oct 25

Je vais commencer, par une rapide mise en perspective historique, dans la mesure où, dans notre monde où le lien de la culture et de l’écriture a commencé à se dénouer, on ne peut pas empêcher les Lettres de persister. Mais elles persistent dans le sens manifeste de déplacements progressifs.

Si vous envisagez le savoir français à travers les âges, vous comprenez vite que ce savoir est lié, bien évidemment, aux conditions qui sont culturellement les nôtres. Eh bien,  il faut bien prendre conscience que c’est récemment que l’on dit : « Au Moyen Age, il y a des textes français qui valaient le coup. Il y a tout de même la Chanson de Roland, etc. ». L’université médiévale ignorait complètement ces textes français, même ceux produits par Rutebeuf ou Villon. Et pourquoi le Moyen Age a-t-il délibérément écarté ces textes ? Parce que ce n’était pas du savoir, mais, comme a dit Nietzsche très joliment : c’était le « gai savoir », c’est-à-dire l’anti-savoir, le savoir contestataire, non reconnu par l’université : le savoir à l’époque, et jusqu’au XVI° siècle, c’était le latin, le français n’étant, précisément qu’un gai savoir.

Quand donc s’est opéré le premier déplacement qui a entraîné la naissance de la « littérature française» ? A la Renaissance, à l’aube des « Temps Modernes », avec Rabelais. Si Rabelais est comique, « gaulois », cochon et tout ce que vous voudrez, c’est parce qu’il réhabilitait tout simplement le gai savoir médiéval, mais en langue française. C’était une révolution absolument formidable : avant les textes français n’avaient aucun statut, désormais, ils en avaient un. Bien sûr, il y avait quelques années que cela se préparait. Il y eut une pré littérature, une « protohistoire » littéraire, si je peux dire, représentée par ceux que l’on a appelé les Grands Rhétoriqueurs,  qui rimaillaient en français et qui commençaient à essayer de placer leurs productions dans les milieux cultivés. Mais la Renaissance, c’est une bouffée d’oxygène, c’est le français tous azimuts, le gai savoir carrément promu.

Mais cette promotion du gai savoir, qu’a-t-elle donné ? Au début, ce fut une libération, avec tous les excès qui accompagnent toute libération : un véritable enthousiasme ! Cependant, petit à petit, l’enthousiasme est retombé, et ce fut la naissance de ce que l’on a appelé une « littérature », qui consistait à exprimer, en français, même les choses les plus sérieuses, les choses du temps, le savoir de l’époque. Ce n’était pas le savoir de l’université, qui continuait à s’exprimer en latin, mais un savoir para universitaire, en quelque sorte, qui se transmettait en français. Dans ces conditions, vous comprenez que textes comme ceux de Madame de La Fayette, les tragédies de Racine, ou bien les comédies de Molière étaient littéraires, au même titre que le Discours de la méthode de Descartes, les Pensées de Pascal ou l’Esprit des lois de Montesquieu. Quand on voit l’œuvre de Descartes figurer dans les manuels de littérature du XVII° siècle, on se dit : « Qu’est-ce que le Discours de la méthode peut bien faire dans la littérature » ? Eh bien, il s’y trouve, tout simplement, parce que  Descartes exprimait sa méthode en français. De même, s’agissant de Pascal. Il y a bien des choses illisibles chez lui, certainement, mais c’était de la théologie en français. Vous comprenez, alors que ce qui rendait littéraire aussi bien une tragédie de Racine que l’œuvre de Descartes, de Pascal ou de Montesquieu, c’était que ces auteurs exprimaient en français un savoir qui, depuis le Moyen Age et jusqu’au XVIII°, n’aurait intéressé personne, parce que le savoir c’était le latin. Il faut donc voir la « littérature française » comme un phénomène en marge de l’université, et presque en conflit avec elle. Si vous voulez, l’université n’était que le savoir « de droite », et la littérature, le savoir « de gauche » : cette littérature consistait à parler en « honnête homme », et non pas en vieux lecteur de grimoire, et il ne s’agissait pas d’un savoir aussi calé que celui de l’université. Vous saisissez, dans ces conditions, pourquoi les ancêtres de ces « sciences humaines », qui, chez nous, sont en train de mourir, ce sont le roman « psychologique » (« La princesse de Clèves » !), le théâtre classique, les écrivains moralistes, etc. Nous, nous voyons ces textes comme des œuvres d’art. Elles avaient certes ce caractère-là aussi, mais elles avaient surtout ce caractère particulier de représenter un savoir en rupture avec l’université de l’époque, et non seulement qui valait ce savoir de l’université, mais qui espérait bien le dépasser.

Quant s’est opéré le second déplacement qui a présidé à la naissance, non plus tant de la psychologie, mais de la sociologie ? Au XIX°, qui fut l’époque de Balzac et, surtout, du Réalisme. A partir du mouvement réaliste, les choses commencent à évoluer. La littérature devient une «Littérature à message ». A partir de ce moment-là, qui a fait, par exemple, de la sociologie ? Zola. C’est le message thèse, si j’ose dire : roman à thèse, théâtre à thèse, écrits par des penseurs (à l’université, il y avait belle lurette, à cette époque, que l’on ne pensait plus !).

Et on en arrive au troisième déplacement, c’est-à-dire au point culminant de la pensée humaniste (c’est-à-dire le cul-de-sac intégral de la littérature), à savoir Sartre : lisez ce qu’il raconte dans Situations sur la « littérature engagée ». A partir du moment où elle a été engagée, la littérature n’est qu’une arme de combat, ce n’est plus du gai savoir (c’est même affreusement triste !) et ce n’est plus de la littérature, c’est devenu autre chose (qu’il vous appartient de nommer comme vous voudrez).

« Et après Sartre, me direz-vous, que reste-t-il de la littérature française ? » Rien. C’est Byzance, c’est-à-dire le « nouveau roman », le « théâtre de l’absurde », la « nouvelle critique ». Rien ! Un jour, quelqu’un m’a demandé ce qu’il resterait de la littérature française depuis la fin de la seconde guerre (1945) à aujourd’hui. Mon premier réflexe a été, précisément, de répondre « Rien ! », puis, après avoir mûrement réfléchi, je lui ai répondu : « Peut-être Les mots de Sartre, tout de même, et Les mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar ». Avouez que cela ne fait pas beaucoup ! Il faut donc concevoir que la littérature française, à l’époque où naît la Science de l’homme est morte.

Cela ne veut pas dire qu’elle ne présente pas d’intérêt. Car, qui parlait de l’homme, précisément, jusqu’au milieu du siècle dernier ? Eh bien, la littérature. Car depuis Bacon, sont nées, à la Renaissance, comme vous le savez, ce qu’il a appelé la  philosophia naturalis d’où sont issues nos « sciences de la nature ». Quant à faire une science de l’Homme (avec une majuscule !), cette créature quasi divine, c’était exclu. Dès lors, la littérature (histoire et philosophie comprises), a rempli le rôle historique de conservatoire de l’homme (de « pré sciences humaines », en quelque sorte, le gai savoir des Temps Modernes). On me pose parfois la question : « Comment se fait-il que, après avoir fait vos humanités classiques, vous vous soyez ensuite consacré à la linguistique, puis à l’anthropologie ? ». Vous comprenez que la seule chose qui m’a intéressé dans la vie, c’est la réponse à la question : Qu’est-ce qu’un homme (avec une minuscule) ? La littérature me donnait des premières réponses, puis je me suis adonné à ce qui est, depuis la plus haute antiquité, la première véritable science de l’homme (dans la mesure où l’on pensait que le propre de l’homme c’était le langage), à savoir la grammaire, baptisée « linguistique » à l’époque où je l’enseignais, linguistique qui devait me mener, fort logiquement, à l’anthropologie. Vous voyez qu’il y a, dans mon itinéraire intellectuel, une cohérence parfaite. Je referme la parenthèse et je reviens à ma petite affaire.

Vous comprenez que quand quelqu’un vous dit « J’enseigne la littérature française » (de Rabelais à Sartre !), c’est devenu complètement ringard (c’est bon pour le musée) et, surtout, comment voulez-vous mettre tout cela dans le même panier ? C’est absurde !

D’autre part, il faut bien voir que les textes que nous continuons à appeler « littéraires » relèvent d’une masse de déterminismes. C’est cela que je reproche aux professeurs de littérature de mon époque, c’est qu’au lieu de déconstruire le texte, ils le prenaient globalement (c’était la fameuse « explication de texte »), alors qu’il aurait dû y avoir des spécialistes différents qui en auraient traité avec des méthodes distinctes : il y a, en effet, dans le texte littéraire du travail pour le sociologue, le psychanalyste, l’historien, le psychologue, le linguiste, l’historien etc. A un seul texte littéraire, quel qu’il soit, il y a de quoi se consacrer une année entière, année qui serait plus instructive que l’examen, plus ou moins intuitif, d’une série  de « morceaux choisis ». Mais il est vrai qu’un tel enseignement requerrait, de la part du professeur de Littérature française, une somme de connaissances et un pouvoir de synthèse assez rare ! Vous pouvez me croire, c’est ce que j’ai essayé de pratiquer dans mon enseignement (supérieur, il est vrai). Mais, croyez-moi, je ne le regrette pas : j’ai l’immodestie de penser que j’ai passionné mes étudiants de Licence en leur expliquant… « Le lièvre et la tortue » ! Je ne cessais pas de leur apprendre à lire, mais en chaussant d’autres lunettes (déjà !). C’est pourquoi j’ai toujours pensé, et continue à penser que la question des programmes et des horaires n’a aucun intérêt (c’est de la cuisine). Les contenus, d’une manière générale, n’ont que peu de rapport avec la formation de l’esprit. Ce qui compte, ce sont les lunettes, c’est-à-dire ce que certains appellent la méthode. Voilà pourquoi je pense que le texte littéraire ne peut être fructueusement abordé que dans l’enseignement supérieur.

Faut-il, pour autant, supprimer l’enseignement de la Littérature française dans notre enseignement secondaire, comme certains, non sans de bons arguments, vont jusqu’à le souhaiter ? Je répondrai : « non », pour la simple raison que, à moins d’être un barbare, on ne brûle pas ses archives. A ce compte, il faudrait aussi brûler tous nos musées ! Mais un musée, cela se parcourt, quitte à ménager quelques haltes devant certaines œuvres choisies. Je pourrais prendre une autre image : celle du métropolitain. Vous montez dans la rame et vous parcourez la ligne, quitte à vous arrêter à quelques stations. Prenez encore ces petits trains touristiques qui vous font faire le tour du coeur « historique » d’une cité, en marquant un temps d’arrêt devant tel ou tel monument. Vous allez rire, mais quand j’arrive dans une ville que je ne connais pas, j’emprunte volontiers ces petits trains touristiques, quitte à revenir visiter tel ou tel monument qui m’a plus particulièrement intéressé. Autrement dit, ce que doivent proposer les enseignants de Littérature française, en fin de secondaire, c’est, au fond,  un tour d’horizon. Mais ce tour d’horizon pourrait être proposé aussi bien par le prof de gym, pourquoi pas, s’il  a le goût de la chose, sait lire un Guide Michelin de la Littérature et intéresser ses élèves !

Cela dit, j’ai assez vite compris, en même temps que les « sciences humaines » enseignées dans nos « Facultés de Lettres et sciences humaines » (c’est le « et », ici, qui est ici significatif), étaient toujours, et encore, de la littérature, bien qu’elles se soient détachées, peu après mes études, de la Licence de Philosophie. Il paraît que ces « sciences humaines », enseignées, jusqu’à hier, dans nos Facultés de Lettres avaient un objet : l’homme avec une minuscule, et non plus une majuscule, comme c’était le cas dans un humanisme qui n’en finit pas de mourir. Et c’est vrai. Mais comment ces littéraires spécialistes de « sciences humaines » s’en tiraient ? En décorant l’homme pour essayer d’en faire un objet qui paraisse scientifique. Ils ont pris de la science, non pas son exigence de formalisation, mais son langage et son apparence, ni plus ni moins. Ainsi, certains psychologues, se baptisant « neuropsychologues », se sont mis à porter des blouses blanches, à mesurer, à informatiser, etc. ont leurs laboratoires, mesurent,  informatisent, etc. Or, dans leurs « labos », il est certain que l’on tentait bien de vérifier des « données », mais des données qui n’étaient jamais définies ! Les sociologues, quant à eux, se sont mis à faire des statistiques ! Mais, n’ayant pas, eux non plus, de modèle sous-jacent aux phénomènes qu’ils décrivaient, ils ne pouvaient, bien évidemment, que les décrire (et non les expliquer). Ils décrivaient avec des chiffres (tout de même ça fait plus savant). Mais la statistique, c’est comme l’informatique. Si les données que l’on confie à l’ordinateur sont idiotes, et bien l’ordinateur va traiter ces idioties (l’ordinateur est près à traiter n’importe quoi). Pour les statistiques, c’est du pareil au même : à question idiote, réponse idiote.

Bref, n’ayant pris de la science que l’apparence, c’est-à-dire l’informatique, les statistiques ou le laboratoire, l’objet « homme » (avec une minuscule) est ressorti  de là aussi vierge qu’il y était entré. Si bien que ces « sciences humaines » n’avaient absolument rien à voir avec la science, sinon des dehors flatteurs qui témoignent simplement de la prétention de littéraires qui n’ont pas été capables de construire scientifiquement leur objet.

Restait un franc-tireur, Edgar Morin,  qui, à l’époque, faisait ses choux gras de son concept de complexité. Je ne dis pas qu’il est sot, loin de là, mais il pense qu’il faut faire table rase de tout le passé : « Le paradigme perdu est définitivement perdu, mais moi, je vais tout inventer ! ». Résultat, il ne dit rien ! Donc, il se réfugie, comme tous les littéraires, derrière la complexité de l’homme. « Etudier le phosphore, d’accord ! Analyser des veaux, c’est déjà moins facile, mais, comparé à un homme, un veau, c’est tout de même plus simple. Quant à l’homme, c’est tellement plus compliqué, plus subtil, plus fin ! ».

J’en étais là de mon parcours lorsque j’ai eu, il y a une vingtaine d’années, la chance inouïe de rencontrer Jean Gagnepain, et de faire partie de ses disciples. J’ai vite compris, à son contact, que prêcher un savoir véritablement scientifique sur l’homme supposait, que l’on abatte les principaux obstacles à l’avènement de ce nouveau savoir, à commencer par ces fameuses « Facultés de Lettres et sciences humaines ». En effet, si, par exemple, vous vous reportez à la Renaissance, vous pouvez constater que l’humanisme n’a pu l’emporter que lorsque, sous les coups de Rabelais et consorts, le verrou de la Sorbonne a sauté. Mais, à l’époque, les « Sorbonicoles » d’hier, exactement comme ceux d’aujourd’hui, cherchaient à se réformer, à s’adapter. Mais il y en avait d’autres, plus lucides qui avaient compris que toute réforme était d’avance condamnée : il n’y avait qu’à faire autre chose. Voilà exactement ce qu’avait saisi Jean Gagnepain.

A l’âge, donc, qui n’est plus l’âge de l’humanisme, mais l’âge de l’anti-humanisme, c’est-à-dire du traitement de l’homme par l’homme qui préside à l’émergence d’une véritable Science de l’homme, il est grand temps de prendre conscience de ce qui est l’obstacle principal à l’avènement de cette nouvelle ère. Le problème de la formation, non seulement pour demain, mais pour aujourd’hui déjà, passait par la liquidation de ce qu’il reste des littéraires. Certes, si les littéraires, actuellement, sont devenus les ennemis, c’est après avoir été le plus beau fleuron de l’université humaniste. Mais, comme Marx le disait en parlant des bourgeois, ils ont été un mal nécessaire, ils ont joué leur rôle historique, celui d’être, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, les pré sciences humaines. De ce point de vue, les sciences dites « molles » (psychologie, sociologie, sciences politiques) prolongent le rôle historique de la littérature  (philosophie, belles lettres, et histoire comprises). Ce rôle historique a consisté à mettre l’homme au frigidaire pour mieux s’occuper, en attendant, des sciences dites « de la nature ».

Je veux dire que ces sciences « molles » sont en train de céder le pas devant la Science « dure » de l’homme, depuis les travaux de ce génie encore trop mal connu, Jean Gagnepain, qui est le véritable fondateur de la Science expérimentale de l’homme. Un mot d’explication.

C’est Freud qui a donné à Jean Gagnepain l’idée d’une clinique explicative, autrement dit, d’un type de clinique qui lui permettait de remettre perpétuellement en cause le modèle théorique de l’homme qu’il a élaboré pendant près d’un demi-siècle. Voilà ce qui est absolument fondamental. Au fond, celui qui y gagnait, dans la cure psychanalytique, c’était Freud, qui reconnaissait qu’il n’avait jamais guéri qui que ce soit ! Freud, au fond, devenait de plus en plus intelligent et, sur le plan de sa théorie, de plus en plus malin à mesure qu’il soumettait ses patients à sa cure. Voilà ce qui a donné à Jean Gagnepain l’idée d’une clinique qu’il a voulu, lui, carrément expérimentale. Il se disait que ce n’était pas parce que l’on change d’ « objet », c’est-à-dire que l’on « passe » de la nature à l’homme (quitte à construire cet « objet » homme, c’est évident) qu’on change de scientificité : la science doit avoir, d’abord un modèle cohérent, et aussi, un lieu de vérification. Il faut bien expérimenter quelque part, d’où l’idée que la clinique était, chez l’homme, le seul lieu de vérification. Jean Gagnepain, pour parler de cette clinique, évoquait souvent le travail du garagiste. Dans une voiture, il est rare que tout se détraque en même temps : une fois, c’est l’allumage, une autre fois, la carburation, etc. C’est pourquoi il se comparait souvent à un garagiste qui aurait appris la mécanique en réparant les pannes de voiture. Car, comme dans une voiture, il est rare, chez l’homme, que tout se détraque en même temps. Tout ne tombe pas en panne d’un seul coup : on ne perd jamais la raison, mais de la raison, et, du même coup, la raison pouvait devenir objet de science expérimentale.

A ce titre la Théorie de la Médiation est ce que l’on peut bel et bien appeler une anthropologie clinique. Et les médiationnistes (regroupé sous le nom d’Ecole de Rennes), du même coup, sont les premiers au monde à parier carrément sur la nécessité de constituer une approche scientifique de l’homme qui se donne, bien évidemment, un modèle théorique, et, en même temps, un lieu d’expérimentation. Autrement dit, le lien entre la théorie et la clinique est si fondamental, qu’un ne peut séparer l’une de l’autre… sauf, comme je le ferai, le plus souvent, par commodité d’exposition (et puis on ne peut pas tout faire !)

J’ai parlé de Freud, mais cela ne veut pas dire que Jean Gagnepain adhère sans réserve   à la psychanalyse. Il en corrige les excès. Excès de verbalisme, d’abord parce que Freud cantonnait sa découverte de l’inconscient au seul plan de la conscience représentative, alors qu’il existe aussi un « inconscient » technique , un « inconscient » social  et un « inconscient » éthique , et c’est pourquoi Jean Gagnepain substitue au concept d’inconscient celui d’implicite.

Le deuxième correctif est celui qu’il apporte à l’historicisme dans lequel Freud s’est enfermé, l’historicisme des « stades », de la « régression », etc. Si vous voulez, Jean Gagnepain n’est pas pour l’Urszene (la « scène primitive »), mais pour la Grundszene (la « scène fondamentale »).

Le deuxième précurseur que reconnaît Jean Gagnepain, c’est Ferdinand de Saussure et sa conception structurale du signe verbal (en réalité c’est un anachronisme : Ferdinand de Saussure n’a jamais employé ce mot de « structure », il parle de « système »). La découverte de Ferdinand de Saussure (1857-1913) a été pour Jean Gagnepain comme pour beaucoup d’intellectuels français, une véritable révélation, révélation tardive (vers la fin des années 40), alors que le célèbre « Cours de linguistique générale » date…de 1916 ! (C’est pour vous dire comment fonctionne l’université française !). Eh bien le célèbre linguiste genevois est le premier à avoir montré que, dans le langage, tout n’était pas apparent, mais que, sous le phénomène, il y avait autre chose, que Jean Gagnepain a baptisé « grammaire », pour l’opposer à la « rhétorique » qui seule, comme nous le verrons, est manifeste dans la locution.

Mais il faut bien préciser que cette idée de « système » mise en œuvre par Saussure, et qui a été ensuite baptisée « structure » a été complètement dévoyée par les successeurs de Saussure, ceux que l’on a appelé les « structuralistes », puis les « sémiologues » et autres « sémioticiens ». Tous ces gens-là ont donné au signe une importance tout à fait abusive : pour eux, tout est signe ! C’est la récupération intégrale ! Jean Gagnepain donne, lui aussi, au signe une importance considérable, mais pas du tout de la même manière que ne font les structuralistes. Il s’en sert en tant qu’analogon, c’est-à-dire que le principe explicatif du signe, vaut, analogiquement, pour l’outil, la personne et la norme. Voilà, très rapidement ce que Jean Gagnepain doit à Saussure.

Enfin, c’est la praxis marxiste qui a mené Jean Gagnepain à la théorie de la rationalité incorporée. Autrement dit, cette idée de praxis, empruntée à Marx, l’a conduit à poser la réalité du principe explicatif qu’est la raison, non pas à l’extérieur de l’homme, mais dans l’homme. Et c’est même la différence entre les sciences dites « de l’homme » et les sciences dites « de la nature ». Toutes deux ressortissent à la même rationalité, mais il se trouve que, dans la nature, il n’y a de raison nulle part : c’est l’homme qui l’y met pour pouvoir l’expliquer ; dans l’homme, au contraire, il y a de la raison, c’est même l’une des caractéristiques de l’ « objet » (l’homme) à étudier scientifiquement. Si bien que les sciences dites « de l’homme » ne peuvent être que des sciences au carré (au sens mathématique de l’expression), puisque la rationalité est, à la fois, chez le savant et dans l’objet qu’il étudie. Du même coup, on est obligé de rendre compte de cette incorporation de la rationalité dans l’objet même (l’homme) que l’on prétend aborder scientifiquement.

Parmi ceux qui ont précédé Jean Gagnepain, le seul qui ait vraiment insisté sur cette réalité, c’est Marx, Marx pour qui, comme vous le savez, l’histoire n’était pas le fait de l’historien « professionnel » (qu’il soit historien de la France, de l’Art, de la Littérature, etc.), mais de l’historien que nous sommes tous. Qu’avait envisagé Marx, au fond ? Une théorie de l’homme, et comme l’homme était défini, chez lui, par l’histoire, il fallait en traiter de manière aussi scientifique que possible, en élaborant un matérialisme historique. Seulement, là encore, de même que la sémiologie et la sémiotique ont joué un tour pendable à Saussure et ont fait se ridiculiser le structuralisme (y compris celui de Lévi-Strauss) qui est devenu un nouvel idéalisme, de même Engels et Feuerbach ont joué le même tour pendable au  matérialisme historique de Marx en le tirant, tant qu’ils ont pu, vers ce que l’on a appelé ensuite le matérialisme généralisé, c’est-à-dire le « matérialisme dialectique » (auquel Marx, vieillissant et fatigué, a fini par souscrire), et qui valait pour l’ensemble de l’évolution du cosmos ! Autrement dit, le « matérialisme dialectique », en faisant de la dialectique un processus et pour la culture (c’est-à-dire pour l’homme), et pour la nature, on arrive au matérialisme intégral. Bref, le « matérialisme dialectique » a noyé Marx, exactement comme le structuralisme a noyé Saussure.

Cela dit, et pour conclure, je souhaiterais vous dire un mot de ma relation avec Jean Gagnepain. D’une manière générale, je dirais que le Maître n’est ni celui que l’on respecte, ni celui avec qui l’on rompt : nous vivons de lui. Autrement dit, le Maître, nous ne le respectons jamais, car le respect est signe de mort. Quand je vous parle, Jean Gagnepain, je le fais exister. Mais où suis-je moi-même ? A la limite, cela n’a aucune importance. Cela ne veut pas dire que la mémoire de Jean Gagnepain ne soit pas, en elle-même, digne du respect que l’on doit au génie humain, mais il ne peut nous servir, à moi, personnellement, et à vous, par personne interposée, que dans la mesure où nous le digérons, où nous en faisons notre affaire. Pas question, dans ces conditions d’arrêter un Maître à tel moment de l’histoire : ce serait, bel et bien le « néantiser », pour pasticher Sartre.

J’ajouterai que le Maître, s’il est Maître à penser (ce qui n’existe plus en France depuis bien longtemps) n’a rien du professeur, bien au contraire ! Prenez Maître Albert, au Moyen Age : quand Maître Albert se brouillait avec la Sorbonne, il prenait ses cliques et ses claques et il faisait sécession, c’est-à-dire qu’il prenait ses quartiers sur la place à laquelle, à Paris, il a donné son nom : la place Maubert. Il s’installait là et il faisait ses cours en plein air, et tout le monde le suivait. Il avait du charisme, il attirait les foules, il pensait, et librement.

Eh bien, Jean Gagnepain, si vous voulez, c’est le Maître Albert de la Science de l’homme. Vous comprenez, dans ces conditions, que sa pensée puisse déranger, voire  indigner, surtout le milieu universitaire.

Tant mieux, si cette pensée, que j’essayerai de vous transmettre (si vous « nous » faites l’honneur de « nous » suivre) vous invite à la réflexion.

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sept 17

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Ce n’est plus la religion qui, aujourd’hui, est devenue un « opium du peuple », c’est l’argent, version tout à fait actuelle des « paradis artificiels ». Voyez comme, de tous les coins de l’Europe, les gens se sont rués, tout récemment, en Italie pour jouer au loto dans l’espoir de gagner un magot mirobolant (147 millions d’euros !). Preuve que l’on n’attend plus rien d’un quelconque bonheur « au-delà ». On cherche à se fabriquer un paradis artificiel, c’est-à-dire un bonheur « déjà-là ». Autrement dit, la galette (le « pognon ») : voilà la nouvelle eschatologie. C’est Saint Barth, la « dolce vita », le confort, bref, le paradis anticipé. Il n’y a plus de paradis qui ne soit fiscal, et « nos valeurs » n’existent plus qu’en Bourse.

Et puis, comme il n’y a plus d’aventure nulle part, on se donne ainsi la trouille. Nous jouissons de cela. C’est comme si le monde entier se donnait la frousse du vertige qu’il s’impose. Exactement  comme le joueur au casino. La banque a sauté ? Eh bien que l’Etat la renfloue, sinon plus de casino ! Vous rendez-vous compte ! Bientôt il va falloir indemniser les joueurs perdants pour qu’ils continuent à jouer ! Mais on sait où cela mène (relisez « Le joueur » de Dostoïevski). Cela conduit à la ruine et à la mort, généralement par suicide.

Et, effectivement, ce que l’on appelle la « crise financière », c’est, bel et bien le suicide de l’économisme. Je dis bien de l’économisme, et non pas de l’économie, car il y a toujours eu de l’économie dans le monde, et il y en aura toujours (c’est inévitable). L’économisme, c’est autre chose : c’est ce qui a permis à la bourgeoisie d’engendrer, hier, des « travailleurs », et, aujourd’hui, des « joueurs ». En France, tout a commencé au début des années quatre-vingt, sous Mitterrand qui était, comme on sait, fasciné par Bernard Tapie (au point de le faire ministre). Or, que faisait Tapie ? Il rachetait, pour un franc symbolique, des entreprises en faillite et les renflouait grâce à la spéculation. Tout le monde s’est dit : « Il est formidable ! Quel génie des affaires ! ». Mais, si vous y réfléchissez, depuis Tapie, ce n’est plus le travail qui est rémunéré, c’est le jeu. Avant lui, le jeu (y compris le foot !) n’était pas rétribué. Or, regardez ce que « valent », aujourd’hui, les sportifs. Ce n’est pas la peine de faire des études : allez jouer. Vous voulez gagner ? Spéculez ! Jouez en Bourse ! Ou bien jouez au « super-loto » ! Ce n’est tout de même pas pour rien qu’à notre époque, la « Française des jeux » multiplie les tiercés, quintés, et autres attrape-nigaud : « Cela peut rapporter gros ! ». Oui, mais à qui ? Pas au joueur, en tout cas : comme toutes les autres addictions, l’addiction au jeu tue l’homme. Alors, faut-il désintoxiquer tous les joueurs, alcooliques, boulimiques, travaillomanes, etc. S’il fallait désintoxiquer tous les « addicts » aux paradis artificiels, on n’en sortirait plus. Certains naïfs disent : « Il faut gendarmer les banques ». Mais qu’a donné, aux Etats-Unis, la prohibition légale de l’alcool ?

Donc, voilà encore un autre signe des temps : la mondialisation, non plus, cette fois, de l’hystérie, mais la mondialisation de l’addiction. Dans ces conditions, qu’est-ce que l’addiction ? J’allais dire : on n’en sait rien, tout simplement parce qu’il s’agit d’une pathologie de ce que l’on appelle la « volonté », et que ces pathologies, dans le système dominant actuel, dérangent terriblement.

Nous n’avons même pas dissocié clairement ce qui, dans ce que l’on appelle la « volonté », était d’ordre naturel (disons corporel ou encore animal), et ce qui était culturel, donc proprement humain. C’est-à-dire que l’on n’a jamais pris en compte, chez l’homme, les pathologies de nature, qui, pourtant, conditionnent l’émergence à la maîtrise de soi, maîtrise de soi qui, seule, est humaine.

Plus généralement, comme je vous l’ai montré à propos de l’antagonisme de la psychanalyse et des neurosciences, l’homme est un esprit corporel (ou un corps spirituel, si vous préférez). En conséquence, on ne peut jamais dire qu’il y a la pathologie culturelle, d’un côté, et, d’un autre côté,  la pathologie naturelle. Ce n’est pas si simple que cela dans la réalité, car nous n’avons que très rarement quelque chose de l’une sans quelque chose de l’autre. Il est clair, par exemple, que lorsque l’homme est atteint d’aphasie, il est atteint presque toujours (mais pas nécessairement) d’une hémiplégie droite, autrement dit, nous savons bien qu’il existe des troubles associés. Voilà qui est banal et bien connu. Eh bien, il en va de même, par exemple, d’un alcoolique : il pourra très bien être une personne qui décompense  une névrose d’angoisse (trouble de culture), et, qui, en même temps, présente une tendance, plus ou moins neurologiquement (sinon génétiquement) conditionnée, à l’addiction (trouble de nature). Mes deux exemples sont très grossiers, mais enfin, je crois qu’ils sont parlants. D’une manière plus générale, s’agissant de l’homme, qu’est-ce qui relève des troubles de la pulsion (pathologies de nature) et des troubles de la norme (pathologies de culture) ? Ce n’est pas demain la veille que l’on trouvera la réponse. Il y a là pour deux siècles de boulot ! Peu importe : l’essentiel est de partir.

On y parviendra à condition de commencer par cesser d’employer ce mot de « volonté » à toutes les sauces, sans savoir de quoi l’on parle. Il s’agit là d’un de ces nombreux concepts écrans, qui nous empêchent  de saisir, à travers lui, le rapport de la maîtrise de soi (la volonté humaine) et la « boulie », c’est-à-dire la volonté que nous avons en partage avec l’animal (« boulie » est le plus ancien terme, tiré du grec, pour dire « volonté »). Or étant donné que je vous ai déjà parlé des névroses et des psychopathies (pathologies de la norme), dans mon « Introduction… », je voudrais, aujourd’hui, compléter le tableau en vous livrant quelques réflexions sur les troubles de la boulie, troubles qui, encore une fois conditionnent l’accès à la norme, voire, rendent cette émergence à la morale complètement impossible (c’est le cas de l’être amoral que vous connaissez bien désormais).

Globalement, on a renvoyé ces troubles de la boulie à une vague théorie des humeurs, qui date d’Hippocrate, ou bien à ce que l’on appelle le « caractère ». Mais ce mot même de « caractère » est, du point de vue qui nous occupe, à savoir le départ entre l’animal et l’homme, profondément ambigu, aussi ambigu que l’était, chez Hippocrate, le terme d’humeur (« thumos»). S’agissant de cette notion de caractère, les traités de psychiatrie sont toujours embarrassés : ils vous parlent des « névroses de caractère ». Evidemment, ils font comme ils peuvent. Mais pourquoi, dans ce cas précis, parlent-ils de « caractère », sinon parce qu’ils sentent bien qu’il y a là des pathologies de la « psuchè » (du psychisme) qui ont, malgré tout, quelque chose à voir avec la physiologie, c’est-à-dire avec un naturel sans aucun rapport avec la culture, sinon dans une perspective de morale traditionnelle (judéo-chrétienne) selon laquelle on savait bien que c’était la nature qui était mauvaise et que, pour contrecarrer cette nature-là, il n’y avait qu’à « prendre sur soi » ! Autrement dit, en  utilisant encore le terme de « caractère », eh bien la psychiatrie, et l’opinion commune, ont continué à entretenir une ambiguïté héritée d’un lointain passé, ambiguïté que l’on retrouve dans « Les caractères » de La Bruyère, et dont il faut absolument sortir.

Ces fameuses « névroses de caractère » ont été, en général très bien observées, mais étiquetées sous des termes qui, évidemment, mêlent tout : on parle de « monomanies instinctives » ou encore de « monomanies impulsives » (c’est le « mono- » , ici, qui est intéressant). On ne sait plus où l’on en est : s’il y a encore de l’impulsivité là-dedans, il y a encore ce risque de mêler les troubles de nature et les troubles de culture. D’autre part, il faut tout de même bien comprendre que les « névroses de caractère »  ne sont pas des névroses, névroses qui elles, sont bel et bien des troubles de culture (de la maîtrise de soi). A preuve, ces pseudo névroses dites « de caractère » n’ont rien d’inhibant (bien au contraire !), et c’est là que réside le trouble. La personne n’a plus de frein, autrement dit, elle n’a plus la capacité de s’autofrustrer (ou de s’autocastrer). N’ayant plus cette capacité, il y a généralement, chez ces prétendus « névrosés » (appelés souvent « caractériels ») une formidable prégnance du Surmoi. Ces malades, généralement, compensent leur carence en ayant recours au gendarme. Voilà qui est important : ce qui se donne à voir (une apparente normalité) n’est pas, comme vous le savez maintenant, ce qu’il faut observer ! Et cela vaut, chez l’homme de toutes ses pathologies baptisées « mentales ». La science de l’homme doit toujours éviter de se laisser prendre par les « évidences » pour s’attacher aux processus, processus qui, eux-mêmes, restent toujours plus ou moins cachés.

Cela dit, en  parlant de Surmoi, n’allez pas croire qu’il faille adhérer à la théorie freudienne du Surmoi comme siège de la moralité (et donc de la  culpabilité). Freud a complètement raté le principe spécifique de la morale (de l’autocrastation), en le confondant avec la castration, c’est-à-dire, au fond, à la coercition sociale de Durkheim, même si cette castration est, chez lui, intériorisée. Freud, au fond, faisait de la sociologie sans le savoir. Cependant, s’agissant des « névroses de caractère », le Surmoi, il faut en admettre la présence, comme substitut d’une maîtrise de soi défaillante : c’est le gendarme. C’est-à-dire que le Surmoi est présent parce que, précisément, le sujet est caractériel. Pour un homme « normal », il n’y a pas besoin de Surmoi. Ce Surmoi-là, en revanche, chez le  malade caractériel, devient une espèce de corps étranger qui s’impose à lui de l’extérieur, puisqu’il n’est plus lui-même capable de se castrer. Et voilà pourquoi les psychiatres ont pu confondre les « névroses de caractère » avec les névroses : c’est qu’ils ont confondu ce primat pathologique du Surmoi avec l’inhibition pathologique. Autrement dit l’inhibition pathologique, qui définit les névroses n’a rien à voir avec la lutte contre un Surmoi, lutte contre la présence en soi de l’autre, la présence du tiers, la présence du Père (du Père fouettard, devrait-on dire !), si vous voulez, tandis que l’inhibition pathologique, pas du tout. Et ce qui montre bien que les psychiatres qui ont observé ces pathologies-là sont honnêtes, c’est qu’ils les avaient mises à part. Autrement dit, les « névroses de caractère » forment un petit domaine clos, à l’intérieur des névroses, et la plupart des traités de psychiatrie disent : « Eh bien oui, ce n’est pas tout à fait la même chose que les névroses : faisons-leur un sort particulier ».

Aujourd’hui, on parle de moins en moins  de « névroses de caractère », mais de « troubles » du caractère, troubles qui sont passés du côté de la neurologie. De même qu’est passée du côté de la neurologie la fameuse « psychose maniaco-dépressive » qui a fait les beaux jours de la psychiatrie jusqu’à  récemment. Eh bien cette « P.M.D. », comme on disait, n’a rien d’une « psychose », bien entendu : elle est entièrement animale. Si elle a posé problème, du point de vue nosographique ce n’est pas en raison de sa difficulté : il n’y a vraiment rien de plus facile à décrire. Mais cela n’a pas gêné les psychiatres, qui ont produit, sur le sujet, toute une littérature ! Ce qui les a gênés, en revanche, autrement dit là où ils étaient coincés, c’était pour la situer. En parlant de « psychose », cela ne les engageait à rien : cela voulait seulement dire que ce n’était pas une maladie de l’estomac ! A ceci près : on a toujours constaté (depuis 1946, très exactement), que c’était, parmi les troubles soi-disant de la « psuchè » (donc psychiatriques), le plus sensible à la chimiothérapie (sels de lithium), à l’électrothérapie (sismographie, autrement dit électrochocs) et à toutes ces bricoles-là. La difficulté, en réalité, tenait à l’absence totale de théorie de la boulie.  Comme, au fond, le mot même de « volonté » était imputé à l’homme et non à l’animal, on n’était plus fichu de distinguer là-dedans, ce qui relevait de la pulsion et ce qui relevait de la norme, ce qui était trouble naturel (relevant de la neurologie) et trouble culturel (relevant de la psychiatrie). Et tout récemment le terme de « psychose » a été abandonné : on parle, désormais, de « maladie bipolaire ». Au fond, il s’est passé pour la « psychose » maniaco-dépressive exactement la même chose que pour la prétendue « névrose de caractère », l’épilepsie… et l’aphasie !  Jusque vers la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, en effet, on disait des aphasiques : « Ces gars-là délirent. Ils sont complètement fous, enfermons-les ». Jusqu’au jour où un médecin nommé Broca a pu localiser, dans le cortex, les centres de la parole. A ce rythme-là, les psychiatres vont perdre toute leur clientèle !

Eh bien, si on a eu du mal avec la pseudo « psychose maniaco-dépressive », c’est que l’on n’était pas capable d’opposer une théorie claire  des troubles (naturels) de la boulie et des troubles (culturels) de la décision libre. Lorsqu’il y a destruction de la boulie - du projet -, s’il n’y a plus véritablement pulsion, c’est-à-dire spontanéité de la prise en compte par l’animal, que nous ne cessons d’être, de l’ensemble de ses émotions, vous sombrez dans un flottement comportemental, c’est-à-dire que, à ce moment-là, le comportement relève purement et simplement de ce que l’on appelait « le déséquilibre des humeurs ». D’ailleurs, quand on parle de cyclothymie, c’est de ce déséquilibre physiologique que l’on parle. La cyclothymie vous fait flotter : puisque vous n’avez plus de moteur intérieur, si l’on peut dire, vous flottez au gré des vents. Ou bien il y a du vent, et c’est la manie (« mania », en grec, c’est la frénésie) ; ou bien il n’y a pas de vent, et c’est la dépression (l’abattement). Pour la bonne raison que vous n’êtes plus libre vous-même de votre « motion », vous ne pouvez plus vous-même vous déterminer… Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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août 11

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La question est tout à fait actuelle, dans la mesure où il touche au problème de la légitimité du pouvoir. Attention je dis bien la légitimité, et non la légalité. La légitimité relève de la morale, la légalité relève de la société. Question très délicate.

Le nœud  du légal et du légitime se trouve dans ce que l’on appelle « pouvoir » ou « gouvernement » ou encore « autorité », puisque le pouvoir, quel qu’il soit doit (ou devrait) légaliser le légitime, c’est-à-dire que le problème de tout gouvernement consiste dans une quête de la légitimité. Il ne suffit pas d’être légal, il faut encore être légitime.

Or cette quête de légitimité, par tous les gouvernements, depuis la nuit des temps, on la demande, selon les politiques, soit au sacre, soit à l’élection. Autrement dit, on invoque, pour justifier l’autorité du chef, soit le droit divin, soit le droit des hommes. Mais ce n’est pas parce que le roi était sacré qu’il devenait automatiquement un homme moral, et ce n’est pas parce que l’on élit quelqu’un qu’il a des vertus pour autant ! Autrement dit, qu’il s’agisse de l’onction ou de l’élection, cela revient, à la limite, au même. L’élection peut être une mesure de la popularité du chef (surtout lorsqu’il est « pipolisé » !), ce ne peut pas être du tout une garantie de sa  valeur « humaine », c’est-à-dire, finalement, de son autorité, car aucune société ne peut conférer à ceux qui  la dirigent ou règnent sur elle, la moindre autorité

Vous comprendrez mieux, alors que ce constant dialogue du légal et du légitime fait qu’un pouvoir en place s’interroge  toujours sur lui-même, et finit par sombrer dans le légalisme. Or, à quoi aboutit le légalisme ? Tout simplement à l’immobilisme. Mais, l’humain résistant toujours en l’homme, le politique résiste et cette résistance du politique aboutira à un antagonisme de plus en plus exacerbé du légal et du légitime, antagonisme qui conduira à un craquement de l’un et de l’autre, c’est-à-dire à une insurrection du légal, d’un côté, ou à une insurrection du légitime, de l’autre. L’insurrection du légal se fera par un mépris radical de la morale : c’est le fascisme. L’insurrection du légitime se fera, au nom de la morale, par un affranchissement de toute loi : c’est l’anarchisme. Fascisme, d’un côté, et anarchisme, de l’autre, sont des maux qui sont dus au légalisme, selon que l’on est de droite ou de gauche. Mais dans les deux cas, la réalité humaine se défend contre une sorte d’institutionnalisme qui finit par mettre « l’homme au service du sabbat » plutôt que le « sabbat au service de l’homme ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Eh bien Matthieu, l’évangéliste, se promenait un jour du sabbat et se mit à cueillir des épis. Les pharisiens dirent  qu’il ne fallait pas  toucher à quoi que ce soit le jour du sabbat. Alors le Christ leur répond : « Le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. Le Fils de l’Homme est maître même du sabbat ». A l’époque, c’était scandaleux ! Ce qu’il condamnait c’était de se contenter d’obéir à un rite, alors que ce rite était vide. On peut pousser la chose jusqu’à dire, et certains l’ont dit non sans raison, que le Christ  historique était un véritable anarchiste, un anarchiste non-violent, bien entendu (on prête même à Malraux d’avoir prétendu que le Christ était le seul anarchiste qui ait réussi, ce qui, à mon sens, n’est pas faux du tout).

Quoi qu’il en soit, d’un bout à l’autre de l’Evangile, on parle de sa lutte contre les pharisiens qui constituaient la classe sacerdotale (il les traitait de « sépulcres blanchis », c’est-à-dire d’hypocrites) ; on l’accusait de ne fréquenter que des publicains qui faisaient payer les contributions pour l’Empire romain ; il passe pour un révolutionnaire, etc. D’ailleurs il a annoncé la destruction du Temple, qui était l’endroit où l’on pratiquait la religion de l’époque (qui est l’équivalent de la basilique Saint Pierre de Rome !) ; il y a dans l’histoire une révolte du Christ contre le cléricalisme. Bref, il a rompu avec une certaine tradition, et il va plus loin encore : il rompt avec toutes les conventions. Pour les Juifs, par exemple, c’était important de bien savoir si on était juif ou pas. Or lui, il accueille la Samaritaine, il accueille le centurion romain, il accueille Zachée qui était le trésorier général, il accueille la femme adultère, sans faire la différence. Il vous dit, et c’est cela qui, du point de vue du clergé en place de l’époque, était abominable : « Le Fils de l’Homme n’est pas venu pour être servi, il est venu pour servir ». Voilà l’idée même qu’a donné le Christ à son époque : il était en révolution contre un certain ordre clérical auquel son enseignement s’opposait, point à point.

Ici, je voudrais ouvrir une parenthèse. Nous rencontrons une grande difficulté s’agissant des rapports de la morale et de la religion : nous télescopons constamment les deux domaines (de même que nous télescopons morale et société). Bien sûr une religion peut avoir des préoccupations en matière de morale, mais pourquoi dans ce domaine plus que dans tel autre ? Avouez que c’est tout de même étrange, car la morale n’est une affaire ni de doctrine religieuse, ni d’églises, c’est une affaire de l’homme : on sait bien qu’il existe des peuples parfaitement irréligieux, et qui n’en ont pas moins conçu des sagesses extrêmement élaborées. Vous voyez alors combien il est curieux que chez nous, à la Renaissance, la pensée se soit libérée de la théologie moyenâgeuse - c’est ce que Bacon appelait, comme je vous l’ai dit, la « philosophie naturelle » et que l’on a appelé par la suite la « libre pensée » -, mais non l’éthique de sorte que si nous avons connu la « libre pensée », la « libre morale », si j’ose dire, malgré les efforts de Kant, de Schopenhauer et surtout de Nietzsche n’a pas pu naître encore véritablement. En réalité s’est perpétué à travers les siècles jusqu’à nous un lien plus profond entre la morale et la théodicée qu’entre la pensée et la théologie, et ce lien continue, aujourd’hui encore, à tout brouiller (même dans une société comme la nôtre qui a effectué, du moins théoriquement, la séparation de l’Eglise et de l’Etat), au point que, la morale s’identifiant pour lui à la religion, un Freud ait pu dire que la religion était une névrose ! Mais revenons à nos moutons.

Que disait le Christ ? Qu’une institution, quelle qu’elle soit, est faite pour servir l’homme, et non l’homme pour servir l’institution. C’est-à-dire qu’un syndicat est fait pour servir les ouvriers, l’institution scolaire pour servir la jeunesse, l’institution bancaire pour servir les salariés (et les épargnants), l’Eglise pour servir les fidèles, etc. Cela, naturellement, semble aller de soi. Mais, quand un système s’écroule, comme c’est le cas chez nous, que recherchent les institutions ? Comme elles ne servent plus à rien, elles recherchent à rester en vie à tout prix, c’est-à-dire au prix d’un honteux légalisme. Si bien que l’on en arrive au point que c’est l’ouvrier qui est au service du syndicat, l’institution scolaire au service des profs, les curés au service de l’Eglise, etc. Or quand l’institution prime, ce qui est le cas aujourd’hui, on n’est pas loin d’être foutu, et l’homme étant ce qu’il est, c’est, à plus ou moins long terme, le déchaînement de la violence.

Mais je préciserai en disant que c’est, en réalité, le déchaînement d’une contre-violence. Ce qu’il faut bien comprendre c’est que le légalisme est une violence, une véritable violence légale. Les Romains qui ont inventé le droit et l’ont porté à un point de perfection absolu, disaient déjà : « Summun jus, summa injuria », c’est-à-dire : « Excès de justice, excès d’injustice », dans la mesure où une application trop rigoureuse de la loi conduit à l’iniquité. Mais, enfin, regardez les scandales financiers : c’est vraiment l’épargnant au service de l’institution bancaire, sinon au service d’escrocs, mais des escrocs qui agissent en toute légalité !

Il faut donc distinguer soigneusement la loi et la morale, la légalité et la légitimité. C’est Nietzsche qui a le mieux pensé les rapports du légal et du légitime. Sa morale est bel et bien une morale mais une morale « sauvage » comme on dit, c’est-à-dire une morale non institutionnalisée, une morale dissociée de la loi, bref, une morale sans moralisme. Trop souvent, nous, français,  lorsque nous lisons Nietzsche et que nous entendons parler de sa « Volonté de puissance », nous interprétons cette « Wille zur Macht » comme un déchaînement de violence. Or, nous faisons, en réalité, un contresens terrible, parce que la véritable rupture qui s’est opérée chez lui est une rupture avec les « valeurs » (« Werke ») à l’égard de la société. Il est, en conséquence absurde de parler, de « morale du devoir » (le devoir est un concept sociologique), comme on l’a fait, en mélangeant morale et société, absurde aussi de parler de « morale citoyenne », de « justice sociale », etc. Bref la morale nietzschéenne (comme celle du Christ) c’est l’anticonformisme. Il distingue l’autorité, de la « Moralität », qu’il appelle « la morale des lâches » (des « sépulcres blanchis »). Or la « Moralität », c’est le conformisme. Il oppose donc la légitimité au simple conformisme moral comme l’avait déjà formulé, en 1885, un Français peu connu (Jean-Marie Guyau), dans sa thèse :« Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction », ouvrage que Nietzsche avait en permanence sur sa table de travail. Et puisque je viens de parler de la France, vous savez peut-être que Gide, dans un roman qui fit scandale dans les milieux bourgeois, je veux parler de « L’Immoraliste », prit fait et cause pour la morale nietzschéenne. En réalité, si on excepte Gide, Nietzsche a été interprété totalement de travers, pendant très longtemps, en France, parce que sa rupture correspondait en même temps au déchaînement de violence politique qui a produit, en Allemagne, après  la république de Weimar, le fascisme, c’est-à-dire à l’insurrection du légal contre le légitime. Mais quand Hitler osait se servir de Nietzsche, qu’il n’avait absolument pas compris, en tentant de le récupérer comme penseur du nazisme, c’était une contradiction absolue. Autrement dit, le nazisme et Nietzsche ont en commun de sortir de la même rupture, mais dans un cas, il s’agit d’un phénomène de violence politique (problème social), dans l’autre, il s’agit, sur le plan moral d’un affranchissement de la liberté à l’égard du conformisme, c’est-à-dire que Nietzsche est contemporain de la naissance du nazisme, cela ne veut pas dire du tout qu’il en soit la cause. Il faut comprendre que Nietzsche, s’il avait vécu sous Hitler aurait dit « Jamais je ne serai nazi », de même que Marx, s’il avait vécu sous le régime communiste aurait dit : « Jamais je ne serai communiste » et de même, encore, le Christ, s’il revenait de nos jours, dirait : « Jamais je ne serai catholique ».

Cela dit, c’est parce que la morale s’est longtemps confondue avec la respectabilité que, dans l’âge qui nous a précédé, la morale, c’était le conformisme, ce que l’on appelait la « décence », le « Qu’en dira-t-on ? ». La décence, c’est l’acceptabilité, c’est « Cela se fait » ou « Cela ne se fait pas ». Combien de bourgeois, de mon temps, respectaient le mariage, mais passaient trois nuits de la semaine au bordel ? Ils ne divorçaient pas. Qu’est-il arrivé, depuis, dans cet affranchissement de la légitimité par rapport à la légalité ? Il y a eu rupture : après 68, il y a eu,  explosion d’indécence, c’est-à-dire explosion d’un anticonformisme parce que les jeunes, dont j’étais, avaient pesé ce que valait une « moralité » bourgeoise qui n’était que décence et respectabilité, et les vieux disaient « Ils sombrent dans l’amoralité ». Pas du tout, cela n’a strictement rien à voir. Je crois que l’indécence (avec tous ses excès) n’est pas nécessairement une preuve d’amoralité, de même que la décence, hier, n’était pas nécessairement une preuve de moralité. Il y a là deux choses complètement différentes.

Alors que faire aujourd’hui pour éviter les déchaînements de la violence ? Tout simplement réinventer la morale, et d’urgence. Je laisserai de côté l’ensemble des domaines concernés,  pour m’en tenir à la crise de l’autorité, qui est une crise essentiellement morale, si vous avez compris qu’il n’y a pas d’autorité sans légitimité, et que la légitimité est une question de morale… Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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mai 01

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Je vais commencer, par une rapide mise en perspective historique, dans la mesure où, dans notre monde où le lien de la culture et de l’écriture a commencé à se dénouer, on ne peut pas empêcher les Lettres de persister. Mais elles persistent dans le sens manifeste de déplacements progressifs.

Si vous envisagez le savoir français à travers les âges, vous comprenez vite que ce savoir est lié, bien évidemment, aux conditions qui sont culturellement les nôtres. Eh bien,  il faut bien prendre conscience que c’est récemment que l’on dit : « Au Moyen Age, il y a des textes français qui valaient le coup. Il y a tout de même la Chanson de Roland, etc. ». L’université médiévale ignorait complètement ces textes français, même ceux produits par Rutebeuf ou Villon. Et pourquoi le Moyen Age a-t-il délibérément écarté ces textes ? Parce que ce n’était pas du savoir, mais, comme a dit Nietzsche très joliment : c’était le « gai savoir », c’est-à-dire l’anti-savoir, le savoir contestataire, non reconnu par l’université : le savoir à l’époque, et jusqu’au XVI° siècle, c’était le latin, le français n’étant, précisément qu’un gai savoir.

Quand donc s’est opéré le premier déplacement qui a entraîné la naissance de la « littérature française» ? A la Renaissance, à l’aube des « Temps Modernes », avec Rabelais. Si Rabelais est comique, « gaulois », cochon et tout ce que vous voudrez, c’est parce qu’il réhabilitait tout simplement le gai savoir médiéval, mais en langue française. C’était une révolution absolument formidable : avant les textes français n’avaient aucun statut, désormais, ils en avaient un. Bien sûr, il y avait quelques années que cela se préparait. Il y eut une pré littérature, une « protohistoire » littéraire, si je peux dire, représentée par ceux que l’on a appelé les Grands Rhétoriqueurs,  qui rimaillaient en français et qui commençaient à essayer de placer leurs productions dans les milieux cultivés. Mais la Renaissance, c’est une bouffée d’oxygène, c’est le français tous azimuts, le gai savoir carrément promu.

Mais cette promotion du gai savoir, qu’a-t-elle donné ? Au début, ce fut une libération, avec tous les excès qui accompagnent toute libération : un véritable enthousiasme ! Cependant, petit à petit, l’enthousiasme est retombé, et ce fut la naissance de ce que l’on a appelé une « littérature », qui consistait à exprimer, en français, même les choses les plus sérieuses, les choses du temps, le savoir de l’époque. Ce n’était pas le savoir de l’université, qui continuait à s’exprimer en latin, mais un savoir para universitaire, en quelque sorte, qui se transmettait en français. Dans ces conditions, vous comprenez que textes comme ceux de Madame de La Fayette, les tragédies de Racine, ou bien les comédies de Molière étaient littéraires, au même titre que le Discours de la méthode de Descartes, les Pensées de Pascal ou l’Esprit des lois de Montesquieu. Quand on voit l’œuvre de Descartes figurer dans les manuels de littérature du XVII° siècle, on se dit : « Qu’est-ce que le Discours de la méthode peut bien faire dans la littérature » ? Eh bien, il s’y trouve, tout simplement, parce que  Descartes exprimait sa méthode en français. De même, s’agissant de Pascal. Il y a bien des choses illisibles chez lui, certainement, mais c’était de la théologie en français. Vous comprenez, alors que ce qui rendait littéraire aussi bien une tragédie de Racine que l’œuvre de Descartes, de Pascal ou de Montesquieu, c’était que ces auteurs exprimaient en français un savoir qui, depuis le Moyen Age et jusqu’au XVIII°, n’aurait intéressé personne, parce que le savoir c’était le latin. Il faut donc voir la « littérature française » comme un phénomène en marge de l’université, et presque en conflit avec elle. Si vous voulez, l’université n’était que le savoir « de droite », et la littérature, le savoir « de gauche » : cette littérature consistait à parler en « honnête homme », et non pas en vieux lecteur de grimoire, et il ne s’agissait pas d’un savoir aussi calé que celui de l’université. Vous saisissez, dans ces conditions, pourquoi les ancêtres de ces « sciences humaines », qui, chez nous, sont en train de mourir, ce sont le roman « psychologique » (« La princesse de Clèves » !), le théâtre classique, les écrivains moralistes, etc. Nous, nous voyons ces textes comme des œuvres d’art. Elles avaient certes ce caractère-là aussi, mais elles avaient surtout ce caractère particulier de représenter un savoir en rupture avec l’université de l’époque, et non seulement qui valait ce savoir de l’université, mais qui espérait bien le dépasser.

Quant s’est opéré le second déplacement qui a présidé à la naissance, non plus tant de la psychologie, mais de la sociologie ? Au XIX°, qui fut l’époque de Balzac et, surtout, du Réalisme. A partir du mouvement réaliste, les choses commencent à évoluer. La littérature devient une «Littérature à message ». A partir de ce moment-là, qui a fait, par exemple, de la sociologie ? Zola. C’est le message thèse, si j’ose dire : roman à thèse, théâtre à thèse, écrits par des penseurs (à l’université, il y avait belle lurette, à cette époque, que l’on ne pensait plus !).

Et on en arrive au troisième déplacement, c’est-à-dire au point culminant de la pensée humaniste (c’est-à-dire le cul-de-sac intégral de la littérature), à savoir Sartre : lisez ce qu’il raconte dans Situations sur la « littérature engagée ». A partir du moment où elle a été engagée, la littérature n’est qu’une arme de combat, ce n’est plus du gai savoir (c’est même affreusement triste !) et ce n’est plus de la littérature, c’est devenu autre chose (qu’il vous appartient de nommer comme vous voudrez).

« Et après Sartre, me direz-vous, que reste-t-il de la littérature française ? » Rien. C’est Byzance, c’est-à-dire le « nouveau roman », le « théâtre de l’absurde », la « nouvelle critique ». Rien ! Un jour, quelqu’un m’a demandé ce qu’il resterait de la littérature française depuis la fin de la seconde guerre (1945) à aujourd’hui. Mon premier réflexe a été, précisément, de répondre « Rien ! », puis, après avoir mûrement réfléchi, je lui ai répondu : « Peut-être Les mots de Sartre, tout de même, et Les mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar ». Avouez que cela ne fait pas beaucoup ! Il faut donc concevoir que la littérature française, à l’époque où naît la Science de l’homme est morte.

Cela ne veut pas dire qu’elle ne présente pas d’intérêt. Car, qui parlait de l’homme, précisément, jusqu’au milieu du siècle dernier ? Eh bien, la littérature. Car depuis Bacon, sont nées, à la Renaissance, comme vous le savez, ce qu’il a appelé la  philosophia naturalis d’où sont issues nos « sciences de la nature ». Quant à faire une science de l’Homme (avec une majuscule !), cette créature quasi divine, c’était exclu. Dès lors, la littérature (histoire et philosophie comprises), a rempli le rôle historique de conservatoire de l’homme (de « pré sciences humaines », en quelque sorte, le gai savoir des Temps Modernes). On me pose parfois la question : « Comment se fait-il que, après avoir fait vos humanités classiques, vous vous soyez ensuite consacré à la linguistique, puis à l’anthropologie ? ». Vous comprenez que la seule chose qui m’a intéressé dans la vie, c’est la réponse à la question : Qu’est-ce qu’un homme (avec une minuscule) ? La littérature me donnait des premières réponses, puis je me suis adonné à ce qui est, depuis la plus haute antiquité, la première véritable science de l’homme (dans la mesure où l’on pensait que le propre de l’homme c’était le langage), à savoir la grammaire, baptisée « linguistique » à l’époque où je l’enseignais, linguistique qui devait me mener, fort logiquement, à l’anthropologie. Vous voyez qu’il y a, dans mon itinéraire intellectuel, une cohérence parfaite. Je referme la parenthèse et je reviens à ma petite affaire.

Vous comprenez que quand quelqu’un vous dit « J’enseigne la littérature française » (de Rabelais à Sartre !), c’est devenu complètement ringard (c’est bon pour le musée) et, surtout, comment voulez-vous mettre tout cela dans le même panier ? C’est absurde !

D’autre part, il faut bien voir que les textes que nous continuons à appeler « littéraires » relèvent d’une masse de déterminismes. C’est cela que je reproche aux professeurs de littérature de mon époque, c’est qu’au lieu de déconstruire le texte, ils le prenaient globalement (c’était la fameuse « explication de texte »), alors qu’il aurait dû y avoir des spécialistes différents qui en auraient traité avec des méthodes distinctes : il y a, en effet, dans le texte littéraire du travail pour le sociologue, le psychanalyste, l’historien, le psychologue, le linguiste, l’historien etc. A un seul texte littéraire, quel qu’il soit, il y a de quoi se consacrer une année entière, année qui serait plus instructive que l’examen, plus ou moins intuitif, d’une série  de « morceaux choisis ». Mais il est vrai qu’un tel enseignement requerrait, de la part du professeur de Littérature française, une somme de connaissances et un pouvoir de synthèse assez rare ! Vous pouvez me croire, c’est ce que j’ai essayé de pratiquer dans mon enseignement (supérieur, il est vrai). Mais, croyez-moi, je ne le regrette pas : j’ai l’immodestie de penser que j’ai passionné mes étudiants de Licence en leur expliquant… « Le lièvre et la tortue » ! Je ne cessais pas de leur apprendre à lire, mais en chaussant d’autres lunettes (déjà !). C’est pourquoi j’ai toujours pensé, et continue à penser que la question des programmes et des horaires n’a aucun intérêt (c’est de la cuisine). Les contenus, d’une manière générale, n’ont que peu de rapport avec la formation de l’esprit. Ce qui compte, ce sont les lunettes, c’est-à-dire ce que certains appellent la méthode. Voilà pourquoi je pense que le texte littéraire ne peut être fructueusement abordé que dans l’enseignement supérieur.

Faut-il, pour autant, supprimer l’enseignement de la Littérature française dans notre enseignement secondaire, comme certains, non sans de bons arguments, vont jusqu’à le souhaiter ? Je répondrai : « non », pour la simple raison que, à moins d’être un barbare, on ne brûle pas ses archives. A ce compte, il faudrait aussi brûler tous nos musées ! Mais un musée, cela se parcourt, quitte à ménager quelques haltes devant certaines œuvres choisies. Je pourrais prendre une autre image : celle du métropolitain. Vous montez dans la rame et vous parcourez la ligne, quitte à vous arrêter à quelques stations. Prenez encore ces petits trains touristiques qui vous font faire le tour du coeur « historique » d’une cité, en marquant un temps d’arrêt devant tel ou tel monument. Vous allez rire, mais quand j’arrive dans une ville que je ne connais pas, j’emprunte volontiers ces petits trains touristiques, quitte à revenir visiter tel ou tel monument qui m’a plus particulièrement intéressé. Autrement dit, ce que doivent proposer les enseignants de Littérature française, en fin de secondaire, c’est, au fond,  un tour d’horizon. Mais ce tour d’horizon pourrait être proposé aussi bien par le prof de gym, pourquoi pas, s’il  a le goût de la chose, sait lire un Guide Michelin de la Littérature et intéresser ses élèves !

Cela dit, j’ai assez vite compris, en même temps que les « sciences humaines » enseignées dans nos « Facultés de Lettres et sciences humaines » (c’est le « et », ici, qui est ici significatif), étaient toujours, et encore, de la littérature, bien qu’elles se soient détachées, peu après mes études, de la Licence de Philosophie. Il paraît que ces « sciences humaines », enseignées, jusqu’à hier, dans nos Facultés de Lettres avaient un objet : l’homme avec une minuscule, et non plus une majuscule, comme c’était le cas dans un humanisme qui n’en finit pas de mourir. Et c’est vrai. Mais comment ces littéraires spécialistes de « sciences humaines » s’en tiraient ? En décorant l’homme pour essayer d’en faire un objet qui paraisse scientifique. Ils ont pris de la science, non pas son exigence de formalisation, mais son langage et son apparence, ni plus ni moins. Ainsi, certains psychologues, se baptisant « neuropsychologues », se sont mis à porter des blouses blanches, à mesurer, à informatiser, etc. ont leurs laboratoires, mesurent,  informatisent, etc. Or, dans leurs « labos », il est certain que l’on tentait bien de vérifier des « données », mais des données qui n’étaient jamais définies ! Les sociologues, quant à eux, se sont mis à faire des statistiques ! Mais, n’ayant pas, eux non plus, de modèle sous-jacent aux phénomènes qu’ils décrivaient, ils ne pouvaient, bien évidemment, que les décrire (et non les expliquer). Ils décrivaient avec des chiffres (tout de même ça fait plus savant). Mais la statistique, c’est comme l’informatique. Si les données que l’on confie à l’ordinateur sont idiotes, et bien l’ordinateur va traiter ces idioties (l’ordinateur est près à traiter n’importe quoi). Pour les statistiques, c’est du pareil au même : à question idiote, réponse idiote.

Bref, n’ayant pris de la science que l’apparence, c’est-à-dire l’informatique, les statistiques ou le laboratoire, l’objet « homme » (avec une minuscule) est ressorti  de là aussi vierge qu’il y était entré. Si bien que ces « sciences humaines » n’avaient absolument rien à voir avec la science, sinon des dehors flatteurs qui témoignent simplement de la prétention de littéraires qui n’ont pas été capables de construire scientifiquement leur objet.

Restait un franc-tireur, Edgar Morin,  qui, à l’époque, faisait ses choux gras de son concept de complexité. Je ne dis pas qu’il est sot, loin de là, mais il pense qu’il faut faire table rase de tout le passé : « Le paradigme perdu est définitivement perdu, mais moi, je vais tout inventer ! ». Résultat, il ne dit rien ! Donc, il se réfugie, comme tous les littéraires, derrière la complexité de l’homme. « Etudier le phosphore, d’accord ! Analyser des veaux, c’est déjà moins facile, mais, comparé à un homme, un veau, c’est tout de même plus simple. Quant à l’homme, c’est tellement plus compliqué, plus subtil, plus fin ! ».

J’en étais là de mon parcours lorsque j’ai eu, il y a une vingtaine d’années, la chance inouïe de rencontrer Jean Gagnepain, et de faire partie de ses disciples. J’ai vite compris, à son contact, que prêcher un savoir véritablement scientifique sur l’homme supposait, que l’on abatte les principaux obstacles à l’avènement de ce nouveau savoir, à commencer par ces fameuses « Facultés de Lettres et sciences humaines ». En effet, si, par exemple, vous vous reportez à la Renaissance, vous pouvez constater que l’humanisme n’a pu l’emporter que lorsque, sous les coups de Rabelais et consorts, le verrou de la Sorbonne a sauté. Mais, à l’époque, les « Sorbonicoles » d’hier, exactement comme ceux d’aujourd’hui, cherchaient à se réformer, à s’adapter. Mais il y en avait d’autres, plus lucides qui avaient compris que toute réforme était d’avance condamnée : il n’y avait qu’à faire autre chose. Voilà exactement ce qu’avait saisi Jean Gagnepain… Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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