août 11

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La question est tout à fait actuelle, dans la mesure où il touche au problème de la légitimité du pouvoir. Attention je dis bien la légitimité, et non la légalité. La légitimité relève de la morale, la légalité relève de la société. Question très délicate.

Le nœud  du légal et du légitime se trouve dans ce que l’on appelle « pouvoir » ou « gouvernement » ou encore « autorité », puisque le pouvoir, quel qu’il soit doit (ou devrait) légaliser le légitime, c’est-à-dire que le problème de tout gouvernement consiste dans une quête de la légitimité. Il ne suffit pas d’être légal, il faut encore être légitime.

Or cette quête de légitimité, par tous les gouvernements, depuis la nuit des temps, on la demande, selon les politiques, soit au sacre, soit à l’élection. Autrement dit, on invoque, pour justifier l’autorité du chef, soit le droit divin, soit le droit des hommes. Mais ce n’est pas parce que le roi était sacré qu’il devenait automatiquement un homme moral, et ce n’est pas parce que l’on élit quelqu’un qu’il a des vertus pour autant ! Autrement dit, qu’il s’agisse de l’onction ou de l’élection, cela revient, à la limite, au même. L’élection peut être une mesure de la popularité du chef (surtout lorsqu’il est « pipolisé » !), ce ne peut pas être du tout une garantie de sa  valeur « humaine », c’est-à-dire, finalement, de son autorité, car aucune société ne peut conférer à ceux qui  la dirigent ou règnent sur elle, la moindre autorité

Vous comprendrez mieux, alors que ce constant dialogue du légal et du légitime fait qu’un pouvoir en place s’interroge  toujours sur lui-même, et finit par sombrer dans le légalisme. Or, à quoi aboutit le légalisme ? Tout simplement à l’immobilisme. Mais, l’humain résistant toujours en l’homme, le politique résiste et cette résistance du politique aboutira à un antagonisme de plus en plus exacerbé du légal et du légitime, antagonisme qui conduira à un craquement de l’un et de l’autre, c’est-à-dire à une insurrection du légal, d’un côté, ou à une insurrection du légitime, de l’autre. L’insurrection du légal se fera par un mépris radical de la morale : c’est le fascisme. L’insurrection du légitime se fera, au nom de la morale, par un affranchissement de toute loi : c’est l’anarchisme. Fascisme, d’un côté, et anarchisme, de l’autre, sont des maux qui sont dus au légalisme, selon que l’on est de droite ou de gauche. Mais dans les deux cas, la réalité humaine se défend contre une sorte d’institutionnalisme qui finit par mettre « l’homme au service du sabbat » plutôt que le « sabbat au service de l’homme ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Eh bien Matthieu, l’évangéliste, se promenait un jour du sabbat et se mit à cueillir des épis. Les pharisiens dirent  qu’il ne fallait pas  toucher à quoi que ce soit le jour du sabbat. Alors le Christ leur répond : « Le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. Le Fils de l’Homme est maître même du sabbat ». A l’époque, c’était scandaleux ! Ce qu’il condamnait c’était de se contenter d’obéir à un rite, alors que ce rite était vide. On peut pousser la chose jusqu’à dire, et certains l’ont dit non sans raison, que le Christ  historique était un véritable anarchiste, un anarchiste non-violent, bien entendu (on prête même à Malraux d’avoir prétendu que le Christ était le seul anarchiste qui ait réussi, ce qui, à mon sens, n’est pas faux du tout).

Quoi qu’il en soit, d’un bout à l’autre de l’Evangile, on parle de sa lutte contre les pharisiens qui constituaient la classe sacerdotale (il les traitait de « sépulcres blanchis », c’est-à-dire d’hypocrites) ; on l’accusait de ne fréquenter que des publicains qui faisaient payer les contributions pour l’Empire romain ; il passe pour un révolutionnaire, etc. D’ailleurs il a annoncé la destruction du Temple, qui était l’endroit où l’on pratiquait la religion de l’époque (qui est l’équivalent de la basilique Saint Pierre de Rome !) ; il y a dans l’histoire une révolte du Christ contre le cléricalisme. Bref, il a rompu avec une certaine tradition, et il va plus loin encore : il rompt avec toutes les conventions. Pour les Juifs, par exemple, c’était important de bien savoir si on était juif ou pas. Or lui, il accueille la Samaritaine, il accueille le centurion romain, il accueille Zachée qui était le trésorier général, il accueille la femme adultère, sans faire la différence. Il vous dit, et c’est cela qui, du point de vue du clergé en place de l’époque, était abominable : « Le Fils de l’Homme n’est pas venu pour être servi, il est venu pour servir ». Voilà l’idée même qu’a donné le Christ à son époque : il était en révolution contre un certain ordre clérical auquel son enseignement s’opposait, point à point.

Ici, je voudrais ouvrir une parenthèse. Nous rencontrons une grande difficulté s’agissant des rapports de la morale et de la religion : nous télescopons constamment les deux domaines (de même que nous télescopons morale et société). Bien sûr une religion peut avoir des préoccupations en matière de morale, mais pourquoi dans ce domaine plus que dans tel autre ? Avouez que c’est tout de même étrange, car la morale n’est une affaire ni de doctrine religieuse, ni d’églises, c’est une affaire de l’homme : on sait bien qu’il existe des peuples parfaitement irréligieux, et qui n’en ont pas moins conçu des sagesses extrêmement élaborées. Vous voyez alors combien il est curieux que chez nous, à la Renaissance, la pensée se soit libérée de la théologie moyenâgeuse - c’est ce que Bacon appelait, comme je vous l’ai dit, la « philosophie naturelle » et que l’on a appelé par la suite la « libre pensée » -, mais non l’éthique de sorte que si nous avons connu la « libre pensée », la « libre morale », si j’ose dire, malgré les efforts de Kant, de Schopenhauer et surtout de Nietzsche n’a pas pu naître encore véritablement. En réalité s’est perpétué à travers les siècles jusqu’à nous un lien plus profond entre la morale et la théodicée qu’entre la pensée et la théologie, et ce lien continue, aujourd’hui encore, à tout brouiller (même dans une société comme la nôtre qui a effectué, du moins théoriquement, la séparation de l’Eglise et de l’Etat), au point que, la morale s’identifiant pour lui à la religion, un Freud ait pu dire que la religion était une névrose ! Mais revenons à nos moutons.

Que disait le Christ ? Qu’une institution, quelle qu’elle soit, est faite pour servir l’homme, et non l’homme pour servir l’institution. C’est-à-dire qu’un syndicat est fait pour servir les ouvriers, l’institution scolaire pour servir la jeunesse, l’institution bancaire pour servir les salariés (et les épargnants), l’Eglise pour servir les fidèles, etc. Cela, naturellement, semble aller de soi. Mais, quand un système s’écroule, comme c’est le cas chez nous, que recherchent les institutions ? Comme elles ne servent plus à rien, elles recherchent à rester en vie à tout prix, c’est-à-dire au prix d’un honteux légalisme. Si bien que l’on en arrive au point que c’est l’ouvrier qui est au service du syndicat, l’institution scolaire au service des profs, les curés au service de l’Eglise, etc. Or quand l’institution prime, ce qui est le cas aujourd’hui, on n’est pas loin d’être foutu, et l’homme étant ce qu’il est, c’est, à plus ou moins long terme, le déchaînement de la violence.

Mais je préciserai en disant que c’est, en réalité, le déchaînement d’une contre-violence. Ce qu’il faut bien comprendre c’est que le légalisme est une violence, une véritable violence légale. Les Romains qui ont inventé le droit et l’ont porté à un point de perfection absolu, disaient déjà : « Summun jus, summa injuria », c’est-à-dire : « Excès de justice, excès d’injustice », dans la mesure où une application trop rigoureuse de la loi conduit à l’iniquité. Mais, enfin, regardez les scandales financiers : c’est vraiment l’épargnant au service de l’institution bancaire, sinon au service d’escrocs, mais des escrocs qui agissent en toute légalité !

Il faut donc distinguer soigneusement la loi et la morale, la légalité et la légitimité. C’est Nietzsche qui a le mieux pensé les rapports du légal et du légitime. Sa morale est bel et bien une morale mais une morale « sauvage » comme on dit, c’est-à-dire une morale non institutionnalisée, une morale dissociée de la loi, bref, une morale sans moralisme. Trop souvent, nous, français,  lorsque nous lisons Nietzsche et que nous entendons parler de sa « Volonté de puissance », nous interprétons cette « Wille zur Macht » comme un déchaînement de violence. Or, nous faisons, en réalité, un contresens terrible, parce que la véritable rupture qui s’est opérée chez lui est une rupture avec les « valeurs » (« Werke ») à l’égard de la société. Il est, en conséquence absurde de parler, de « morale du devoir » (le devoir est un concept sociologique), comme on l’a fait, en mélangeant morale et société, absurde aussi de parler de « morale citoyenne », de « justice sociale », etc. Bref la morale nietzschéenne (comme celle du Christ) c’est l’anticonformisme. Il distingue l’autorité, de la « Moralität », qu’il appelle « la morale des lâches » (des « sépulcres blanchis »). Or la « Moralität », c’est le conformisme. Il oppose donc la légitimité au simple conformisme moral comme l’avait déjà formulé, en 1885, un Français peu connu (Jean-Marie Guyau), dans sa thèse :« Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction », ouvrage que Nietzsche avait en permanence sur sa table de travail. Et puisque je viens de parler de la France, vous savez peut-être que Gide, dans un roman qui fit scandale dans les milieux bourgeois, je veux parler de « L’Immoraliste », prit fait et cause pour la morale nietzschéenne. En réalité, si on excepte Gide, Nietzsche a été interprété totalement de travers, pendant très longtemps, en France, parce que sa rupture correspondait en même temps au déchaînement de violence politique qui a produit, en Allemagne, après  la république de Weimar, le fascisme, c’est-à-dire à l’insurrection du légal contre le légitime. Mais quand Hitler osait se servir de Nietzsche, qu’il n’avait absolument pas compris, en tentant de le récupérer comme penseur du nazisme, c’était une contradiction absolue. Autrement dit, le nazisme et Nietzsche ont en commun de sortir de la même rupture, mais dans un cas, il s’agit d’un phénomène de violence politique (problème social), dans l’autre, il s’agit, sur le plan moral d’un affranchissement de la liberté à l’égard du conformisme, c’est-à-dire que Nietzsche est contemporain de la naissance du nazisme, cela ne veut pas dire du tout qu’il en soit la cause. Il faut comprendre que Nietzsche, s’il avait vécu sous Hitler aurait dit « Jamais je ne serai nazi », de même que Marx, s’il avait vécu sous le régime communiste aurait dit : « Jamais je ne serai communiste » et de même, encore, le Christ, s’il revenait de nos jours, dirait : « Jamais je ne serai catholique ».

Cela dit, c’est parce que la morale s’est longtemps confondue avec la respectabilité que, dans l’âge qui nous a précédé, la morale, c’était le conformisme, ce que l’on appelait la « décence », le « Qu’en dira-t-on ? ». La décence, c’est l’acceptabilité, c’est « Cela se fait » ou « Cela ne se fait pas ». Combien de bourgeois, de mon temps, respectaient le mariage, mais passaient trois nuits de la semaine au bordel ? Ils ne divorçaient pas. Qu’est-il arrivé, depuis, dans cet affranchissement de la légitimité par rapport à la légalité ? Il y a eu rupture : après 68, il y a eu,  explosion d’indécence, c’est-à-dire explosion d’un anticonformisme parce que les jeunes, dont j’étais, avaient pesé ce que valait une « moralité » bourgeoise qui n’était que décence et respectabilité, et les vieux disaient « Ils sombrent dans l’amoralité ». Pas du tout, cela n’a strictement rien à voir. Je crois que l’indécence (avec tous ses excès) n’est pas nécessairement une preuve d’amoralité, de même que la décence, hier, n’était pas nécessairement une preuve de moralité. Il y a là deux choses complètement différentes.

Alors que faire aujourd’hui pour éviter les déchaînements de la violence ? Tout simplement réinventer la morale, et d’urgence. Je laisserai de côté l’ensemble des domaines concernés,  pour m’en tenir à la crise de l’autorité, qui est une crise essentiellement morale, si vous avez compris qu’il n’y a pas d’autorité sans légitimité, et que la légitimité est une question de morale… Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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juin 25

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Le titre de mon propos ne doit pas vous égarer. Il laisserait supposer que j’adhère à l’opinion commune qui ferait de la liberté d’expression une liberté à côté, par exemple, de la liberté d’opinion, de la liberté de circulation, d’information ou de je ne sais quoi, autrement dit que le mot de liberté serait susceptible d’être employé au pluriel, en fonction de tel ou tel « contenu » que l’on pourrait mettre derrière le concept. Il y a là un abus de langage absolument terrible, dans la mesure où l’on confond, alors, la liberté avec son exercice, exercice qui, comme vous le savez, est généralement légalisé par la société, et cette légalisation définit proprement ce qui s’appelle, en réalité, l’auto-nomie. Or, ce qu’il est très important de voir, c’est que liberté et autonomie ne se confondent pas, pas plus que ne se confondent, d’un côté, le code (ce que l’on appelle la loi), qui est une réalité purement sociologique, et ce qu’il faut appeler la norme, qui est un concept proprement éthique.

Il convient donc de soigneusement distinguer ce qui relève du social, et ce qui relève de la morale, distinction qu’il nous est extrêmement difficile d’effectuer dans la mesure où le langage que nous employons tous les jours télescope presque systématiquement les deux plans. Prenez justement, par exemple, le concept même de « loi » : est-il à prendre dans son acception juridique, ou bien morale ? Et quand on parle de nos écrivains « moralistes », s’agit-il de penseurs qui se sont intéressés à la moralité, ou bien aux mœurs ? Voyez, encore, notre « Académie des sciences morales et politiques » : dans cette expression, quel contenu recouvre l’épithète de « morales » ?  Et que dire de cette fameuse  « morale du devoir » dans laquelle les gens de ma génération ont été encore élevés. Mais, le devoir concerne mon être social, et, à ce titre, c’est ma responsabilité qu’elle met en jeu, tandis que la morale est affaire de faute, c’est-à-dire de culpabilité, non de responsabilité.

A ce compte, le concept de liberté, étant un concept moral, ne saurait en aucune manière se pluraliser, à la différence du concept d’autonomie. La liberté est une ou bien n’est pas. « Très bien, me direz-vous, mais à ce moment-là,  en parlant de « liberté d’expression », vous êtes tout de même en contradiction avec vous-même. ». Non pas si, du moins, comme je vous le propose, vous acceptez, avec moi, de définir « expression » comme la manifestation de notre désir de dire, désir qui s’investit aussi bien dans nos messages que dans notre faire ou dans notre être. Et ce que la morale nous apprend, précisément, c’est que, si toutefois nous accomplissons notre part d’humanité, c’est précisément parce que nous ne pouvons pas tout dire, tout faire, ni tout être, autrement dit que c’est l’auto-censure de notre désir qui nous permet d’accéder, à la différence de l’animal, à la liberté, c’est-à-dire, au fond, ni plus ni moins qu’à la maîtrise de soi. Et si nous allons analyser, aujourd’hui, sous le nom de « discours », l’investissement de notre dire par nos désirs, nous ne perdrons pas de vue, pour autant, que la manière dont nous nous exprimons étant substituable à tout nos autres comportements.

Ces rappels étant faits, je partirai d’un fait bien connu de tous : comme vous le savez, tous les enfants, à une certaine époque de leur vie,  cèdent à la tentation des « gros mots », ce qui ne manque jamais de déconcerter quelque peu les parents et les éducateurs. Pourquoi ? Tout simplement parce que, s’éveillant  à la norme, et étant imprégnés des discours des « grandes personnes » (par discours, encore une fois, j’entends ce désir de dire qui s’investit dans nos propos), ils ont compris que partout, dans les discours de ces « grandes personnes », la grossièreté affleure, même si leurs propos, comme on dit, sont « châtiés » (du moins en théorie !). On ne peut rien comprendre au phénomène si l’on ne prête pas à l’enfant le sentiment (même s’il est confus),  que l’adulte, en permanence, édulcore ses propos,  édulcoration qui, paradoxalement, va dans le sens de la transgression, puisqu’il s’agit bien, pour l’adulte, de « dire quand même », ce qui n’est rien d’autre que pratiquer le « bien dire », disons l’ « euphémie » (d’un mot grec formé du préfixe « eu-«  , qui signifie « bien », et « phèmi », qui veut dire « je parle »). En fait, l’euphémie résulte de cette capacité qu’a l’homme de dire sans dire, de dire sans en avoir l’air. On a envie de lancer le mot de Cambronne, par exemple,  mais on essaye de faire au mieux pour s’exprimer autrement,  ce qui n’empêche que l’euphémie a comme point d’aboutissement, quand on ne peut vraiment plus se contrôler,  le mot grossier, ou, comme on dit aussi, le mot «  cru », qui sont, au fond,  une réussite dans la satisfaction du « principe de plaisir » opérée à l’encontre de la réticence, c’est-à-dire à l’encontre de l’autocontrôle de notre désir de dire. Mais l’enfant qui, lui, n’a pas encore appris ces subtilités, va simplement et fort naïvement jusqu’au fond de nos discours : c’est qu’il a bien senti que toutes nos paroles d’adultes tendent à la transgression (d’où l’expression de la sagesse populaire : « la vérité sort de la bouche des enfants ! »).

Mais, attention ! Cette transgression que je viens d’évoquer, il convient de bien la distinguer de ce que l’on appelle l’infraction. Vous retrouvez, ici, la distinction, encore une fois très difficile à faire, entre le plan de notre existence sociale, et celui de notre existence morale. Je vous rappelle que la transgression concerne notre être en tant qu’il est moral, tandis que l’infraction concerne notre être en tant que personne, c’est-à-dire notre être social, et j’ajouterai que si c’est la transgression qui définit l’incorrection, l’infraction, quant à elle, définit l’impolitesse. Autrement dit, il faut distinguer ce que l’on ne s’autorise pas à soi-même, qui, quel que soit le groupe auquel on appartient, fonde la correction, et le respect des interdits arbitrairement codifiés par tel ou tel groupe, qui, elle, fonde la politesse.

Il est vrai que Freud ne nous aide pas du tout à faire la distinction, dans la mesure où, dans un de ses ouvrages parmi les plus connus (Totem et tabou), il confond, lui aussi, dans ce qu’il appelle « tabou », le code (qui relève de la socialité), et la norme (qui relève de la moralité), c’est-à-dire qu’il n’admet les transgressions que si elles sont des infractions, autrement dit uniquement dans le cas où elles donnent lieu à condamnation par le groupe. Et de même, en général, tous les psychanalystes, qui, sous le nom de « Loi » (avec une majuscule), confondent le légal et le légitime, ou, si vous voulez, politesse et correction. Et cette confusion, ajouterai-je, est d’autant plus répandue que, généralement, comme vous le savez, mais pas nécessairement, une norme se socialise en loi, autrement dit, se codifie, se légalise. Mais il est clair que si la norme peut faire l’objet d’un traitement social qui la légalise,  ce n’est pas ce traitement social qui la fait norme, autrement dit, qui fonde la légitimité de nos propos - et, partant, de nos actes.

Dans ces conditions, vous comprendrez aisément qu’il ne faut pas tomber dans le piège qui consiste à accorder une importance particulière au caractère érotico-scatologique des transgressions verbales effectuées par les enfants à un certain âge de leur vie. C’est tout simplement que, par imprégnation, ils ont appris des adultes cette forme socialisée de la transgression (bien qu’ils ne sachent pas encore, évidemment qu’il s’agisse d’une transgression socialisée) propre à l’Occident judéo-chrétien. Mais sachez bien que si vous étiez des parents Esquimaux, par exemple, votre gamin traiterait sûrement son petit copain de « phoque », plutôt que de « couillon », parce que, chez les Esquimaux, le tabou linguistique porte sur la profération du nom de l’animal qui fait l’objet d’une chasse, et pas du tout, comme chez nous, sur le vocabulaire érotico-scatologique.

Et vous voyez, du même coup, à quel point les linguistes, les éducateurs ou les psychanalystes qui se sont intéressés à cette symbolisation érotico-scatologique des mots grossiers chez les enfants  se sont engagés dans une impasse absolument complète, faute, tout simplement, d’avoir défini, d’une part, le concept de correction (ou de légitimité), qui est, vous le savez maintenant, un concept moral, et, d’autre part, celui de politesse qui relève, lui, de l’arbitraire qui caractérise tout code social,  autrement dit, toute légalité. Et si je reviens, ici, sur le caractère totalement arbitraire du code social, c’est pour mieux vous faire comprendre que la norme, elle, n’a rien d’arbitraire. Sa codification, oui : elle varie, comme chacun sait, selon les époques, les lieux et les civilisations. Or, que prouve, justement, cette variation sinon que le principe de la norme est ailleurs à savoir dans la domination de soi ?

Eh bien, de cette domination, chacun de nous est, en tant qu’être libre, le seul maître. Mais quand je dis « libre », vous avez compris, je pense, qu’il ne s’agit  pas d’être libre de « faire ce que je veux » ou de « dire ce que je veux », comme le revendiquent les enfants, mais libres de « prendre sur soi », comme on disait naguère. C’est tout. Sinon, vous n’allez jamais que dans le sens le plus spontané de votre désir, dans le sens de votre pulsion ou de votre intérêt…Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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