août 11

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 La question est tout à fait actuelle, dans la mesure où il touche au problème de la légitimité du pouvoir. Attention je dis bien la légitimité, et non la légalité. La légitimité relève de la morale, la légalité relève de la société. Question très délicate.

Le nœud  du légal et du légitime se trouve dans ce que l’on appelle « pouvoir » ou « gouvernement » ou encore « autorité », puisque le pouvoir, quel qu’il soit doit (ou devrait) légaliser le légitime, c’est-à-dire que le problème de tout gouvernement consiste dans une quête de la légitimité. Il ne suffit pas d’être légal, il faut encore être légitime.

Or cette quête de légitimité, par tous les gouvernements, depuis la nuit des temps, on la demande, selon les politiques, soit au sacre, soit à l’élection. Autrement dit, on invoque, pour justifier l’autorité du chef, soit le droit divin, soit le droit des hommes. Mais ce n’est pas parce que le roi était sacré qu’il devenait automatiquement un homme moral, et ce n’est pas parce que l’on élit quelqu’un qu’il a des vertus pour autant ! Autrement dit, qu’il s’agisse de l’onction ou de l’élection, cela revient, à la limite, au même. L’élection peut être une mesure de la popularité du chef (surtout lorsqu’il est « pipolisé » !), ce ne peut pas être du tout une garantie de sa  valeur « humaine », c’est-à-dire, finalement, de son autorité, car aucune société ne peut conférer à ceux qui  la dirigent ou règnent sur elle, la moindre autorité

Vous comprendrez mieux, alors que ce constant dialogue du légal et du légitime fait qu’un pouvoir en place s’interroge  toujours sur lui-même, et finit par sombrer dans le légalisme. Or, à quoi aboutit le légalisme ? Tout simplement à l’immobilisme. Mais, l’humain résistant toujours en l’homme, le politique résiste et cette résistance du politique aboutira à un antagonisme de plus en plus exacerbé du légal et du légitime, antagonisme qui conduira à un craquement de l’un et de l’autre, c’est-à-dire à une insurrection du légal, d’un côté, ou à une insurrection du légitime, de l’autre. L’insurrection du légal se fera par un mépris radical de la morale : c’est le fascisme. L’insurrection du légitime se fera, au nom de la morale, par un affranchissement de toute loi : c’est l’anarchisme. Fascisme, d’un côté, et anarchisme, de l’autre, sont des maux qui sont dus au légalisme, selon que l’on est de droite ou de gauche. Mais dans les deux cas, la réalité humaine se défend contre une sorte d’institutionnalisme qui finit par mettre « l’homme au service du sabbat » plutôt que le « sabbat au service de l’homme ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Eh bien Matthieu, l’évangéliste, se promenait un jour du sabbat et se mit à cueillir des épis. Les pharisiens dirent  qu’il ne fallait pas  toucher à quoi que ce soit le jour du sabbat. Alors le Christ leur répond : « Le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. Le Fils de l’Homme est maître même du sabbat ». A l’époque, c’était scandaleux ! Ce qu’il condamnait c’était de se contenter d’obéir à un rite, alors que ce rite était vide. On peut pousser la chose jusqu’à dire, et certains l’ont dit non sans raison, que le Christ  historique était un véritable anarchiste, un anarchiste non-violent, bien entendu (on prête même à Malraux d’avoir prétendu que le Christ était le seul anarchiste qui ait réussi, ce qui, à mon sens, n’est pas faux du tout).

Quoi qu’il en soit, d’un bout à l’autre de l’Evangile, on parle de sa lutte contre les pharisiens qui constituaient la classe sacerdotale (il les traitait de « sépulcres blanchis », c’est-à-dire d’hypocrites) ; on l’accusait de ne fréquenter que des publicains qui faisaient payer les contributions pour l’Empire romain ; il passe pour un révolutionnaire, etc. D’ailleurs il a annoncé la destruction du Temple, qui était l’endroit où l’on pratiquait la religion de l’époque (qui est l’équivalent de la basilique Saint Pierre de Rome !) ; il y a dans l’histoire une révolte du Christ contre le cléricalisme. Bref, il a rompu avec une certaine tradition, et il va plus loin encore : il rompt avec toutes les conventions. Pour les Juifs, par exemple, c’était important de bien savoir si on était juif ou pas. Or lui, il accueille la Samaritaine, il accueille le centurion romain, il accueille Zachée qui était le trésorier général, il accueille la femme adultère, sans faire la différence. Il vous dit, et c’est cela qui, du point de vue du clergé en place de l’époque, était abominable : « Le Fils de l’Homme n’est pas venu pour être servi, il est venu pour servir ». Voilà l’idée même qu’a donné le Christ à son époque : il était en révolution contre un certain ordre clérical auquel son enseignement s’opposait, point à point.

Ici, je voudrais ouvrir une parenthèse. Nous rencontrons une grande difficulté s’agissant des rapports de la morale et de la religion : nous télescopons constamment les deux domaines (de même que nous télescopons morale et société). Bien sûr une religion peut avoir des préoccupations en matière de morale, mais pourquoi dans ce domaine plus que dans tel autre ? Avouez que c’est tout de même étrange, car la morale n’est une affaire ni de doctrine religieuse, ni d’églises, c’est une affaire de l’homme : on sait bien qu’il existe des peuples parfaitement irréligieux, et qui n’en ont pas moins conçu des sagesses extrêmement élaborées. Vous voyez alors combien il est curieux que chez nous, à la Renaissance, la pensée se soit libérée de la théologie moyenâgeuse - c’est ce que Bacon appelait, comme je vous l’ai dit, la « philosophie naturelle » et que l’on a appelé par la suite la « libre pensée » -, mais non l’éthique de sorte que si nous avons connu la « libre pensée », la « libre morale », si j’ose dire, malgré les efforts de Kant, de Schopenhauer et surtout de Nietzsche n’a pas pu naître encore véritablement. En réalité s’est perpétué à travers les siècles jusqu’à nous un lien plus profond entre la morale et la théodicée qu’entre la pensée et la théologie, et ce lien continue, aujourd’hui encore, à tout brouiller (même dans une société comme la nôtre qui a effectué, du moins théoriquement, la séparation de l’Eglise et de l’Etat), au point que, la morale s’identifiant pour lui à la religion, un Freud ait pu dire que la religion était une névrose ! Mais revenons à nos moutons.

Que disait le Christ ? Qu’une institution, quelle qu’elle soit, est faite pour servir l’homme, et non l’homme pour servir l’institution. C’est-à-dire qu’un syndicat est fait pour servir les ouvriers, l’institution scolaire pour servir la jeunesse, l’institution bancaire pour servir les salariés (et les épargnants), l’Eglise pour servir les fidèles, etc. Cela, naturellement, semble aller de soi. Mais, quand un système s’écroule, comme c’est le cas chez nous, que recherchent les institutions ? Comme elles ne servent plus à rien, elles recherchent à rester en vie à tout prix, c’est-à-dire au prix d’un honteux légalisme. Si bien que l’on en arrive au point que c’est l’ouvrier qui est au service du syndicat, l’institution scolaire au service des profs, les curés au service de l’Eglise, etc. Or quand l’institution prime, ce qui est le cas aujourd’hui, on n’est pas loin d’être foutu, et l’homme étant ce qu’il est, c’est, à plus ou moins long terme, le déchaînement de la violence.

Mais je préciserai en disant que c’est, en réalité, le déchaînement d’une contre-violence. Ce qu’il faut bien comprendre c’est que le légalisme est une violence, une véritable violence légale. Les Romains qui ont inventé le droit et l’ont porté à un point de perfection absolu, disaient déjà : « Summun jus, summa injuria », c’est-à-dire : « Excès de justice, excès d’injustice », dans la mesure où une application trop rigoureuse de la loi conduit à l’iniquité. Mais, enfin, regardez les scandales financiers : c’est vraiment l’épargnant au service de l’institution bancaire, sinon au service d’escrocs, mais des escrocs qui agissent en toute légalité !

Il faut donc distinguer soigneusement la loi et la morale, la légalité et la légitimité. C’est Nietzsche qui a le mieux pensé les rapports du légal et du légitime. Sa morale est bel et bien une morale mais une morale « sauvage » comme on dit, c’est-à-dire une morale non institutionnalisée, une morale dissociée de la loi, bref, une morale sans moralisme. Trop souvent, nous, français,  lorsque nous lisons Nietzsche et que nous entendons parler de sa « Volonté de puissance », nous interprétons cette « Wille zur Macht » comme un déchaînement de violence. Or, nous faisons, en réalité, un contresens terrible, parce que la véritable rupture qui s’est opérée chez lui est une rupture avec les « valeurs » (« Werke ») à l’égard de la société. Il est, en conséquence absurde de parler, de « morale du devoir » (le devoir est un concept sociologique), comme on l’a fait, en mélangeant morale et société, absurde aussi de parler de « morale citoyenne », de « justice sociale », etc. Bref la morale nietzschéenne (comme celle du Christ) c’est l’anticonformisme. Il distingue l’autorité, de la « Moralität », qu’il appelle « la morale des lâches » (des « sépulcres blanchis »). Or la « Moralität », c’est le conformisme. Il oppose donc la légitimité au simple conformisme moral comme l’avait déjà formulé, en 1885, un Français peu connu (Jean-Marie Guyau), dans sa thèse :« Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction », ouvrage que Nietzsche avait en permanence sur sa table de travail. Et puisque je viens de parler de la France, vous savez peut-être que Gide, dans un roman qui fit scandale dans les milieux bourgeois, je veux parler de « L’Immoraliste », prit fait et cause pour la morale nietzschéenne. En réalité, si on excepte Gide, Nietzsche a été interprété totalement de travers, pendant très longtemps, en France, parce que sa rupture correspondait en même temps au déchaînement de violence politique qui a produit, en Allemagne, après  la république de Weimar, le fascisme, c’est-à-dire à l’insurrection du légal contre le légitime. Mais quand Hitler osait se servir de Nietzsche, qu’il n’avait absolument pas compris, en tentant de le récupérer comme penseur du nazisme, c’était une contradiction absolue. Autrement dit, le nazisme et Nietzsche ont en commun de sortir de la même rupture, mais dans un cas, il s’agit d’un phénomène de violence politique (problème social), dans l’autre, il s’agit, sur le plan moral d’un affranchissement de la liberté à l’égard du conformisme, c’est-à-dire que Nietzsche est contemporain de la naissance du nazisme, cela ne veut pas dire du tout qu’il en soit la cause. Il faut comprendre que Nietzsche, s’il avait vécu sous Hitler aurait dit « Jamais je ne serai nazi », de même que Marx, s’il avait vécu sous le régime communiste aurait dit : « Jamais je ne serai communiste » et de même, encore, le Christ, s’il revenait de nos jours, dirait : « Jamais je ne serai catholique ».

Cela dit, c’est parce que la morale s’est longtemps confondue avec la respectabilité que, dans l’âge qui nous a précédé, la morale, c’était le conformisme, ce que l’on appelait la « décence », le « Qu’en dira-t-on ? ». La décence, c’est l’acceptabilité, c’est « Cela se fait » ou « Cela ne se fait pas ». Combien de bourgeois, de mon temps, respectaient le mariage, mais passaient trois nuits de la semaine au bordel ? Ils ne divorçaient pas. Qu’est-il arrivé, depuis, dans cet affranchissement de la légitimité par rapport à la légalité ? Il y a eu rupture : après 68, il y a eu,  explosion d’indécence, c’est-à-dire explosion d’un anticonformisme parce que les jeunes, dont j’étais, avaient pesé ce que valait une « moralité » bourgeoise qui n’était que décence et respectabilité, et les vieux disaient « Ils sombrent dans l’amoralité ». Pas du tout, cela n’a strictement rien à voir. Je crois que l’indécence (avec tous ses excès) n’est pas nécessairement une preuve d’amoralité, de même que la décence, hier, n’était pas nécessairement une preuve de moralité. Il y a là deux choses complètement différentes.

Alors que faire aujourd’hui pour éviter les déchaînements de la violence ? Tout simplement réinventer la morale, et d’urgence. Je laisserai de côté l’ensemble des domaines concernés,  pour m’en tenir à la crise de l’autorité, qui est une crise essentiellement morale, si vous avez compris qu’il n’y a pas d’autorité sans légitimité, et que la légitimité est une question de morale.

Je commencerai par vous signaler que les gouvernants ont tous en commun de n’avoir pas de formation spécifique. Voilà qui est très curieux. Il y a toujours eu, bien sûr, des théories du pouvoir et de l’autorité, mais vous savez bien que ce n’est pas avec la théorie que l’on fait le boulot. Un prof de physique n’est pas un physicien, mais un physicien n’est pas un ingénieur. De même, un médecin n’est pas nécessairement un grand biologiste, etc. Autrement dit, entre la théorie et son application, il n’y a pas de rapport immédiat, alors qu’il devrait tout de même il y en avoir un. Sans théorie, en effet, on ne voit pas ce que l’on applique, mais on se contente d’appliquer pour faire plaisir à la population qui attend que l’on intervienne. Cela ne suffit pas : encore faut-il que les modèles théoriques se trouvent être interrogés par la pratique qui permet, précisément, de se poser les questions. Or, il n’y a guère qu’une partie des formateurs qui reçoivent, depuis le Moyen Age, un type de formation approprié, formation qui est donnée, aujourd’hui, aux élèves des Grandes Ecoles : l’Ecole des Arts et Métiers, l’Ecole polytechnique, l’Ecole de médecine, etc.

Mais seuls les gouvernants ont toujours échappé à une formation à l’exercice de l’autorité : il n’existe aucune Ecole du gouvernement. Autrement dit ils n’ont jamais appris ce qu’ils font - ou ce qu’ils devraient faire ! Le service public est le service qui n’est représenté que par des ignares dans le domaine. Il a fallu chercher un critère pour les recruter : il n’y avait rien. Pas d’Ecole ! On aurait dit que c’était un métier qui ne s’apprenait pas, sinon sur le tas. On a bien essayé de le fonder un peu sur autre chose, à savoir l’Ecole Nationale d’Administration. Mais il s’agit là d’une Ecole formant non pas des gouvernants, mais des administrateurs, c’est-à-dire, au fond des chefs de cabinet, qui n’ont aucune connaissance du terrain. On arrive à une situation où l’on a des gens non formés au gouvernement et qui gouvernent, et des administrateurs qui font le boulot, mais qui, eux, n’exercent pas le gouvernement. Voilà la contradiction sur laquelle, repose tout notre système.

Tout cela tient à ce que, au fond, nous nous figurons qu’il n’y a pas besoin d’apprendre ce qu’est l’autorité ou la façon d’intervenir sur l’homme. L’autorité que les gouvernants sont censés exercer, c’est comme s’ils en avaient l’instinct du seul fait d’avoir fondé des familles dans lesquelles ils étaient supposés l’exercer. Or, aujourd’hui, qu’est-ce qu’une famille ?! Cette manière de penser était peut-être bonne au XIXème siècle, et encore ! Car on ne peut gouverner un homme comme le père gouverne un enfant, puisque l’enfant n’est encore personne, qu’il n’a pas émergé à la socialité, c’est-à-dire au civisme. Il s’ensuit que le rapport des parents à l’enfant ne peut pas être pris pour le modèle du rapport du gouvernant à la société. Dans le cas des parents, nous avons affaire à une autorité qui doit permettre à l’enfant d’y échapper, dans le cas des gouvernants nous avons affaire à une autorité (le pouvoir) qui doit, comme on dit « maintenir l’ordre. Vous voyez que le phénomène de l’autorité est bien plus complexe qu’on ne le suppose. Le fait d’être parent, n’est pas le fait d’être l’homme de gouvernement. De plus, l’homme de gouvernement, du moins dans une démocratie, doit répondre à la demande des législateurs. Mais qui fait la loi ? Dans ces conditions, le pouvoir  tant exécutif que législatif tend à recruter ses membres par voie d’élection de notables tous également incompétents. Voilà le problème. Ils sont élus. Pour faire quoi ? Ils n’en savent strictement rien. Alors ils vont serrer les mains les jours de marché, font des « shows » télévisés, etc. Mais ce n’est pas comme cela que l’on gouverne, tout de même !

Cela dit, sur quoi repose l’élection ? Sur le choix, dit-on. Mais aujourd’hui, le choix, tout le monde sait bien que l’on s’en moque, qu’il y a d’autres manières de s’en faire une idée : les sondages. C’en est fait des élections à l’époque des sondages d’opinion, qui vous disent le résultat à l’avance. Alors, à quoi bon se déplacer ? Et puis le sondage ne rend pas plus intelligents les textes qu’on lui soumet : voyez le monument de bêtise humaine qu’est le texte du traité de Maastricht que le pouvoir a, il y a quelques années, soumis à l’appréciation des citoyens ! Et, quand on y pense, qu’est-ce que c’est que l’opinion ? Ce n’est jamais un jugement : l’opinion, c’est une réaction immédiate : « Cela me plaît, ou ne me plaît pas ». Or, la réaction dépend du « look » télévisuel du candidat, des copains qu’on a, de la tradition familiale, de l’argent qui garnit, ou non, votre compte en banque, etc. De plus, les réactions, sont très dangereuses, vous savez : si on avait un régime d’extrême droite d’un seul coup, on aurait le même résultat que dans l’Allemagne nazie. Un jour une mère de famille m’a fait part de l’embarras qui avait été le sien lorsque son jeune fils lui a demandé : « Quelle est la différence entre Napoléon et Hitler ? ». « C’est très simple, lui ai-je répondu : c’est le suffrage universel » (Je ne sais pas si je l’ai convaincue !)  Bref, la démocratie, en raison de la « réactionnite », si je peux dire, sur laquelle elle se fonde actuellement, est devenue une pure illusion. La « démocratie d’opinion », c’est la mort de la démocratie, ni plus, ni moins (à ce compte, il faut bien reconnaître que la dictature nous pend au nez). Il faut arriver à l’autocratie (et donc à l’aristocratie, telle du moins que je l’ai définie aux pages 115 et 116 de mon « Introduction… »), c’est-à-dire au gouvernement de soi-même par soi-même, autrement dit arriver, du point de vue de la formation, à l’homme complet. Or, si c’est bien à partir de la physique qu’il y a des ingénieurs, à partir de la biologie et de la physiologie qu’il y a des médecins, eh bien  on ne peut pas former les dirigeants sans une véritable Anthropologie, c’est-à-dire sans quelque chose en dessous qui leur donne la formation requise pour se donner la compétence et le droit d’intervenir. Accepteriez-vous de confier votre corps à un chirurgien qui méconnaîtrait totalement l’anatomie ?

Bref, les gouvernants ne sont pas plus formés que les électeurs ! Cela ne les empêche pas les uns de gouverner et les autres de voter. Ce qui est étonnant dans notre démocratie moribonde, c’est qu’alors qu’il faut un permis pour conduire, aller à la chasse, etc. il n’en faut pas pour gouverner… et voter ! C’est absolument invraisemblable ! A tout le moins il faudrait une véritable Ecole Nationale de Gouvernement (ou une véritable Ecole Nationale d’Autorité), exactement comme on devrait former les parents (mais il est bien plus difficile de former des gouvernants parce que, encore une fois, du moins théoriquement, les citoyens ne sont pas des enfants). La vraie crise du pouvoir  réside bien dans le fait que les hommes de pouvoir ne savent pas l’exercer sur eux-mêmes. Alors, que faire en attendant ?

Ne faut-il investir que ceux qui ont l’autorité, c’est-à-dire, pour parler comme Montesquieu, ne faut-il investir que la vertu ? Mais on sait bien qu’il existe de vertueux imbéciles ! L’autorité (c’est-à-dire la légitimité) ne suffit pas : il faut encore la compétence. Autrement dit, la personne légitime, si elle est stupide, ne peut satisfaire aux exigences des fonctions de gouvernement, tandis que le plus fripon peut satisfaire à cette mission, s’il a la légalité pour lui.  Le problème, dans le cas du fripon n’est pas de savoir s’il est ou non légitime (il ne l’est pas), mais s’il est, ou non, malin  (c’est là-dessus que, légalement, on va le juger), et s’il est malin, alors il pourra au moins travailler à ce que l’on appelle l’ « intérêt général » (et surtout à ses intérêts particuliers), mais jamais au « bien public », car pour travailler au bien public, il ne faut pas seulement être légal, mais encore légitime. C’est dire que, pour gouverner, il faut être, à la fois,  et vertueux et compétent (ou malin) : c’est beaucoup demander pour un seul homme (ou une seule femme), et c’est pour cela que, en France, nous comptons bien peu de  Pierre Mendès-France, de Charles de Gaulle ou de Michel Rocard.

Si l’on n’en trouve pas, alors il reste une solution qu’avait inventée la démocratie athénienne : quand les Athéniens ne savaient plus comment nommer leurs archontes, ils tiraient leurs noms d’une sorte de chapeau : on appelait le procédé le « sort » (en grec klèros, d’où et venu notre mot de « clerc », celui qui, dans une étude notariale, est préposé au tirage au sort). Pourquoi pas ? Après tout ce n’était pas si bête ! Mais il faut savoir qu’en fin d’exercice, l’archonte qui s’était enrichi dans sa fonction était puni de mort (ou d’exil).

Voilà les quelques réflexions que je voulais vous soumettre et qui me paraissent être au cœur d’une analyse du fascisme et de l’anarchisme : la question de la  fondamentale distinction à opérer entre la légalité (concept sociologique) et la légitimité (concept moral) de toute autorité, de tout pouvoir, de tout gouvernement. Mais je voudrais, avant de me taire, vous soumettre une grave question.

Il est clair que les crimes nazis étaient parfaitement légaux, mais parfaitement amoraux. Il est tout à fait clair, aussi, que les crimes de certains mouvements anarchistes sont parfaitement moraux, mais totalement illégaux. Ma question est la suivante : comment juger, devant un tribunal, les crimes nazis (ou ceux d’un régime totalitaire, quel qu’il soit), et les crimes anarchistes ? Personne ne sait.

Alors on a inventé les concepts de « crime de guerre », de « crime contre l’humanité » ou de « génocide » (en 1944), génocide rebaptisé dernièrement « épuration ethnique ». Mais tous les juristes à qui j’ai demandé de m’expliquer ce dont il retournait, m’ont honnêtement répondu : « Nous ne savons pas ». Or il s’agirait tout de même de savoir, ne pensez-vous pas ?

Prenons le cas du génocide. Je dirai d’abord qu’il n’y a, à ma connaissance, qu’un seul génocide qui a été réussi dans l’histoire de l’humanité : celui des hommes de Neandertal décimés par ceux de Cro-Magnon, quelques dizaines de milliers d’années avant notre ère (encore que certains prétendent qu’il en circule encore quelques spécimens parmi nos concitoyens). Ce qu’il faut retenir du phénomène, c’est qu’il est aussi vieux que l’homme lui-même : même les anciens Egyptiens, qui représentent un sommet de l’histoire de l’humanité, s’y livraient allègrement. Pourquoi ? Tout simplement parce que l’homme n’est pas un animal comme les autres.

On commence à y voir un peu plus clair si l’on prend garde que le génocide est mal nommé, parce qu’il ne s’agit jamais de l’extermination d’un « genos », autrement dit de gens, mais de l’extermination de non-personnes. Or la non-personne présente ceci de particulier aux yeux de celui qui ne la reconnaît pas à l’autre, qu’elle ne retourne pas pour autant à l’animalité : la culture toujours résiste, même à sa disparition. Voilà qui explique cette apparente contradiction qui fait que les Français, en même temps qu’ils proclamaient les « Droits de l’Homme », ont continué pendant longtemps (et sans le moindre état d’âme !),  à faire le commerce du « bois d’ébène » - c’est-à-dire des esclaves noirs (Voltaire lui-même, en même temps qu’il écrivait Candide, plaçait beaucoup d’argent dans le fameux « commerce triangulaire »). Et voilà qui explique encore l’apparente contradiction qui fait que les Allemands, tout en faisant preuve de la plus totale indifférence à l’égard des Juifs qu’ils exterminaient, se montraient particulièrement sensibles au sort des animaux.

Vous voyez, partant, que le génocide n’a rien d’un quelconque « crime contre l’humanité » (qu’aucun juriste au monde n’a jamais su définir correctement) : c’est  l’extermination d’un humain légalement déshumanisé, ce qui ne  rend pas la chose pour autant plus facile à juger. En fait, toute l’ambiguïté des tribunaux d’exception - qu’il s’agisse de celui de Nüremberg ou celui de La Haye - repose sur le fait que ce sont des juridictions devant lesquelles chacune des parties excipe de sa propre légalité. Comment, dans ces conditions, voulez-vous juger ? Que Milosevic ait étét jugé à La Haye plutôt qu’à Belgrade n’enlève rien à l’artifice juridique. Mieux vaut encore, lorsque deux légalités s’affrontent, la justice expéditive dont furent l’objet Louis XVI, Le Tsar des Russies ou Ceausescu, qu’une parodie de justice.

Vous m’objecterez l’injonction judéo-chrétienne « Tu ne tueras pas ». Mais cette injonction n’est pas celle de ne pas verser le sang, mais de ne pas attenter à la personne, c’est-à-dire de ne pas commettre de meurtre. Ce que le Commandement nous enjoint, ce n’est pas de respecter la vie, mais de respecter le lien social, c’est-à-dire ni plus ni moins que la loi ! On voit le «progrès » - si toutefois ce mot a quelque sens -, dans une société qui avait tendance à ne parler que du « prix du sang », de talion ou de vendetta. Le sens est bien : « Tu n’attenteras pas à celui à qui te lie une relation de personne à personne », ce que reprendra l’enseignement christique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », formule dans laquelle le concept important est celui de « prochain ». Quel est le contraire du « prochain » ? Tout simplement celui qui est   hors-la-loi. Par quoi l’on voit que proclamer l’autre « hors-la-loi » c’est tout simplement le rendre tuable parce qu’on ne lui attribue pas - ou on ne lui reconnaît plus - la personne, et c’est ce qui explique que, dans les temps et les lieux, l’ennemi, l’esclave, le petit d’homme non reconnu ont toujours pu être éliminés sans pour autant qu’il y ait meurtre, puisqu’ils ne sont pas tenus, culturellement, pour des personnes. On peut dire, dans ces cas-là, que ce que l’on tue, c’est « rien » (au sens étymologique du mot latin « res », qui signifie « chose »). Bref, on tue sans qu’il y ait meurtre !

Mais aujourd’hui que nous considérons la Vie comme le bien suprême, on est bien gêné pour légitimer la guerre (voyez celle d’Irak), ou bien la peine de mort, ou encore l’avortement, sinon l’euthanasie. Nous sommes, en réalité, confrontés à des problèmes quasiment insolubles, tout simplement parce que, ayant biologisé la culture, nous avons réduit l’homme à sa viande. En réalité on ne saurait parler de « progrès » : nous avons simplement changé de credo, ce qui nous pose une foule de problèmes nouveaux qui nous laissent désarmés parce que, qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en lamente, nous ne disposons plus d’un modèle culturel - en l’occurrence, social - de l’être humain. Certes, il ne faut sans doute pas en revenir à celui du Décalogue : il nous faut en inventer un autre, qui soit adapté à notre époque. Rude tâche, mais absolument incontournable compte tenu de l’urgence des problèmes auxquels nous sommes confrontés par la tendance profonde de nos sociétés à naturaliser tous les faits de culture.

Reste que, même si nous possédions un modèle social de l’humain, tout ne serait pas résolu pour autant : le problème moral, lui,  subsisterait bel et bien, et il subsiste s’agissant de l’anarchie Le craquement du légal, comme je vous le disais, se fera par un mépris complet du droit qui fait que la droite sombrera dans le despotisme (Hitler), et la gauche, dans la dictature (Staline). Mais on comprend que l’une et l’autre auront le même ennemi, à savoir l’anarchie, qui est une tentative désespérément utopique d’affranchir insurrectionnellement le légitime  de toute loi. Vous comprenez qu’Hitler comme Staline n’ont cherché, tous deux qu’à  liquider les anarchistes, baptisés « terroristes », alors qu’eux-mêmes se livraient à un véritable « terrorisme d’Etat » ! Et vous comprenez mieux maintenant les atroces massacres des anarchistes par les communistes, lors de la guerre d’Espagne. Et sans doute comprend-on mieux qu’entre un despote et un dictateur, une entente, même partielle, soit possible. Je veux, bien entendu parler du fameux pacte germano-soviétique !

 

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juin 25

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Si l’on veut que la question de la foi (question fondamentale pour comprendre le monde comme il va) soit aujourd’hui posée en termes adaptés à notre époque, il faut la formuler autrement que ne font les théologiens du Vatican et les penseurs religieux, si tant est que, depuis la disparition de Jean Gagnepain, il en reste ! En réalité, les mutations du savoir scientifique font que l’on ne peut plus avoir la même perspective religieuse que lorsque l’on opposait les sciences dites « de la nature » à la foi, la raison aristotélicienne à la foi musulmane (comme Averroès) ou à la foi chrétienne (comme Thomas d’Aquin) : tout cela est devenu ridicule ! Passons donc à autre chose. C’est là que l’anthropologue a peut-être son mot à dire.

La façon dont je vais poser le problème suppose de dissocier un acte de foi (quelle que soit la religion à laquelle vous pouvez appartenir ou non), d’une dogmatique quelconque, c’est-à-dire d’un système de croyances, que ce système de croyances soit institutionnalisé, (comme dans l’Eglise catholique) ou qu’il ne le soit pas (comme dans le protestantisme).Autrement dit, il s’agit, pour pouvoir poser le problème, de dépasser les dogmes pour envisager l’acte de foi.

Ce problème, dans les générations qui nous ont précédés, se présentait comme pratiquement résolu (ce qui, je vous le dis tout de suite, n’est plus le cas). Mais comment prétendaient-elles l’avoir résolu ? On avait pris son parti, depuis la Renaissance, de séparer très clairement deux univers : le « sûr », et le « pas sûr », la nature et la surnature, autrement dit, depuis Bacon la « philosophia naturalis » et la « philosophia supernaturalis » (laquelle s’opposait à la théologie). Encore à la fin du XIXème siècle, un disciple d’Auguste Comte (représentant le positivisme), disait en parlant d’un éventuel au-delà, que c’était  un océan pour lequel il n’avait ni barque, ni voile. La formule était jolie, mais complètement ridicule parce qu’au moment où l’on dit : « A partir de là je n’ai plus ni barque ni voile », on détermine la rive, c’est-à-dire la frontière entre le certain et l’incertain. Mais du même coup, quand on pose, dans le domaine du savoir, la part du certain et de l’incertain, cet incertain devient certain du même coup ! Etre sûr à ce point là de pouvoir éliminer l’un des aspects de l’humain avec autant de certitude, c’est d’un fidéisme touchant de naïveté. Définir nature et surnature comme des domaines séparés par une frontière certaine, c’est définir les deux côtés à la fois, c’est poser automatiquement le problème religieux d’une manière aussi sottement réaliste que le problème naturel. Mais c’était, au fond, assez confortable.

Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en lamente, ce problème de la nature et de la surnature, que l’on avait cru réglé, est un problème on ne peut plus actuel parce qu’il est complètement remis en cause par l’évolution des sciences dites « de la nature ». Depuis Einstein, nous sommes, s’agissant des sciences de la nature, dans une relativité totale : nous savons, désormais, que c’est nous qui constituons le monde, qu’il n’y a plus de substance, plus de point fixe nulle part. C’est affreux ! Cela ne signifie pas qu’il faut médire de la raison, car nous n’avons qu’elle à notre disposition, alors servons-nous en de la manière la plus astucieuse possible.

Il n’y a donc plus ni homme ni nature : ce que nous pouvons saisir, c’est l’interrelation. Vous comprenez alors que le concept de « sciences de la nature » que, par commodité il faut bien continuer à appeler comme cela, est un concept aujourd’hui devenu ridicule, car parler de sciences de la nature signifie sciences qui font abstraction de la manière dont nous l’observons ; autrement dit, cela veut dire : sciences qui mettent l’homme à part.

Eh bien, ce que je vous dis là des sciences de la nature vaut également pour le fameux concept de surnature. De même que l’on ne peut plus concevoir la nature comme quelque chose qui puisse être mis à part de l’homme, on ne peut pas concevoir une surnature, c’est-à-dire une divinité quelque part dans le ciel, qui pourrait exister sans nous. Si le divin nous est inaccessible, je ne vois pas pourquoi on s’en soucierait !

Le problème religieux, au sens où il convient de le poser aujourd’hui, se transforme alors considérablement. Cet acte de foi, le religieux, ne peut plus être considéré en tant qu’un « âge » de l’humanité, comme l’a fait Auguste Comte (vous connaissez sa fameuse loi des trois états : l’âge théologique, l’âge métaphysique, et, enfin, l’âge positif - c’est-à-dire scientifique). Il s’agit de poser le phénomène religieux comme une opération humaine, rationnelle : l’homme est un animal qui, parce qu’il a la raison, se pose le problème du divin (la question ne se pose pas au lapin). Et, en parler comme d’une opération rationnelle c’est rendre à l’homme la responsabilité et de la nature et de la surnature. Vous comprenez que les théologiens vont me tomber sur le poil ! Car si l’anthropologie clinique de Jean Gagnepain nous permet de commencer à élaborer une étude aussi scientifique que possible de l’acte de foi (ce qui ne prouvera sa validité, ni son invalidité) c’en est fait de la théologie, et même de la philosophie, du moins de la philosophie dite classique, qui n’est, en fait, qu’une théologie laïque. Reste que, de même que s’agissant de la nature, depuis le début de la mutation profonde  de la pensée contemporaine, l’homme ne peut plus être mis entre parenthèses, de même on ne peut plus considérer ce que l’on appelle le « transcendant », disons le « spirituel », comme « une autre dimension de l’homme » puisque c’est en nous que ce transcendant est enraciné. Il n’est plus question de poser « l’Autre » avec une majuscule. Pourquoi  cette majuscule et ce respect, puisque c’est de nous que nous tenons la capacité que nous avons de nous en inquiéter ?

Si vous me suivez, vous vous rendez bien compte que c’en est fini du pseudo conflit de la science et de la foi. Plus généralement, le rationalisme s’opposait hier à la perspective religieuse comme une certitude à une autre certitude. C’était donc d’un fanatisme tous azimuts qu’il s’agissait. Le rationalisme était aussi sectaire que la plus sectaire des sectes religieuses. Voilà pourquoi on pouvait parler, des deux côtés de fanatisme. Le fanatisme est envisageable sous la forme de l’intégrisme, évidemment, mais il est envisageable sous la forme du progressisme aussi. Le fanatisme, qu’est-ce que c’est ? C’est dire : « Mes certitudes sont les seules qui vaillent ». A ce moment là vous comprenez que le rationalisme ou le pape, c’est du pareil au même. Nietzsche disait déjà : « Ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la certitude ». Nous retrouverons cela… Mais auparavant, je voudrais compléter et illustrer rapidement les réflexions que je viens de vous soumettre.

      L’ensemble du savoir scientifique étant en train de muter, on ne peut plus traiter, aujourd’hui, de la rationalité dans les termes dans lesquels on en a traité jusqu’à nos jours, c’est-à-dire à travers l’exploitation que l’on a faite de cette rationalité dans des sciences d’une phusis (c’est à dire d’une « nature ») qui, en réalité, n’a rien à nous apprendre, puisque c’est de nous, je le répète, qu’elle tient les concepts qui nous permettent de l’expliquer. Voilà ce que je voudrais commencer par illustrer rapidement.

Vous savez que, depuis Démocrite et Epicure, la science occidentale, en se constituant, a élaboré progressivement le concept de déterminisme. Cela ne s’est pas fait du jour au lendemain, bien entendu, ni sans donner lieu à d’innombrables débats. Reste que la rationalité, chez nous du moins, et à quelle qu’époque que ce soit, n’a jamais cessé, dans le but d’expliquer le monde, de récuser la chance, ou le hasard, ou encore la contingence (c’est-à-dire ce qui arrive alors que cela aurait pu ne pas arriver), au nom d’une certaine nécessité. La science a donc toujours exclu qu’il y eût du chaos dans le monde, au bénéfice d’un ordre abstrait qui assurait la cohérence du tout en un système de relations envisagées du point de vue de l’intelligible : s’il n’y avait pas d’ordre, on ne pourrait plus expliquer ce que les anciens Grecs, significativement, appelaient le cosmos, mot qui est un dénominatif du verbe cosmeïn, qui signifie arranger, mettre en ordre, exactement comme le « cosmétique » met de l’ordre dans nos cheveux !      

La science, donc, s’est constituée par cette négation du hasard que l’on a appelé le déterminisme. Oui, mais on ne peut pas empêcher les chercheurs d’aller plus loin, c’est-à-dire que ces chercheurs sont passés, grâce aux moyens modernes de détection, de la macrophysique à la microphysique, et ils ont dû, alors, tenir compte de mouvements de corpuscules qui, échappant aux lois de la physique ordinaire, ont échappé, du même coup, à la nécessité qu’ils avaient posée quant aux phénomènes les plus manifestes. Autrement dit, cette transformation de la physique au tournant du siècle dernier, a conduit à poser la question de l’indéterminisme. Après tout le déterminisme n’est peut-être qu’une illusion : si on va chercher plus loin et plus profond, il est très probable, finalement, qu’il faille tenir compte de l’indéterminisme et essayer de rendre compte, dans la science, du croisement des causalités et du hasard.

Immédiatement, la plupart des savants se sont dit : « Ce n’est pas possible ! Il faut absolument trouver un moyen de ramener ce pseudo indéterminisme sinon au déterminisme antérieur, du moins à un nouveau déterminisme ». Soit, mais il ne faut pas s’imaginer que ce nouveau déterminisme abolira le hasard. Il ne fera que faire naître de nouveaux hasards. Il ne s’agit pas de dire : « Il y a du hasard, essayons donc de le rendre scientifique » : de toute façon on appellera toujours hasard ce qui résiste à l’explication, jusqu’au jour ou cette explication sera assez fine pour montrer que les limites du hasard ont encore, comme on dit, reculé. Mais faire reculer les limites du hasard, ce ne sera jamais le supprimer, pour la bonne raison qu’on ne sait pas si le hasard existe ou s’il n’existe pas : il est ce qui nous gêne, nous, êtres humains, pour pouvoir expliquer le monde, ni plus ni moins.

Nous pouvons formuler la chose en disant que tout est hasard, que tout est chaos sauf pour l’homme qui essaye d’introduire désespérément, dans ce chaos, autre chose. Mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’univers, lui, est absolument irréductible à ce que nous pensons de lui. Ce n’est pas le monde qui nous impose une quelconque logique, un quelconque déterminisme et nous fait chasser le hasard. De la même façon, l’univers est absolument irréductible même à ce que nous percevons de lui. Il n’est pas dit du tout, en effet, que le monde ait même l’apparence que nous lui donnons. Kant disait déjà : « Si nous étions nés avec des lunettes bleues sur le nez, le monde serait tout bleu ». Autrement dit, du seul fait que, existentiellement, nous y sommes présents, on comprend aisément que le monde qui nous environne ait les traits qu’à tort ou à raison nous lui reconnaissons : sa constitution empirique n’est jamais que la projection de nos sens. Bref, de même que l’on ne peut séparer le monde de qui le conçoit, on ne peut le séparer de qui le perçoit : la fleur sur laquelle se pose le papillon, vous disais-je un jour, n’a absolument rien à voir avec celle qui est cueillie par l’homme. Autrement dit le concept de « nature » est un concept parfaitement fortuit, lié à l’existence tel ou tel être (papillon ou homme), par le fait qu’il s’y trouve. Partant, on comprend que l’on ne puisse pas poser l’homme, d’un côté, la « nature », de l’autre : il n’y a qu’une relation bipolaire du monde et de l’homme. Un autre philosophe de génie - Berkeley - a vu juste sur ce point, qui disait « esse est percipi… » (mais on ne cite jamais la suite) « …et percipere », c’est-à-dire : « être, c’est être perçu et percevoir ». Il a magnifiquement saisi qu’il n’y avait que des relations, il avait compris ce qui, grâce à la Science de l’homme, va se découvrir peu à peu d’une manière beaucoup plus profonde : il n’y a de substance (ou d’en-soi) nulle part, et donc nous ne pouvons pas opposer l’homme et les choses.

En conséquence, ce sont toutes nos conceptions scientifiques qu’il faut bien considérer comme des projections de nous-mêmes sur le monde. Autrement dit, pendant près de vingt siècles, nous avons mis du déterminisme là où il n’y en avait pas ! En d’autres mots, nous sommes condamnés à l’animisme. Cela ne veut pas dire du tout que l’on ait eu tort. Mais il n’empêche que le déterminisme n’est jamais que le fruit de notre projection dans l’univers. Pourtant, me direz-vous, l’existence de ce déterminisme est bien réel puisqu’il a été prouvé. Elle a été prouvée, mais tout ce qui est prouvé n’est pas certain. Et puis, il y a encore, de toute évidence un nombre incalculable de phénomènes susceptibles d’être prouvés dont nous n’avons pas la moindre idée.

Exactement de la même façon, nous projetons sur l’univers ce que nous appelons un espace. Pourquoi ? Parce que nous sommes nous-mêmes étendue et que, par la perception aussi bien ou par l’entendement, nous lui conférons des dimensions (longueur, largeur, hauteur, etc.). Et de même que c’est nous qui spatialisons l’univers, c’est nous qui le « temporalisons », pour ainsi dire, parce que nous sommes capables de poser un début, un développement et une fin, que nous situons du moins en Occident, dans une succession chronologique, c’est-à-dire selon une temporalité que nous nous représentons comme une flèche orientée. Vous comprenez, à ce compte, qu’expliquer le monde en s’efforçant de le modéliser ou en recherchant son origine, son évolution et sa fin, c’est dans les deux cas, faire preuve, ici encore, purement et simplement d’animisme. Il faut concevoir, en conséquence, que la naissance et la fin du monde, autrement dit le big bang et le cataclysme final n’ont absolument aucune réalité. Quand on entend des doux rêveurs comme Hubert Reeves vous raconter : « Au début, il y eut le big bang », on a envie de leur répondre : « Mais enfin pourquoi donc cherchez-vous absolument à l’univers un début ? ». Et, à l’autre bout, lorsque l’on entend ces mêmes rêveurs parler de la fin du monde, on a envie de leur objecter : « Pourquoi voulez-vous qu’il y ait une destruction générale ou ce que je sais ». Autrement dit : « Pourquoi voulez vous qu’il y ait un début et une fin ? » Tout le problème, du point de vue temporel, est là.

Vous voyez, dès lors, l’énorme difficulté à laquelle la science va être confrontée : il va s’agir de rationaliser le « rationalisateur ». Ce sera, certes, du rationalisme « au carré », comme je vous le disais, mais encore du rationalisme, c’est-à-dire quête désespérée de certitudes. Mais des certitudes qui ne pourront être, à leur tour, que partielles et provisoires, parce que l’animisme, pour être « au carré », n’en sera pas moins de l’animisme. Il faudra alors rationaliser le rationalisateur du rationalisateur, etc., et ceci, jusqu’à l’infini. Bref, nous ne comprendrons jamais le mot de la fin, nous ne connaîtrons ni la nature, ni l’homme, ni même leur relation au point que l’on puisse atteindre une quelconque certitude. Voilà le vertige ! L’univers n’existe pas en soi, l’homme n’existe pas en soi, seule existe leur relation, relation qu’aucune science n’épuisera jamais.

Voilà qui nourrit pour nous ce que les phénoménologues ont appelé l’ « angoisse existentielle », qui n’est rien d’autre que la conscience de cette circularité qui fait que c’est nous-mêmes qui posons les problèmes que nous essayons désespérément de résoudre. Cependant, si cette angoisse est le fruit du risque et du doute que l’homme introduit dans le monde, comment voulez-vous qu’il y échappe ? Par la foi, répondent certains, qui, ayant une option religieuse, la vivent comme une consolation - ou un apaisement - de leur inquiétude. Mais il faut bien admettre que si le but de la religion est de calmer l’inquiétude, elle n’est pas qu’un opium, comme le pensait Marx, mais bel et bien la drogue définitive. Dieu, en réalité, n’est pas plus certain que le reste. Voilà pourquoi se poser la question « Dieu existe-t-il ? » est aussi stupide que de se demander : « L’univers existe-t-il ? ». Et s’il est vrai que si l’univers n’existe pas hors de la projection perceptuelle ou conceptuelle que nos projetons sur lui, Dieu n’existe que par la relation bipolaire que nous entretenons (ou non) avec Lui. Autrement dit Dieu n’existe pas : Il ne peut être, Lui aussi, que l’objet d’une quête désespérée, parce que, comme l’univers, Il est en l’homme.

Voilà ce que Voltaire avait parfaitement compris, lui qui disait : « Dieu a créé l’homme à son image, et il le Lui a bien rendu ! ». Ce qui est intéressant c’est de voir comment, historiquement, il le Lui a rendu. Prenez, par exemple, cette projection en Dieu qu’il y a un début, un développent et une fin : cela vous donne la Création qu’il fallait encore, il n’y a pas longtemps, comprendre comme le fait qu’un jour Dieu ait dit : « Tiens, je vais faire Adam, cela m’occupera ». Et puis au bout, il y avait la vallée de Josaphat ou l’Apocalypse. Mais tout ça, pour l’homme du XXIème siècle, ce sont des niaiseries (tout comme l’immaculée conception, les rois mages et l’arche de Noé). Si véritablement nous savons aujourd’hui que le temps n’existe pas, cette Création et cette Apocalypse sont, si j’ose dire, permanentes. Et d’autre part, la fameuse vallée de Josaphat est une vaste rigolade : dans la mesure où le Christ vous dit toujours : « Le Royaume est en vous… Le Royaume est déjà venu ». Ce n’est pas la peine de se dire « Qu’est-ce que je serai après la mort », c’est une bêtise : si vous croyez, vous êtes en Dieu. C’est tout. La foi, ce n’est pas une bêtise, c’est quelque chose de beaucoup plus solide que cela.

Il faut donc formuler la question de la foi tout autrement que ne le fait le Vatican. Que fait le pape ? Il prêche contre l’avortement, contre les préservatifs, etc. (ce dont tout le monde se moque bien), alors qu’il devrait prendre à bras le corps le problème du renouveau de la pensée chrétienne, au lieu de récupérer des intégristes. Cette pensée chrétienne catholique est devenue ringarde, archaïque, je dirai même antédiluvienne. C’est à vous décourager d’être croyant ! Le vrai problème, aujourd’hui, c’est tout simplement qu’il y a un gouffre vertigineux  entre la science et la religion. Hier, vous disais-je, le rationalisme scientifique s’opposait à la religion comme une certitude à une autre certitude, et je vous ai dit que c’était, finalement, confortable (sinon réconfortant). Or, ce qui caractérise la rationalité scientifique depuis près d’un siècle, c’est que ses certitudes ont vécu, si bien que les rapports de la raison et de la théologie se sont considérablement modifiés. D’un côté, c’est « la faillite des certitudes », pour reprendre le titre de l’ouvrage de Prigogine, mais de l’autre le maintien de certitudes devenues complètement obsolètes. Comment, à l’âge où la science parle de la réversibilité du temps qui nous fait dépasser la conception d’un temps représenté comme une flèche orientée parler encore non seulement, comme nous l’avons vu, de Création et d’Apocalypse, mais encore de salut, d’eschatologie (la fin des temps) de « vie future », etc. ? L’eschatologie, comme la « vie future », voilà qui n’a plus aucun sens, du moins dans leur formulation  actuelle par l’Eglise catholique. Si bien qu’il n’est pas osé de penser que la science d’aujourd’hui, à la différence de celle d’hier, conduit à la foi authentique d’où toute certitude se trouve exclue (ou devrait se trouver exclue). Voilà pourquoi nous ne pouvons jamais passer de la religion à la foi.

Un jour, une brave dame m’a déclaré : « Moi, j’ai perdu la foi le jour où l’on m’a dit que le Père Noël, c’étaient les parents ». Et je lui ai répondu « Eh bien, vous n’avez pas perdu grand-chose », et j’ai essayé de lui montrer que toute croyance, comme toute superstition étaient des obstacles à la foi. Ici encore, attention aux mots : le verbe croire, en français, peut renvoyer aussi bien aux croyances (au pluriel) qu’à la foi (au singulier). Même ambiguïté lorsque l’on dit de quelqu’un « c’est un croyant » : s’agit-il d’un homme crédule ou d’un homme de foi ? Or il y a une différence énorme entre l’acte de foi et l’adhésion (ecclésiale ou pas) à des croyances. Les croyances, ce sont toujours des certitudes, et voilà pourquoi elles rendent folles, comme disait Nietzsche. Remarquez bien que l’on peut croire aux « lendemains qui chantent », autrement dit que les croyances dépassent largement le cadre du « phénomène religieux » : on peut croire en la race, au spiritualisme, en la patrie, en la Raison, etc. Les dogmes en général, sont partout, à condition de prendre le mot dogme dans un sens extrêmement vaste. Moi aussi, qui vous parle en ce moment, je suis dogmatique, bien sûr, puisque la Théorie de la Médiation, j’y crois ! Seulement, contrairement à l’Eglise catholique, si je suis protestataire (vous avez sûrement déjà deviné que j’ai reçu une éducation protestante) j’accepte la discussion, la confrontation, le débat. Mais cette éducation protestante n’est qu’un pur hasard de l’histoire. Peu importe les croyances religieuses auxquelles on adhère ou non, peu importe les religions et les Eglises : elles ne sont que l’inscription dans l’histoire de systèmes plus ou moins élaborés de croyances : selon que vous serez nés à Delhi, à Riyad ou à Rome, vos croyances seront hindouistes, musulmanes ou chrétiennes, mais votre foi sera la même…

Enfin, que veulent dire « J’ai la foi », ou « j’ai perdu la foi ». Si vous comprenez que le doute est en permanence fondateur de la foi, elle ne saurait jamais être acquise. C’est en permanence que vous faites, ou non, acte de foi. La foi, au fond s’oppose aux religions : voilà ce que l’on ne comprend pas généralement.

Mais cela ne veut pas dire du tout que les croyances sont méprisables. Le conflit de la foi et des croyances est, en réalité, en chacun de nous. Après tout, nous sommes  des hommes, c’est-à-dire des animaux qui, parce qu’ils sont rationnels, ont besoin de certitudes.

Et je conclurai en vous rapportant l’anecdote que vous connaissez certainement tous. Un jour qu’Einstein montait dans un avion pour se rendre au Canada, un journaliste se précipita sur lui : « Monsieur le Professeur, croyez-vous en Dieu ? ». Et Einstein a répondu : « Si vous me dites d’abord ce que vous entendez par lui, je vous dirai si j’y crois ! ». Je commenterai en vous disant, cette fois : « A question idiote, réponse intelligente ! ». Parce que Dieu,  soyez sûr qu’Einstein ne l’ignorait pas, est précisément l’inconcevable, c’est-à-dire un en-soi qui n’existe que de nous échapper, voilà pourquoi Il ne peut-être, comme je vous l’ai dit, que l’objet d’une quête perpétuelle.

Autrement dit, à une question pareille, d’autres pourraient certainement répondre: « Non, je n’y crois pas, mais j’espère en Lui ».  

 

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