sept 17

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Ce n’est plus la religion qui, aujourd’hui, est devenue un « opium du peuple », c’est l’argent, version tout à fait actuelle des « paradis artificiels ». Voyez comme, de tous les coins de l’Europe, les gens se sont rués, tout récemment, en Italie pour jouer au loto dans l’espoir de gagner un magot mirobolant (147 millions d’euros !). Preuve que l’on n’attend plus rien d’un quelconque bonheur « au-delà ». On cherche à se fabriquer un paradis artificiel, c’est-à-dire un bonheur « déjà-là ». Autrement dit, la galette (le « pognon ») : voilà la nouvelle eschatologie. C’est Saint Barth, la « dolce vita », le confort, bref, le paradis anticipé. Il n’y a plus de paradis qui ne soit fiscal, et « nos valeurs » n’existent plus qu’en Bourse.

Et puis, comme il n’y a plus d’aventure nulle part, on se donne ainsi la trouille. Nous jouissons de cela. C’est comme si le monde entier se donnait la frousse du vertige qu’il s’impose. Exactement  comme le joueur au casino. La banque a sauté ? Eh bien que l’Etat la renfloue, sinon plus de casino ! Vous rendez-vous compte ! Bientôt il va falloir indemniser les joueurs perdants pour qu’ils continuent à jouer ! Mais on sait où cela mène (relisez « Le joueur » de Dostoïevski). Cela conduit à la ruine et à la mort, généralement par suicide.

Et, effectivement, ce que l’on appelle la « crise financière », c’est, bel et bien le suicide de l’économisme. Je dis bien de l’économisme, et non pas de l’économie, car il y a toujours eu de l’économie dans le monde, et il y en aura toujours (c’est inévitable). L’économisme, c’est autre chose : c’est ce qui a permis à la bourgeoisie d’engendrer, hier, des « travailleurs », et, aujourd’hui, des « joueurs ». En France, tout a commencé au début des années quatre-vingt, sous Mitterrand qui était, comme on sait, fasciné par Bernard Tapie (au point de le faire ministre). Or, que faisait Tapie ? Il rachetait, pour un franc symbolique, des entreprises en faillite et les renflouait grâce à la spéculation. Tout le monde s’est dit : « Il est formidable ! Quel génie des affaires ! ». Mais, si vous y réfléchissez, depuis Tapie, ce n’est plus le travail qui est rémunéré, c’est le jeu. Avant lui, le jeu (y compris le foot !) n’était pas rétribué. Or, regardez ce que « valent », aujourd’hui, les sportifs. Ce n’est pas la peine de faire des études : allez jouer. Vous voulez gagner ? Spéculez ! Jouez en Bourse ! Ou bien jouez au « super-loto » ! Ce n’est tout de même pas pour rien qu’à notre époque, la « Française des jeux » multiplie les tiercés, quintés, et autres attrape-nigaud : « Cela peut rapporter gros ! ». Oui, mais à qui ? Pas au joueur, en tout cas : comme toutes les autres addictions, l’addiction au jeu tue l’homme. Alors, faut-il désintoxiquer tous les joueurs, alcooliques, boulimiques, travaillomanes, etc. S’il fallait désintoxiquer tous les « addicts » aux paradis artificiels, on n’en sortirait plus. Certains naïfs disent : « Il faut gendarmer les banques ». Mais qu’a donné, aux Etats-Unis, la prohibition légale de l’alcool ?

Donc, voilà encore un autre signe des temps : la mondialisation, non plus, cette fois, de l’hystérie, mais la mondialisation de l’addiction. Dans ces conditions, qu’est-ce que l’addiction ? J’allais dire : on n’en sait rien, tout simplement parce qu’il s’agit d’une pathologie de ce que l’on appelle la « volonté », et que ces pathologies, dans le système dominant actuel, dérangent terriblement.

Nous n’avons même pas dissocié clairement ce qui, dans ce que l’on appelle la « volonté », était d’ordre naturel (disons corporel ou encore animal), et ce qui était culturel, donc proprement humain. C’est-à-dire que l’on n’a jamais pris en compte, chez l’homme, les pathologies de nature, qui, pourtant, conditionnent l’émergence à la maîtrise de soi, maîtrise de soi qui, seule, est humaine.

Plus généralement, comme je vous l’ai montré à propos de l’antagonisme de la psychanalyse et des neurosciences, l’homme est un esprit corporel (ou un corps spirituel, si vous préférez). En conséquence, on ne peut jamais dire qu’il y a la pathologie culturelle, d’un côté, et, d’un autre côté,  la pathologie naturelle. Ce n’est pas si simple que cela dans la réalité, car nous n’avons que très rarement quelque chose de l’une sans quelque chose de l’autre. Il est clair, par exemple, que lorsque l’homme est atteint d’aphasie, il est atteint presque toujours (mais pas nécessairement) d’une hémiplégie droite, autrement dit, nous savons bien qu’il existe des troubles associés. Voilà qui est banal et bien connu. Eh bien, il en va de même, par exemple, d’un alcoolique : il pourra très bien être une personne qui décompense  une névrose d’angoisse (trouble de culture), et, qui, en même temps, présente une tendance, plus ou moins neurologiquement (sinon génétiquement) conditionnée, à l’addiction (trouble de nature). Mes deux exemples sont très grossiers, mais enfin, je crois qu’ils sont parlants. D’une manière plus générale, s’agissant de l’homme, qu’est-ce qui relève des troubles de la pulsion (pathologies de nature) et des troubles de la norme (pathologies de culture) ? Ce n’est pas demain la veille que l’on trouvera la réponse. Il y a là pour deux siècles de boulot ! Peu importe : l’essentiel est de partir.

On y parviendra à condition de commencer par cesser d’employer ce mot de « volonté » à toutes les sauces, sans savoir de quoi l’on parle. Il s’agit là d’un de ces nombreux concepts écrans, qui nous empêchent  de saisir, à travers lui, le rapport de la maîtrise de soi (la volonté humaine) et la « boulie », c’est-à-dire la volonté que nous avons en partage avec l’animal (« boulie » est le plus ancien terme, tiré du grec, pour dire « volonté »). Or étant donné que je vous ai déjà parlé des névroses et des psychopathies (pathologies de la norme), dans mon « Introduction… », je voudrais, aujourd’hui, compléter le tableau en vous livrant quelques réflexions sur les troubles de la boulie, troubles qui, encore une fois conditionnent l’accès à la norme, voire, rendent cette émergence à la morale complètement impossible (c’est le cas de l’être amoral que vous connaissez bien désormais).

Globalement, on a renvoyé ces troubles de la boulie à une vague théorie des humeurs, qui date d’Hippocrate, ou bien à ce que l’on appelle le « caractère ». Mais ce mot même de « caractère » est, du point de vue qui nous occupe, à savoir le départ entre l’animal et l’homme, profondément ambigu, aussi ambigu que l’était, chez Hippocrate, le terme d’humeur (« thumos»). S’agissant de cette notion de caractère, les traités de psychiatrie sont toujours embarrassés : ils vous parlent des « névroses de caractère ». Evidemment, ils font comme ils peuvent. Mais pourquoi, dans ce cas précis, parlent-ils de « caractère », sinon parce qu’ils sentent bien qu’il y a là des pathologies de la « psuchè » (du psychisme) qui ont, malgré tout, quelque chose à voir avec la physiologie, c’est-à-dire avec un naturel sans aucun rapport avec la culture, sinon dans une perspective de morale traditionnelle (judéo-chrétienne) selon laquelle on savait bien que c’était la nature qui était mauvaise et que, pour contrecarrer cette nature-là, il n’y avait qu’à « prendre sur soi » ! Autrement dit, en  utilisant encore le terme de « caractère », eh bien la psychiatrie, et l’opinion commune, ont continué à entretenir une ambiguïté héritée d’un lointain passé, ambiguïté que l’on retrouve dans « Les caractères » de La Bruyère, et dont il faut absolument sortir.

Ces fameuses « névroses de caractère » ont été, en général très bien observées, mais étiquetées sous des termes qui, évidemment, mêlent tout : on parle de « monomanies instinctives » ou encore de « monomanies impulsives » (c’est le « mono- » , ici, qui est intéressant). On ne sait plus où l’on en est : s’il y a encore de l’impulsivité là-dedans, il y a encore ce risque de mêler les troubles de nature et les troubles de culture. D’autre part, il faut tout de même bien comprendre que les « névroses de caractère »  ne sont pas des névroses, névroses qui elles, sont bel et bien des troubles de culture (de la maîtrise de soi). A preuve, ces pseudo névroses dites « de caractère » n’ont rien d’inhibant (bien au contraire !), et c’est là que réside le trouble. La personne n’a plus de frein, autrement dit, elle n’a plus la capacité de s’autofrustrer (ou de s’autocastrer). N’ayant plus cette capacité, il y a généralement, chez ces prétendus « névrosés » (appelés souvent « caractériels ») une formidable prégnance du Surmoi. Ces malades, généralement, compensent leur carence en ayant recours au gendarme. Voilà qui est important : ce qui se donne à voir (une apparente normalité) n’est pas, comme vous le savez maintenant, ce qu’il faut observer ! Et cela vaut, chez l’homme de toutes ses pathologies baptisées « mentales ». La science de l’homme doit toujours éviter de se laisser prendre par les « évidences » pour s’attacher aux processus, processus qui, eux-mêmes, restent toujours plus ou moins cachés.

Cela dit, en  parlant de Surmoi, n’allez pas croire qu’il faille adhérer à la théorie freudienne du Surmoi comme siège de la moralité (et donc de la  culpabilité). Freud a complètement raté le principe spécifique de la morale (de l’autocrastation), en le confondant avec la castration, c’est-à-dire, au fond, à la coercition sociale de Durkheim, même si cette castration est, chez lui, intériorisée. Freud, au fond, faisait de la sociologie sans le savoir. Cependant, s’agissant des « névroses de caractère », le Surmoi, il faut en admettre la présence, comme substitut d’une maîtrise de soi défaillante : c’est le gendarme. C’est-à-dire que le Surmoi est présent parce que, précisément, le sujet est caractériel. Pour un homme « normal », il n’y a pas besoin de Surmoi. Ce Surmoi-là, en revanche, chez le  malade caractériel, devient une espèce de corps étranger qui s’impose à lui de l’extérieur, puisqu’il n’est plus lui-même capable de se castrer. Et voilà pourquoi les psychiatres ont pu confondre les « névroses de caractère » avec les névroses : c’est qu’ils ont confondu ce primat pathologique du Surmoi avec l’inhibition pathologique. Autrement dit l’inhibition pathologique, qui définit les névroses n’a rien à voir avec la lutte contre un Surmoi, lutte contre la présence en soi de l’autre, la présence du tiers, la présence du Père (du Père fouettard, devrait-on dire !), si vous voulez, tandis que l’inhibition pathologique, pas du tout. Et ce qui montre bien que les psychiatres qui ont observé ces pathologies-là sont honnêtes, c’est qu’ils les avaient mises à part. Autrement dit, les « névroses de caractère » forment un petit domaine clos, à l’intérieur des névroses, et la plupart des traités de psychiatrie disent : « Eh bien oui, ce n’est pas tout à fait la même chose que les névroses : faisons-leur un sort particulier ».

Aujourd’hui, on parle de moins en moins  de « névroses de caractère », mais de « troubles » du caractère, troubles qui sont passés du côté de la neurologie. De même qu’est passée du côté de la neurologie la fameuse « psychose maniaco-dépressive » qui a fait les beaux jours de la psychiatrie jusqu’à  récemment. Eh bien cette « P.M.D. », comme on disait, n’a rien d’une « psychose », bien entendu : elle est entièrement animale. Si elle a posé problème, du point de vue nosographique ce n’est pas en raison de sa difficulté : il n’y a vraiment rien de plus facile à décrire. Mais cela n’a pas gêné les psychiatres, qui ont produit, sur le sujet, toute une littérature ! Ce qui les a gênés, en revanche, autrement dit là où ils étaient coincés, c’était pour la situer. En parlant de « psychose », cela ne les engageait à rien : cela voulait seulement dire que ce n’était pas une maladie de l’estomac ! A ceci près : on a toujours constaté (depuis 1946, très exactement), que c’était, parmi les troubles soi-disant de la « psuchè » (donc psychiatriques), le plus sensible à la chimiothérapie (sels de lithium), à l’électrothérapie (sismographie, autrement dit électrochocs) et à toutes ces bricoles-là. La difficulté, en réalité, tenait à l’absence totale de théorie de la boulie.  Comme, au fond, le mot même de « volonté » était imputé à l’homme et non à l’animal, on n’était plus fichu de distinguer là-dedans, ce qui relevait de la pulsion et ce qui relevait de la norme, ce qui était trouble naturel (relevant de la neurologie) et trouble culturel (relevant de la psychiatrie). Et tout récemment le terme de « psychose » a été abandonné : on parle, désormais, de « maladie bipolaire ». Au fond, il s’est passé pour la « psychose » maniaco-dépressive exactement la même chose que pour la prétendue « névrose de caractère », l’épilepsie… et l’aphasie !  Jusque vers la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, en effet, on disait des aphasiques : « Ces gars-là délirent. Ils sont complètement fous, enfermons-les ». Jusqu’au jour où un médecin nommé Broca a pu localiser, dans le cortex, les centres de la parole. A ce rythme-là, les psychiatres vont perdre toute leur clientèle !

Eh bien, si on a eu du mal avec la pseudo « psychose maniaco-dépressive », c’est que l’on n’était pas capable d’opposer une théorie claire  des troubles (naturels) de la boulie et des troubles (culturels) de la décision libre. Lorsqu’il y a destruction de la boulie - du projet -, s’il n’y a plus véritablement pulsion, c’est-à-dire spontanéité de la prise en compte par l’animal, que nous ne cessons d’être, de l’ensemble de ses émotions, vous sombrez dans un flottement comportemental, c’est-à-dire que, à ce moment-là, le comportement relève purement et simplement de ce que l’on appelait « le déséquilibre des humeurs ». D’ailleurs, quand on parle de cyclothymie, c’est de ce déséquilibre physiologique que l’on parle. La cyclothymie vous fait flotter : puisque vous n’avez plus de moteur intérieur, si l’on peut dire, vous flottez au gré des vents. Ou bien il y a du vent, et c’est la manie (« mania », en grec, c’est la frénésie) ; ou bien il n’y a pas de vent, et c’est la dépression (l’abattement). Pour la bonne raison que vous n’êtes plus libre vous-même de votre « motion », vous ne pouvez plus vous-même vous déterminer… Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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juin 25

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Le titre de mon propos ne doit pas vous égarer. Il laisserait supposer que j’adhère à l’opinion commune qui ferait de la liberté d’expression une liberté à côté, par exemple, de la liberté d’opinion, de la liberté de circulation, d’information ou de je ne sais quoi, autrement dit que le mot de liberté serait susceptible d’être employé au pluriel, en fonction de tel ou tel « contenu » que l’on pourrait mettre derrière le concept. Il y a là un abus de langage absolument terrible, dans la mesure où l’on confond, alors, la liberté avec son exercice, exercice qui, comme vous le savez, est généralement légalisé par la société, et cette légalisation définit proprement ce qui s’appelle, en réalité, l’auto-nomie. Or, ce qu’il est très important de voir, c’est que liberté et autonomie ne se confondent pas, pas plus que ne se confondent, d’un côté, le code (ce que l’on appelle la loi), qui est une réalité purement sociologique, et ce qu’il faut appeler la norme, qui est un concept proprement éthique.

Il convient donc de soigneusement distinguer ce qui relève du social, et ce qui relève de la morale, distinction qu’il nous est extrêmement difficile d’effectuer dans la mesure où le langage que nous employons tous les jours télescope presque systématiquement les deux plans. Prenez justement, par exemple, le concept même de « loi » : est-il à prendre dans son acception juridique, ou bien morale ? Et quand on parle de nos écrivains « moralistes », s’agit-il de penseurs qui se sont intéressés à la moralité, ou bien aux mœurs ? Voyez, encore, notre « Académie des sciences morales et politiques » : dans cette expression, quel contenu recouvre l’épithète de « morales » ?  Et que dire de cette fameuse  « morale du devoir » dans laquelle les gens de ma génération ont été encore élevés. Mais, le devoir concerne mon être social, et, à ce titre, c’est ma responsabilité qu’elle met en jeu, tandis que la morale est affaire de faute, c’est-à-dire de culpabilité, non de responsabilité.

A ce compte, le concept de liberté, étant un concept moral, ne saurait en aucune manière se pluraliser, à la différence du concept d’autonomie. La liberté est une ou bien n’est pas. « Très bien, me direz-vous, mais à ce moment-là,  en parlant de « liberté d’expression », vous êtes tout de même en contradiction avec vous-même. ». Non pas si, du moins, comme je vous le propose, vous acceptez, avec moi, de définir « expression » comme la manifestation de notre désir de dire, désir qui s’investit aussi bien dans nos messages que dans notre faire ou dans notre être. Et ce que la morale nous apprend, précisément, c’est que, si toutefois nous accomplissons notre part d’humanité, c’est précisément parce que nous ne pouvons pas tout dire, tout faire, ni tout être, autrement dit que c’est l’auto-censure de notre désir qui nous permet d’accéder, à la différence de l’animal, à la liberté, c’est-à-dire, au fond, ni plus ni moins qu’à la maîtrise de soi. Et si nous allons analyser, aujourd’hui, sous le nom de « discours », l’investissement de notre dire par nos désirs, nous ne perdrons pas de vue, pour autant, que la manière dont nous nous exprimons étant substituable à tout nos autres comportements.

Ces rappels étant faits, je partirai d’un fait bien connu de tous : comme vous le savez, tous les enfants, à une certaine époque de leur vie,  cèdent à la tentation des « gros mots », ce qui ne manque jamais de déconcerter quelque peu les parents et les éducateurs. Pourquoi ? Tout simplement parce que, s’éveillant  à la norme, et étant imprégnés des discours des « grandes personnes » (par discours, encore une fois, j’entends ce désir de dire qui s’investit dans nos propos), ils ont compris que partout, dans les discours de ces « grandes personnes », la grossièreté affleure, même si leurs propos, comme on dit, sont « châtiés » (du moins en théorie !). On ne peut rien comprendre au phénomène si l’on ne prête pas à l’enfant le sentiment (même s’il est confus),  que l’adulte, en permanence, édulcore ses propos,  édulcoration qui, paradoxalement, va dans le sens de la transgression, puisqu’il s’agit bien, pour l’adulte, de « dire quand même », ce qui n’est rien d’autre que pratiquer le « bien dire », disons l’ « euphémie » (d’un mot grec formé du préfixe « eu-«  , qui signifie « bien », et « phèmi », qui veut dire « je parle »). En fait, l’euphémie résulte de cette capacité qu’a l’homme de dire sans dire, de dire sans en avoir l’air. On a envie de lancer le mot de Cambronne, par exemple,  mais on essaye de faire au mieux pour s’exprimer autrement,  ce qui n’empêche que l’euphémie a comme point d’aboutissement, quand on ne peut vraiment plus se contrôler,  le mot grossier, ou, comme on dit aussi, le mot «  cru », qui sont, au fond,  une réussite dans la satisfaction du « principe de plaisir » opérée à l’encontre de la réticence, c’est-à-dire à l’encontre de l’autocontrôle de notre désir de dire. Mais l’enfant qui, lui, n’a pas encore appris ces subtilités, va simplement et fort naïvement jusqu’au fond de nos discours : c’est qu’il a bien senti que toutes nos paroles d’adultes tendent à la transgression (d’où l’expression de la sagesse populaire : « la vérité sort de la bouche des enfants ! »).

Mais, attention ! Cette transgression que je viens d’évoquer, il convient de bien la distinguer de ce que l’on appelle l’infraction. Vous retrouvez, ici, la distinction, encore une fois très difficile à faire, entre le plan de notre existence sociale, et celui de notre existence morale. Je vous rappelle que la transgression concerne notre être en tant qu’il est moral, tandis que l’infraction concerne notre être en tant que personne, c’est-à-dire notre être social, et j’ajouterai que si c’est la transgression qui définit l’incorrection, l’infraction, quant à elle, définit l’impolitesse. Autrement dit, il faut distinguer ce que l’on ne s’autorise pas à soi-même, qui, quel que soit le groupe auquel on appartient, fonde la correction, et le respect des interdits arbitrairement codifiés par tel ou tel groupe, qui, elle, fonde la politesse.

Il est vrai que Freud ne nous aide pas du tout à faire la distinction, dans la mesure où, dans un de ses ouvrages parmi les plus connus (Totem et tabou), il confond, lui aussi, dans ce qu’il appelle « tabou », le code (qui relève de la socialité), et la norme (qui relève de la moralité), c’est-à-dire qu’il n’admet les transgressions que si elles sont des infractions, autrement dit uniquement dans le cas où elles donnent lieu à condamnation par le groupe. Et de même, en général, tous les psychanalystes, qui, sous le nom de « Loi » (avec une majuscule), confondent le légal et le légitime, ou, si vous voulez, politesse et correction. Et cette confusion, ajouterai-je, est d’autant plus répandue que, généralement, comme vous le savez, mais pas nécessairement, une norme se socialise en loi, autrement dit, se codifie, se légalise. Mais il est clair que si la norme peut faire l’objet d’un traitement social qui la légalise,  ce n’est pas ce traitement social qui la fait norme, autrement dit, qui fonde la légitimité de nos propos - et, partant, de nos actes.

Dans ces conditions, vous comprendrez aisément qu’il ne faut pas tomber dans le piège qui consiste à accorder une importance particulière au caractère érotico-scatologique des transgressions verbales effectuées par les enfants à un certain âge de leur vie. C’est tout simplement que, par imprégnation, ils ont appris des adultes cette forme socialisée de la transgression (bien qu’ils ne sachent pas encore, évidemment qu’il s’agisse d’une transgression socialisée) propre à l’Occident judéo-chrétien. Mais sachez bien que si vous étiez des parents Esquimaux, par exemple, votre gamin traiterait sûrement son petit copain de « phoque », plutôt que de « couillon », parce que, chez les Esquimaux, le tabou linguistique porte sur la profération du nom de l’animal qui fait l’objet d’une chasse, et pas du tout, comme chez nous, sur le vocabulaire érotico-scatologique.

Et vous voyez, du même coup, à quel point les linguistes, les éducateurs ou les psychanalystes qui se sont intéressés à cette symbolisation érotico-scatologique des mots grossiers chez les enfants  se sont engagés dans une impasse absolument complète, faute, tout simplement, d’avoir défini, d’une part, le concept de correction (ou de légitimité), qui est, vous le savez maintenant, un concept moral, et, d’autre part, celui de politesse qui relève, lui, de l’arbitraire qui caractérise tout code social,  autrement dit, toute légalité. Et si je reviens, ici, sur le caractère totalement arbitraire du code social, c’est pour mieux vous faire comprendre que la norme, elle, n’a rien d’arbitraire. Sa codification, oui : elle varie, comme chacun sait, selon les époques, les lieux et les civilisations. Or, que prouve, justement, cette variation sinon que le principe de la norme est ailleurs à savoir dans la domination de soi ?

Eh bien, de cette domination, chacun de nous est, en tant qu’être libre, le seul maître. Mais quand je dis « libre », vous avez compris, je pense, qu’il ne s’agit  pas d’être libre de « faire ce que je veux » ou de « dire ce que je veux », comme le revendiquent les enfants, mais libres de « prendre sur soi », comme on disait naguère. C’est tout. Sinon, vous n’allez jamais que dans le sens le plus spontané de votre désir, dans le sens de votre pulsion ou de votre intérêt…Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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