaient une « nature » - disons une identité (axe vertical) -, et une « fonction » (axe horizontal), c’est-à-dire que ces deux axes contribuent, chacun pour leur part (et il faut ajouter « ensemble »), au fonctionnement de l’énoncé (je laisse de côté, pour simplifier, la grande innovation des successeurs de Saussure qui fut d’étendre cette idée de fonction au vocabulaire lui-même). Soit, par exemple, l’unité « pain » (il faut faire, ici, complètement abstraction de la graphie, et s’imaginer que nous avons l’équivalent de la note « sol ») : « pain » n’existe, comme unité verbale, que parce que je peux dire « le pain » ou « il peint », ce qui me permet de classer la première unité dans la gamme des substantifs (gamme dans laquelle, lexicalement, « pain » s’opposera à « biscotte », « brioche », etc.), et de classer la seconde dans la gamme des verbes (gamme dans laquelle, lexicalement, « peindre » s’opposera à « colorier », barbouiller », etc.). Mais, réciproquement, si je n’avais pas la gamme, c’est-à-dire un principe de classement, je ne pourrais pas agencer ces deux unités comme je l’ai fait. Pas de classement, donc, sans agencement, pas d’agencement sans classement, ou, si vous préférez, pas d’analyse sur l’un des deux axes sans une analyse sur l’autre, c’est-à-dire que les deux axes s’analysent réciproquement, exactement comme les deux faces. Voilà la première contribution de Jean Gagnepain à la connaissance du langage, sur la base de la clinique aphasiologique.

Je tiens à préciser que c’est du Moyen Age que date la vieille analyse que beaucoup d’entre vous ont peut-être pratiquée à l’école, moi en tout cas : analyser une phrase, c’était isoler les éléments, bien entendu, en définissant leur « nature » et puis leur « fonction ». La « nature » cela voulait dire « ce qui définissait ». La fonction, c’était le rapport. Mais d’autre part, qu’on ait gardé cette opposition de nature et de fonction, voilà ce qui a fait rigoler tous les linguistes « modernes ». Eh bien ce sont les linguistes modernes qui sont des sots, parce que l’on avait conservé quelque chose qui était important, c’est-à-dire une opposition axialisée entre précisément une classification des identités et, de l’autre côté, un dénombrement des unités. Donc, l’analyse grammaticale, qui nous vient en droite ligne d’Aristote, a été conservée par les grammairiens qui n’en ont pas rougi, jusqu’à l’apparition de nos « professeurs des écoles ». Les anciens instituteurs nous ont peut-être enquiquinés dans l’enseignement primaire, mais ils nous ont au moins appris cela. Et ce n’était pas rien ! (Il est vrai qu’ils ne pouvaient pas nous dire un mot de la projectivité des axes)

Bifacialité et biaxialité, voilà ce qui définit ce que l’on appelle la structure du langage, structure qu’il faut concevoir comme un système purement formel, sans aucun contenu : les faces et les axes n’ont d’existence que purement virtuelle. Cela n’empêche pas, bien entendu, l’existence de leur analyse réciproque, analyse réciproque prouvée par les résultats de la clinique aphasiologique.

Mais c’est cette même clinique qui a conduit Jean Gagnepain, non seulement à mettre en lumière la biaxialité propre aux processus langagiers, ce qui était déjà franchir un pas fantastique par rapport à Saussure, mais encore à poser, dans les années 1960-1970, l’hypothèse (depuis scientifiquement vérifiée) de l’intervention, dans la mise en œuvre du signe, d’un troisième processus : un processus dialectique. De quoi s’agit-il ?

Il est bien entendu que les unités signifiantes du langage, à n’en rester qu’à leur structure virtuelle, ne sauraient être autre chose qu’un simple « pour-dire ». Car parler, c’est toujours parler de quelque chose, autrement dit, si, dans un premier temps (premier au sens logique et non chronologique) nous décollons de nos représentations perceptives, accédant ainsi à la structure, nous réinvestissons, ensuite, cette structure dans l’univers des « choses », c’est-à-dire, au fond, dans le monde à dire. En d’autres mots, la structure est médiation implicite (« inconsciente », si vous voulez) entre le percept et le concept : concevoir (conceptualiser, disent certains) c’est, au-delà de nos représentations, nous faire des idées sur les choses, mettre en rapport ces idées, et, donc, les systématiser. Jean Gagnepain appelle grammaire cette structure formelle du signe (sa bifacialité et sa biaxialité) et rhéthorique, le réinvestissement de cette structure qui nous permet d’élaborer du concept.

Il y a trois précisions très importantes à apporter à cette rapide présentation.

La première est que si, dans le modèle du signe élaboré par Saussure, le concept est extérieur au signe, dans le modèle élaboré par Jean Gagnepain, le concept fait partie intégrante du signe : il est le résultat de cette médiation implicite de la structure dans la conjoncture, autrement dit, il est le produit du réinvestissement de la structure dans l’univers des choses à dire, tout en ne cessant pas de participer au signe.

La seconde importante précision est que, jamais ce réinvestissement n’est tel que le concept puisse adhérer totalement à la chose (le mot « chien » ne mord pas !), et c’est ce qui définit la polysémie des unités signifiantes (« Je lui garde un chien de sa chienne »). Prenez, encore, par exemple, le mot « pied » : il possède une pluralité de significations dont un dictionnaire de la langue française peut bien essayer de faire le tour (« le pied humain », « le pied de table », « le pied d’une montagne », « le pied de nez », etc.). Et il en va de même de tous nos énoncés. Si je dis : « Ernestine sent la lavande », est-ce que je veux dire qu’Ernestine respire un bouquet de fleurs de lavande, ou bien qu’elle s’est parfumée à l’eau de lavande ? Bien sûr, mes trois exemples sont extrêmement simplistes, mais ils suffiront, je l’espère, à vous faire apparaître que ce que l’on appelle « les mots » ne sont absolument pas des étiquettes susceptibles de coller aux choses : malgré tous les efforts désespérés que nous pourrons fournir pour tenter de réduire cette polysémie, qui définit leur fondamentale impropriété, en vue d’atteindre une transparence absolue des mots, il restera toujours entre les mots et les choses du « jeu » (comme on parle, par exemple, du jeu existant entre deux pièces de bois ou entre deux rouages d’un mécanisme), et heureusement, car c’est ce jeu qui, précisément, nous permet de penser. Vous voyez, ainsi, que penser, c’est exploiter (certes, avec plus ou moins de bonheur !) ce jeu irréductible et permanent qui existe entre le langage dont nous avons la faculté et ce que nous baptisons parfois, commodément, le « réel ».

Je vous rappelle, enfin, que ce « jeu », dont je viens de vous parler peut être plus ou moins important. Ce jeu est maximum lorsque nous tendons à plier le monde à dire aux mots que nous avons pour le dire, il est minimum lorsque nous tendons à plier nos mots à ce même monde à dire. Dans un cas, vous avez ce dialogue à la manière de Raymond Devos : «- La mer est démontée - Eh bien, il faut la remonter ! », dans l’autre cas, on parlera d’acide nitrique, sulfurique ou chlorhydrique, par exemple, formulations qui essaient de « coller », le plus possible, à ce que nous pensons être la réalité. Autrement dit, le réinvestissement que nous faisons dans le « réel » de la structure verbale est soumis aux deux « visées » antagonistes que vous connaissez bien : la visée que Jean Gagnepain appelle, l’une, mythique, l’autre, scientifique, et vous voyez, déjà, que mythe et science sont aussi rationnels l’un que l’autre, dans la mesure où ils relèvent tous deux de la même faculté de concevoir, autrement dit qu’ils sont le produit d’un même processus, qui est celui-là même de la rationalité verbale.

Si vous admettez ce modèle médiationniste de la rationalité verbale, précisément, que je viens très rapidement d’esquisser, d’importantes questions vont recevoir un début de réponse, à commencer par celle, fameuse, d’un prétendu « langage animal ». J’ai vu, dernièrement, dans une grande librairie de notre ville, exposé en bonne place, un livre paru récemment et dont le titre a attiré mon regard : « Les animaux pensent-ils ? ». Inutile de vous dire que je n’ai même pas feuilleté le bouquin. La réponse à cette question saugrenue est « Non ! », bien entendu, puisque les animaux ne possèdent pas cette faculté de rationalité verbale qui appartient en propre à l’homme. Cela ne veut pas dire, bien sûr, que les animaux n’émettent pas de messages, et par des moyens plus ou moins complexes, voire extrêmement sophistiqués (même si on est loin de les connaître tous), mais il faut s’y faire, les animaux sont des bêtes !

En réalité, d’une manière générale, ce qui fait aujourd’hui écran et nous empêche souvent de voir ce qui distingue l’animal de l’homme, c’est l’existence de l’étho-logie, c’est-à-dire de la science des « mœurs » animales, alors que l’animal ressortit dans sa totalité à la biologie animale (tout comme il y a la biologie végétale), et, s’agissant de ses « mœurs », à la zoologie (tout comme il y a la botanique). Oser faire une « science des mœurs animales », c’est faire la resucée d’une vieille sociologie évolutionniste qui dit que, chez l’animal, il y a quelque chose de l’homme, autrement dit qu’il n’y a pas de seuil différentiel de l’humain, ce qui, scientifiquement, n’a jamais été prouvé. En revanche, ce qui est en passe d’être prouvé, à l’heure actuelle, grâce aux recherches cliniques conduites par Jean Gagnepain, c’est que s’il y a bien du singe dans l’homme, ici encore, il n’y a pas d’homme dans le singe ! A ce compte, il faut bien admettre que l’éthologie, au point où elle en est restée, est une science sans objet qui ne saurait aboutir qu’à la résurgence de la fable, c’est-à-dire qu’au lieu de se servir de l’étude de l’animal (de la biologie animale et de la zoologie) pour étudier les fonctions naturelles que nous avons en commun avec lui (en particulier la mémoire, certains modes de communication par contagion, signaux, etc.) et surtout ce qui nous distingue de lui, la grande majorité des éthologues ne s’intéressent à l’animal que pour le rapporter à nous, ce qui ne nous apprend rien sur l’homme, puisque, de toute façon, ce que fait l’animal, comme nous allons le voir tout de suite, il le fait autrement que l’homme.

Toute éthologie étant, donc, mise de côté, il est absolument certain, néanmoins, que l’étude de l’animal présente un intérêt réel pour le spécialiste des sciences humaines dans la mesure où elle lui permet d’expliquer, à l’état libre (à l’état parfois dit « sauvage »), ce qui, chez l’homme, fonctionne aussi, mais toujours encadré par de la culture, à savoir des processus naturels dont il dispose comme l’animal, et notamment la capacité de percept. Mais de cette capacité-là, l’homme fait autre chose. Vous voyez, du même coup, tout l’intérêt qu’il y aurait à s’intéresser aux Koko, Washoe, Viki et autres singes anthropoïdes, à condition de prendre quelques précautions, notamment lorsque l’on compare leur comportement prétendu « langagier » à celui d’un enfant. Car, si les résultats des tests proposés à l’enfant et au singe sont souvent voisins, l’un et l’autre ne sont pas du tout dans la même situation, dans la mesure où l’enfant a seul la capacité d’abstraction verbale, si bien que l’on s’imagine que pour le singe comme pour l’enfant, il y a signe, ce qui est faux. Cela fait une différence considérable entre l’enfant et le singe, singe dont les performances ne peuvent pas être comparables à celles de l’enfant, puisque le problème que l’on soumet aux deux, sous le nom de « langage », est du langage pour l’un, alors que pour l’autre il n’en est rien.

Ajoutons que le postulat béhavioriste est beaucoup plus grave que le postulat évolutionniste dans la mesure où c’est tout le problème de l’expérimentation en sciences humaines qui se trouve posé là : le béhaviorisme consistant à ne prendre en compte que les résultats, c’est-à-dire les succès et les échecs, passe à côté de la seule chose qu’il faudrait appréhender, à savoir les procédures, et, dans la mesure où l’erreur seule est humaine (pour autant que l’homme seul analyse, même si cette analyse est implicite), ce sont bien les mécanismes de ces erreurs qui devraient retenir l’attention. A titre d’illustration, certains tests prétendus « non-verbaux », mais qui sont en réalité pleins d’une « verbalité » intérieure, c’est-à-dire que l’on ne peut résoudre sans concevoir. Telle est la fameuse expérience de Binet, qui consiste en ceci : on dispose plusieurs boîtes retournées, et on met un sucre sous la première, puis sous la seconde, puis sous la troisième, etc. On demande au singe et à l’enfant de chercher le sucre ; au début, le singe et l’enfant vont chercher le sucre sous la boîte où il était précédemment, mais à partir de la troisième tentative, l’enfant et le singe divergent : le singe continue à chercher d’abord dans la boîte précédente, alors que l’enfant va directement à la boîte suivante, parce qu’il a conçu, sans le savoir bien entendu, que le sucre est sous la suivante. Voilà ce que l’on appelle, intellectuellement, l’intelligence : ce que l’enfant a saisi, c’est un rapport, et s’il a saisi un rapport, c’est parce qu’il est capable de concevoir, et s’il est capable de concept, c’est-à-dire d’exprimer du formel et non pas d’exprimer des choses, c’est qu’il est capable de langage...Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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mai 09

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Pour élaborer une authentique science de l’homme, il convient, non seulement de se débarrasser de ce qu’il reste des littéraires, mais, aussi, de l’antagonisme du « neuron » (le nerf, qui est du côté du corps) et de la « psuchè » : l’esprit, c’est-à-dire tout le reste, qui est on ne sait où. Autrement dit, ce que je voudrais vous montrer, aujourd’hui, c’est que ces deux écoles de pensée, que sont les neurosciences et la psychanalyse, relèvent d’un dualisme complètement obsolète, en dépit des nombreux débats qu’il continue à susciter encore aujourd’hui, ici ou là.

Dans les neurosciences, vous avez un appareillage scientifique absolument remarquable et, d’autre part, ces neurosciences ont parfaitement raison de chercher le conditionnement cortical…mais de quoi ? Les spécialistes ne se sont jamais posés la question de savoir comment formuler avec précision les « données » qu’ils soumettent à leurs appareils. Encore une fois, leurs appareils sont absolument formidables, mais que l’on se serve d’encéphalographies, de scanners, de l’Imagerie à Résonance Magnétique etc., que font, généralement, certains de ces spécialistes ? Eh bien ! Ils mettent un gars dans un appareil, et ils lui disent : « Allez ! Pense ! ». Et alors ces savants vous disent : « Vous voyez les éclairs ? A droite, à gauche ! Oh là-là !! ». Mais posez-leur la question : « Qu’est-ce que c’est que penser ? ». A ce moment là, ils s’asseyent et ils disent « Grave problème ! On n’y connaît rien ». Au fond il s’agit de la projection des sciences de la nature (les « sciences-nat ») qu’on essaye d’appliquer, sous une forme simplifiée, à la pensée, source de la faculté de connaître ou « cognition » (d’où l’appellation de « cognitivistes » que certains se donnent). C’est tout à fait « L’homme neuronal » de Pierre Changeux.

Plus formidable, encore, les neurosciences prétendent rendre compte de la quasi totalité des phénomènes de culture. Ainsi, certains neurobiologistes se demandent, avec le plus grand sérieux, s’il n’existe pas un gène de l’homosexualité, un gène de l’amour, et même un gène de Dieu ! Je n’invente absolument rien ! J’ai eu sous les yeux un numéro spécial de la revue « Science et vie » consacré à la question. Il paraît que la « neurothéologie » est à l’œuvre ! C’est fait : « On a découvert (je cite) le rôle crucial d’une petite molécule chez ceux qui ont la foi ». Quant au « neurothéologue » interrogé sur la nature de Dieu, voici sa réponse : « Bien sûr, la définition de Dieu que nous utilisons n’est pas celle des théologiens, qui réfléchissent de façon précise sur la nature les attributs de Dieu. Pour nous, il est simplement défini comme une entité supérieure, souvent invisible, et à l’origine du monde ». Nous voilà bien avancés ! Et encore : j’ai parcouru, un jour, une revue soi-disant « sérieuse » (« Le Monde des religions ») qui consacrait un dossier à l’examen de la question : « Sommes-nous programmés pour croire ? » Je ne résiste pas à vous lire le chapeau du premier article : « Les progrès spectaculaires des neurosciences, en particulier les techniques d’imagerie cérébrale, ont permis de passer « l’extase » au scanner.  Les images de cerveau de bouddhistes… » (mais est-ce que le bouddhisme est une religion ?) «… le cerveau de bouddhistes en méditation ou de moniales franciscaines en prière ont montré un état neurologique particulier, qui ouvre la voie aux spéculations : le cerveau est-il programmé pour croire, ou bien les religions sont-elles des « produits dérivés » des processus cognitifs ? ». Je n’invente rien. C’est du « Bouvard et Pécuchet », ni plus ni moins ! Vous riez de la « neurothéologie ». Eh bien sachez que, dans son dernier ouvrage, Changeux vient d’inventer, en quelque sorte, la « neuroépistémologie », la « neuroesthétique » et la « neuroéthique » (« Du Vrai, du Beau, du Bien »). « C’est hénaurme ! », se serait esclaffé Flaubert. Je vous en ai dit assez, je pense, pour que vous compreniez que, les neurosciences sont, actuellement, un véritable cul de sac. Pourquoi ? Parce que, ne possédant pas un modèle de la rationalité humaine, les questions qu’elles se posent sont idiotes. Le plus formidable, c’est que les neurosciences, ça prend ! Tous les jobards se ruent littéralement sur elles. Cela prend pourquoi ? Ici encore, parce que cela paraît sérieux, cela fait savant.

Si, donc, les neurosciences représentent, actuellement, les « sciences-nat » appliquées à l’homme, on peut dire que les psychanalystes, eux, tels qu’il pratiquent encore leur art (ils sont de moins en moins nombreux, il est vrai, et, dans moins de dix ans, ils n’existeront plus), sont en quelque sorte les « nouveaux philosophes » de l’homme. Ils bavardent à perte de vue sur les grands mythes grecs, se condamnant à une néo-philosophie : ils représentent la persistance des philosophes de la Renaissance, exactement comme les neuroscientifiques représentent la continuation des « sciences-nat » de la même époque. Ils sont dépendants, les uns, de la tradition des « humanités classiques », les autres du positivisme. Si bien que l’on peut dire qu’aucune des deux écoles n’a mis, ne serait-ce qu’un pied, dans le champ d’une authentique Science de l’homme.

En réalité, on peut considérer que les neurosciences et la psychanalyse ne sont que des demi sciences. Les uns ont un appareillage scientifique absolument merveilleux, et qui ne cesse de progresser de jour en jour, mais, comme ils n’ont aucun modèle de l’homme, ils ne construisent pas leurs données. Les autres - les psychanalystes -, avec ce double-fond qu’ils posent en l’homme et qu’ils baptisent « inconscient » définissent clairement et avec justesse leurs données, mais ils n’ont aucun laboratoire scientifique pour vérifier la validité et de leur modèle de l’homme et du laïus qu’ils tiennent sur lui. Vous voyez d’où vient leur antagonisme, antagonisme dans lequel il ne convient nullement de prendre parti. Autrement dit, les neurosciences sont de véritables sciences en ce qu’elles disposent d’un appareillage technique qui ne cesse de progresser de jour en jour mais ce sont les vraies sciences d’un faux objet, puisqu’elles n’ont aucune idée de ce qu’est qu’un homme. Quant à la psychanalyse, on peut dire que c’est la fausse science d’un vrai objet. Alors certains, plus conciliants de part et d’autre, disent : « Eh bien mettons-y un peu du nôtre : nous pouvons peut-être nous entendre. Au fond, nous sommes complémentaires ». Mais que peut bien donner, je vous le demande, l’amalgame de deux sottises (pour autant que l’amalgame soit possible). Comment, par exemple, voulez-vous que s’entendent les cognitivistes qui font de Dieu l’effet d’une molécule, et les psychanalystes qui en font une névrose ou la « sublimation » d’une sexualité (confondue avec le désir qu’elle inspire) ?

A vrai dire, on peut tirer de la psychanalyse, qu’a inventée Freud, l’amorce d’un dépassement de cet antagonisme, ce que ses successeurs, par paresse ou impuissance, ont complètement négligé. Le malheureux Freud, au fond, a été (lui aussi !) trahi par ses héritiers. De quoi, en effet, rêvait-il ? D’une biologie qui permette un jour, de trouver le conditionnement cortical des psychoses, des névroses, etc. Freud, qui était infiniment plus intelligent que ceux qui continuent aujourd’hui encore à pratiquer l’analyse, écrivait en 1920 : « La biologie est vraiment un domaine aux possibilités illimitées. Nous devons nous attendre à recevoir d’elle les lumières les plus surprenantes, et nous ne pouvons pas deviner les réponses qu’elle donnera, dans quelques décennies, aux questions que nous lui posons. Il s’agira peut-être, et probablement, de réponses telles qu’elles feront s’écrouler tout l’édifice artificiel de nos hypothèses » (Gesammelte Werke). On se demande si les analystes n’ont jamais lu Freud ! Celui qui se baptisait lui-même « le neurologue viennois » n’a cessé de dire toute sa vie : « Tout ce que je dis, c’est très joli, mais cela restera de la poésie si l’on n’arrive pas a élaborer une nouvelle biologie ». Nouvelle, pourquoi ? Parce la biologie « vétérinaire », qui était celle de son temps, ne permettait absolument pas de rendre compte  des pathologies mentales qu’il étudiait… Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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mai 01

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Je vais commencer, par une rapide mise en perspective historique, dans la mesure où, dans notre monde où le lien de la culture et de l’écriture a commencé à se dénouer, on ne peut pas empêcher les Lettres de persister. Mais elles persistent dans le sens manifeste de déplacements progressifs.

Si vous envisagez le savoir français à travers les âges, vous comprenez vite que ce savoir est lié, bien évidemment, aux conditions qui sont culturellement les nôtres. Eh bien,  il faut bien prendre conscience que c’est récemment que l’on dit : « Au Moyen Age, il y a des textes français qui valaient le coup. Il y a tout de même la Chanson de Roland, etc. ». L’université médiévale ignorait complètement ces textes français, même ceux produits par Rutebeuf ou Villon. Et pourquoi le Moyen Age a-t-il délibérément écarté ces textes ? Parce que ce n’était pas du savoir, mais, comme a dit Nietzsche très joliment : c’était le « gai savoir », c’est-à-dire l’anti-savoir, le savoir contestataire, non reconnu par l’université : le savoir à l’époque, et jusqu’au XVI° siècle, c’était le latin, le français n’étant, précisément qu’un gai savoir.

Quand donc s’est opéré le premier déplacement qui a entraîné la naissance de la « littérature française» ? A la Renaissance, à l’aube des « Temps Modernes », avec Rabelais. Si Rabelais est comique, « gaulois », cochon et tout ce que vous voudrez, c’est parce qu’il réhabilitait tout simplement le gai savoir médiéval, mais en langue française. C’était une révolution absolument formidable : avant les textes français n’avaient aucun statut, désormais, ils en avaient un. Bien sûr, il y avait quelques années que cela se préparait. Il y eut une pré littérature, une « protohistoire » littéraire, si je peux dire, représentée par ceux que l’on a appelé les Grands Rhétoriqueurs,  qui rimaillaient en français et qui commençaient à essayer de placer leurs productions dans les milieux cultivés. Mais la Renaissance, c’est une bouffée d’oxygène, c’est le français tous azimuts, le gai savoir carrément promu.

Mais cette promotion du gai savoir, qu’a-t-elle donné ? Au début, ce fut une libération, avec tous les excès qui accompagnent toute libération : un véritable enthousiasme ! Cependant, petit à petit, l’enthousiasme est retombé, et ce fut la naissance de ce que l’on a appelé une « littérature », qui consistait à exprimer, en français, même les choses les plus sérieuses, les choses du temps, le savoir de l’époque. Ce n’était pas le savoir de l’université, qui continuait à s’exprimer en latin, mais un savoir para universitaire, en quelque sorte, qui se transmettait en français. Dans ces conditions, vous comprenez que textes comme ceux de Madame de La Fayette, les tragédies de Racine, ou bien les comédies de Molière étaient littéraires, au même titre que le Discours de la méthode de Descartes, les Pensées de Pascal ou l’Esprit des lois de Montesquieu. Quand on voit l’œuvre de Descartes figurer dans les manuels de littérature du XVII° siècle, on se dit : « Qu’est-ce que le Discours de la méthode peut bien faire dans la littérature » ? Eh bien, il s’y trouve, tout simplement, parce que  Descartes exprimait sa méthode en français. De même, s’agissant de Pascal. Il y a bien des choses illisibles chez lui, certainement, mais c’était de la théologie en français. Vous comprenez, alors que ce qui rendait littéraire aussi bien une tragédie de Racine que l’œuvre de Descartes, de Pascal ou de Montesquieu, c’était que ces auteurs exprimaient en français un savoir qui, depuis le Moyen Age et jusqu’au XVIII°, n’aurait intéressé personne, parce que le savoir c’était le latin. Il faut donc voir la « littérature française » comme un phénomène en marge de l’université, et presque en conflit avec elle. Si vous voulez, l’université n’était que le savoir « de droite », et la littérature, le savoir « de gauche » : cette littérature consistait à parler en « honnête homme », et non pas en vieux lecteur de grimoire, et il ne s’agissait pas d’un savoir aussi calé que celui de l’université. Vous saisissez, dans ces conditions, pourquoi les ancêtres de ces « sciences humaines », qui, chez nous, sont en train de mourir, ce sont le roman « psychologique » (« La princesse de Clèves » !), le théâtre classique, les écrivains moralistes, etc. Nous, nous voyons ces textes comme des œuvres d’art. Elles avaient certes ce caractère-là aussi, mais elles avaient surtout ce caractère particulier de représenter un savoir en rupture avec l’université de l’époque, et non seulement qui valait ce savoir de l’université, mais qui espérait bien le dépasser.

Quant s’est opéré le second déplacement qui a présidé à la naissance, non plus tant de la psychologie, mais de la sociologie ? Au XIX°, qui fut l’époque de Balzac et, surtout, du Réalisme. A partir du mouvement réaliste, les choses commencent à évoluer. La littérature devient une «Littérature à message ». A partir de ce moment-là, qui a fait, par exemple, de la sociologie ? Zola. C’est le message thèse, si j’ose dire : roman à thèse, théâtre à thèse, écrits par des penseurs (à l’université, il y avait belle lurette, à cette époque, que l’on ne pensait plus !).

Et on en arrive au troisième déplacement, c’est-à-dire au point culminant de la pensée humaniste (c’est-à-dire le cul-de-sac intégral de la littérature), à savoir Sartre : lisez ce qu’il raconte dans Situations sur la « littérature engagée ». A partir du moment où elle a été engagée, la littérature n’est qu’une arme de combat, ce n’est plus du gai savoir (c’est même affreusement triste !) et ce n’est plus de la littérature, c’est devenu autre chose (qu’il vous appartient de nommer comme vous voudrez).

« Et après Sartre, me direz-vous, que reste-t-il de la littérature française ? » Rien. C’est Byzance, c’est-à-dire le « nouveau roman », le « théâtre de l’absurde », la « nouvelle critique ». Rien ! Un jour, quelqu’un m’a demandé ce qu’il resterait de la littérature française depuis la fin de la seconde guerre (1945) à aujourd’hui. Mon premier réflexe a été, précisément, de répondre « Rien ! », puis, après avoir mûrement réfléchi, je lui ai répondu : « Peut-être Les mots de Sartre, tout de même, et Les mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar ». Avouez que cela ne fait pas beaucoup ! Il faut donc concevoir que la littérature française, à l’époque où naît la Science de l’homme est morte.

Cela ne veut pas dire qu’elle ne présente pas d’intérêt. Car, qui parlait de l’homme, précisément, jusqu’au milieu du siècle dernier ? Eh bien, la littérature. Car depuis Bacon, sont nées, à la Renaissance, comme vous le savez, ce qu’il a appelé la  philosophia naturalis d’où sont issues nos « sciences de la nature ». Quant à faire une science de l’Homme (avec une majuscule !), cette créature quasi divine, c’était exclu. Dès lors, la littérature (histoire et philosophie comprises), a rempli le rôle historique de conservatoire de l’homme (de « pré sciences humaines », en quelque sorte, le gai savoir des Temps Modernes). On me pose parfois la question : « Comment se fait-il que, après avoir fait vos humanités classiques, vous vous soyez ensuite consacré à la linguistique, puis à l’anthropologie ? ». Vous comprenez que la seule chose qui m’a intéressé dans la vie, c’est la réponse à la question : Qu’est-ce qu’un homme (avec une minuscule) ? La littérature me donnait des premières réponses, puis je me suis adonné à ce qui est, depuis la plus haute antiquité, la première véritable science de l’homme (dans la mesure où l’on pensait que le propre de l’homme c’était le langage), à savoir la grammaire, baptisée « linguistique » à l’époque où je l’enseignais, linguistique qui devait me mener, fort logiquement, à l’anthropologie. Vous voyez qu’il y a, dans mon itinéraire intellectuel, une cohérence parfaite. Je referme la parenthèse et je reviens à ma petite affaire.

Vous comprenez que quand quelqu’un vous dit « J’enseigne la littérature française » (de Rabelais à Sartre !), c’est devenu complètement ringard (c’est bon pour le musée) et, surtout, comment voulez-vous mettre tout cela dans le même panier ? C’est absurde !

D’autre part, il faut bien voir que les textes que nous continuons à appeler « littéraires » relèvent d’une masse de déterminismes. C’est cela que je reproche aux professeurs de littérature de mon époque, c’est qu’au lieu de déconstruire le texte, ils le prenaient globalement (c’était la fameuse « explication de texte »), alors qu’il aurait dû y avoir des spécialistes différents qui en auraient traité avec des méthodes distinctes : il y a, en effet, dans le texte littéraire du travail pour le sociologue, le psychanalyste, l’historien, le psychologue, le linguiste, l’historien etc. A un seul texte littéraire, quel qu’il soit, il y a de quoi se consacrer une année entière, année qui serait plus instructive que l’examen, plus ou moins intuitif, d’une série  de « morceaux choisis ». Mais il est vrai qu’un tel enseignement requerrait, de la part du professeur de Littérature française, une somme de connaissances et un pouvoir de synthèse assez rare ! Vous pouvez me croire, c’est ce que j’ai essayé de pratiquer dans mon enseignement (supérieur, il est vrai). Mais, croyez-moi, je ne le regrette pas : j’ai l’immodestie de penser que j’ai passionné mes étudiants de Licence en leur expliquant… « Le lièvre et la tortue » ! Je ne cessais pas de leur apprendre à lire, mais en chaussant d’autres lunettes (déjà !). C’est pourquoi j’ai toujours pensé, et continue à penser que la question des programmes et des horaires n’a aucun intérêt (c’est de la cuisine). Les contenus, d’une manière générale, n’ont que peu de rapport avec la formation de l’esprit. Ce qui compte, ce sont les lunettes, c’est-à-dire ce que certains appellent la méthode. Voilà pourquoi je pense que le texte littéraire ne peut être fructueusement abordé que dans l’enseignement supérieur.

Faut-il, pour autant, supprimer l’enseignement de la Littérature française dans notre enseignement secondaire, comme certains, non sans de bons arguments, vont jusqu’à le souhaiter ? Je répondrai : « non », pour la simple raison que, à moins d’être un barbare, on ne brûle pas ses archives. A ce compte, il faudrait aussi brûler tous nos musées ! Mais un musée, cela se parcourt, quitte à ménager quelques haltes devant certaines œuvres choisies. Je pourrais prendre une autre image : celle du métropolitain. Vous montez dans la rame et vous parcourez la ligne, quitte à vous arrêter à quelques stations. Prenez encore ces petits trains touristiques qui vous font faire le tour du coeur « historique » d’une cité, en marquant un temps d’arrêt devant tel ou tel monument. Vous allez rire, mais quand j’arrive dans une ville que je ne connais pas, j’emprunte volontiers ces petits trains touristiques, quitte à revenir visiter tel ou tel monument qui m’a plus particulièrement intéressé. Autrement dit, ce que doivent proposer les enseignants de Littérature française, en fin de secondaire, c’est, au fond,  un tour d’horizon. Mais ce tour d’horizon pourrait être proposé aussi bien par le prof de gym, pourquoi pas, s’il  a le goût de la chose, sait lire un Guide Michelin de la Littérature et intéresser ses élèves !

Cela dit, j’ai assez vite compris, en même temps que les « sciences humaines » enseignées dans nos « Facultés de Lettres et sciences humaines » (c’est le « et », ici, qui est ici significatif), étaient toujours, et encore, de la littérature, bien qu’elles se soient détachées, peu après mes études, de la Licence de Philosophie. Il paraît que ces « sciences humaines », enseignées, jusqu’à hier, dans nos Facultés de Lettres avaient un objet : l’homme avec une minuscule, et non plus une majuscule, comme c’était le cas dans un humanisme qui n’en finit pas de mourir. Et c’est vrai. Mais comment ces littéraires spécialistes de « sciences humaines » s’en tiraient ? En décorant l’homme pour essayer d’en faire un objet qui paraisse scientifique. Ils ont pris de la science, non pas son exigence de formalisation, mais son langage et son apparence, ni plus ni moins. Ainsi, certains psychologues, se baptisant « neuropsychologues », se sont mis à porter des blouses blanches, à mesurer, à informatiser, etc. ont leurs laboratoires, mesurent,  informatisent, etc. Or, dans leurs « labos », il est certain que l’on tentait bien de vérifier des « données », mais des données qui n’étaient jamais définies ! Les sociologues, quant à eux, se sont mis à faire des statistiques ! Mais, n’ayant pas, eux non plus, de modèle sous-jacent aux phénomènes qu’ils décrivaient, ils ne pouvaient, bien évidemment, que les décrire (et non les expliquer). Ils décrivaient avec des chiffres (tout de même ça fait plus savant). Mais la statistique, c’est comme l’informatique. Si les données que l’on confie à l’ordinateur sont idiotes, et bien l’ordinateur va traiter ces idioties (l’ordinateur est près à traiter n’importe quoi). Pour les statistiques, c’est du pareil au même : à question idiote, réponse idiote.

Bref, n’ayant pris de la science que l’apparence, c’est-à-dire l’informatique, les statistiques ou le laboratoire, l’objet « homme » (avec une minuscule) est ressorti  de là aussi vierge qu’il y était entré. Si bien que ces « sciences humaines » n’avaient absolument rien à voir avec la science, sinon des dehors flatteurs qui témoignent simplement de la prétention de littéraires qui n’ont pas été capables de construire scientifiquement leur objet.

Restait un franc-tireur, Edgar Morin,  qui, à l’époque, faisait ses choux gras de son concept de complexité. Je ne dis pas qu’il est sot, loin de là, mais il pense qu’il faut faire table rase de tout le passé : « Le paradigme perdu est définitivement perdu, mais moi, je vais tout inventer ! ». Résultat, il ne dit rien ! Donc, il se réfugie, comme tous les littéraires, derrière la complexité de l’homme. « Etudier le phosphore, d’accord ! Analyser des veaux, c’est déjà moins facile, mais, comparé à un homme, un veau, c’est tout de même plus simple. Quant à l’homme, c’est tellement plus compliqué, plus subtil, plus fin ! ».

J’en étais là de mon parcours lorsque j’ai eu, il y a une vingtaine d’années, la chance inouïe de rencontrer Jean Gagnepain, et de faire partie de ses disciples. J’ai vite compris, à son contact, que prêcher un savoir véritablement scientifique sur l’homme supposait, que l’on abatte les principaux obstacles à l’avènement de ce nouveau savoir, à commencer par ces fameuses « Facultés de Lettres et sciences humaines ». En effet, si, par exemple, vous vous reportez à la Renaissance, vous pouvez constater que l’humanisme n’a pu l’emporter que lorsque, sous les coups de Rabelais et consorts, le verrou de la Sorbonne a sauté. Mais, à l’époque, les « Sorbonicoles » d’hier, exactement comme ceux d’aujourd’hui, cherchaient à se réformer, à s’adapter. Mais il y en avait d’autres, plus lucides qui avaient compris que toute réforme était d’avance condamnée : il n’y avait qu’à faire autre chose. Voilà exactement ce qu’avait saisi Jean Gagnepain… Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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avr 18

jean-gagnepainJean Gagnepain (1923-2006)


Jean Gagnepain est le père fondateur de la première science expérimentale de l’homme, science qu’il a baptisée l’ « Anthropologie clinique ».

Il a publié le versant théorique de sa réflexion immense, connue sous le nom de « Théorie de la Médiation », dans son « Traité d’épistémologie des sciences humaines » (Le Vouloir Dire), ouvrage qui marquera de son empreinte tous ceux qui, à un titre ou à un autre, s’intéressent à l’homme, pour peu qu’ils acceptent de prendre en compte la mutation contemporaine du savoir.

Sa réflexion marque, donc, une rupture par rapport aux connaissances acquises, mais aussi une prodigieuse ouverture dans le domaine de la recherche, en raison de l’extrême puissance heuristique du modèle de la rationalité humaine qu’il a élaboré au fil des ans, et dont gardent trace, non seulement les œuvres qu’il a publiées, mais aussi les séminaires qu’il donna, pendant près d’un demi siècle, à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Rennes.

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avr 09

Jean-Luc Lamotte

Anthropologue et essayiste.

Disciple de Jean Gagnepain, il a publié une “Introduction à la Théorie de la Médiation aux éditions De Boeck (2001) et Propos sur l’homme aux Éditions du Promontoire (2010). Il contribue, actuellement, à diffuser la pensée du Maître.

Agrégé de lettres classiques, il a d’abord enseigné la linguistique à l’École Supérieure des Lettres de Beyrouth (Université de Lyon), puis a professé pendant dix années dans les classes préparatoires aux concours d’entrée des Écoles normales supérieures (à Montpellier, puis à Versailles).

Sa carrière l’a, d’autre part, conduit à se mettre au service de la diffusion de notre langue et de notre culture à l’étranger (Moyen-0rient, Maroc, Royaume-Uni). Il a également eu l’honneur de collaborer aux travaux du service des publications de l’Académie française.

Depuis 1991, il se consacre à ses recherches en anthropologie clinique, menées dans le cadre des activités de l’École de Rennes (Université de Haute-Bretagne).

BIBLIOGRAPHIE

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1 - Parution aux Éditions du Promontoire
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propos-homme-mediation

2 - INTRODUCTION A LA THEORIE DE LA MÉDIATION
L’anthropologie de Jean Gagnepain (2001 - 168 p.)

theorie-mediation

Jean-Luc LAMOTTE
Préface de Jean GAGNEPAIN

Cet ouvrage s’adresse à tous ceux qui, cherchant à comprendre leur époque, sentent qu’il est devenu nécessaire, sinon urgent, de changer de problématiques, d’élaborer de nouveaux systèmes conceptuels, d’éprouver de nouveaux modèles de la rationalité humaine.

Son propos est double. Il tente de faire apparaître la manière dont on peut, à partir du modèle anthropologique élaboré depuis plus de quarante ans par Jean Gagnepain, mener une analyse cohérente des problèmes du temps (le chômage, l’immigration, les mutations dans les domaines sociopolitique et éthique, etc,) ; il se donne en même temps comme objectif d’initier le lecteur à la théorie dite « de la médiation », expression qui signifie que tout ce qui constitue l’homme en tant qu’il est rationnel — c’est-à-dire en tant qu’il est un animal différent des autres — doit être considéré non comme « donnée immédiale » (saisissable par l’intuition ou l’observation empirique), mais comme médiatisé par un processus dialectique d’abstraction dont tout l’effort de l’anthropologie de Jean Gagnepain est de mettre à jour la contradiction cachée (ou implicite).

À ce compte, c’est une nouvelle paire de lunettes que le lecteur est invité à chausser, afin de percevoir non pas tant ce que l’homme a fait, fait ou fera, mais ce qui le fait homme .

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE de Jean Gagnepain
Avertissement
Chapitre I - LA SINGULARITÉ
Chapitre II - TEMPS, DEVENIR, ÉTERNITÉ
Chapitre III - QUEL « AUTRE » ?
Chapitre IV - L’ÉTERNEL CONFLIT
Chapitre V - DE L’IMMIGRATION
Chapitre VI - LA SOCIÉTÉ SANS PÈRES
Chapitre VII - CRISE, RÉVOLUTION, MUTATION
Chapitre VIII - À BAS LA RÉPUBLIQUE !
Chapitre IX -  STATUT DE LA LIBERTÉ
Chapitre X - LE SENS DE LA FAUTE
Chapitre XI - LA CAUSE DES CAUSES
Chapitre XII  - L’ARTISAN DES ARTISANS
Entretien avec Jean Gagnepain
Bibliographie
Glossaire
Table des matières

EXTRAITS DE L’OUVRAGE
Google Books
A propos de ce livre

L’OUVRAGE PEUT ÊTRE ACHETE DANS TOUTES LES LIBRAIRIES.
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Ellipse librairie
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