sept 29

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En parlant de l’ « être », je ne l’écris pas avec une majuscule, parce que vous savez que, pour les médiationnistes, il n’existe pas d’ « Etre » en soi. Si la Théorie de la Médiation est bien une théorie de la raison, cette théorie est non philosophique, et c’est pourquoi elle ne peut entretenir que de mauvais rapports avec la tradition des « philosophies de l’Etre ». Vous savez que pour Aristote l’Etre est une substance ( un « hupochéimenon ») soumise aux accidents du devenir, tout en lui restant coextensive : dire « le chien court », c’est dire, en réalité, « le chien » (substance) est courant » (accident). Pour Aristote, mais également ensuite pour Descartes, l’Etre est au centre des choses. C’est ce que l’on a appelé la substance et les accidents, pour reprendre le vocabulaire des scolastiques. Mais ce privilège accordé à l’Etre est parfaitement illusoire, et c’est pourtant lui qui a alimenté la philosophie depuis Aristote jusqu’à Husserl et Heidegger qui ont eu l’immense mérite d’avoir fondé la phénoménologie, c’est-à-dire de rompre avec l’essentialisme pour privilégier l’existence (le dasein, c’est-à-dire notre « être-au-monde »). A vrai dire, l’essence n’a jamais été, depuis notre Renaissance, que la persistance d’une théologie dans une philosophie qui n’a jamais pu, épistémologiquement, émerger à la science.

Mais c’est une tentation permanente de notre culture que de réifier les concepts, en général, et, notamment, ceux qui permettent de prendre une distance par rapport à l’existence : on parle, alors, d’« Etre », de « substance », d’ « essence » etc. Mais d’où cela vient-il ? Des penseurs  grecs, bien sûr, mais ces Grecs eux-mêmes s’exprimaient dans une langue indo-européenne dite « flexionnelle », c’est-à-dire qui possédait une syntaxe. Et ils ont été piégés, comme nous (puisque nous descendons d’eux) par les mots, et quand je dis « les mots », je devrais dire la langue que nous utilisons (qui est à la fois parler et doxa). Certes, nous ne pouvons pas penser sans les mots, mais il convient aussi, comme je vous le dis souvent, de penser contre eux. Entreprise épouvantable ! Par exemple nous avons, nous, ce que nous appelons, syntaxiquement, la fonction « sujet ». Automatiquement, nous parlons, philosophiquement, du Sujet. Prenez le fameux « sujet » cartésien. Descartes a été responsable, lui, non seulement du substantialisme, mais du subjectivisme. Quand il dit : « je pense, donc je suis », à quoi s’intéresse-t-il ? A « je », ce « je » étant une substance (un « hupokéïmenon », comme disait Aristote). Eh bien cela n’a ni queue ni tête parce que c’est de la grammaire, tout simplement (je vais y revenir tout de suite). J’en profite, en passant, pour dénoncer dans le « cogito ergo sum », la définition de l’Etre par la pensée. Vous voyez le spiritualisme, ou plutôt l’angélisme ! C’est affolant. Vous comprenez, toujours en passant, que, vu l’angélisme auquel Descartes condamne l’homme, l’animal ne puisse être, pour lui, qu’une machine bien montée. Autrement dit, c’est tout juste si Descartes ne ramène pas les animaux à des automates, pour pouvoir donner à l’homme le privilège de l’Etre !

Voilà ce que font les philosophes, c’est-à-dire qu’ils font en permanence du mythe, dans la mesure où, comme vous le savez, rhétoriquement, la fonction mythique consiste à plier le monde aux mots que nous avons pour le dire. Et puis comme nous avons, comme chacun sait, un complément dit « d’objet », eh bien l’Objet existe ! Vous voyez d’où vient ce faux couple que nous Occidentaux, avons créé du Sujet et de l’Objet, de la Subjectivité et de l’Objectivité, etc. Mais ce sont des balivernes. Je discutais un jour avec des psys, mâtinés de psychanalyse, et qui déraillaient en chœur sur le Sujet, et je leur ai dit : « Mais comment voulez-vous expliquer cela à un Japonais ou à un Chinois, où il n’y a pas grammaticalement notre « fonction sujet » ? ». Cela dit ce qu’ils disaient n’était pas idiot, sauf qu’ils parlaient du Sujet comme d’un universel et d’un véritable transcendant (il y a, chez les psychanalystes un idéalisme fantastique). Or, vous savez qu’il existe des langes sans syntaxe (au sens où nous, Occidentaux l’entendons), et que l’on appelle les langues « isolantes », dont fait partie, notamment le Chinois. Alors nous disons : « Eh bien oui, mais c’est parce que les Chinois sont des sous-développés ! Ils n’ont qu’à faire un petit effort pour nous ressembler ! ». Bien sûr, puisque nous représentons le parangon de l’humanité ! Et remarquez bien que, du temps où je faisais mes études, on nous présentait, encore, les choses de cette façon : il y avait d’abord les langues « isolantes », puis, en faisant un petit effort, certains peuples accédaient aux langues « agglutinantes », et enfin, au sommet de l’échelle, il y avait les langues « flexionnelles », c’est-à-dire : nous. Je vous assure ! Et si c’était à nous de faire un petit effort pour accéder à la pensée chinoise ! N’étant pas sinologue (hélas !), je vous conseille de lire, sur la question un petit ouvrage qui vient de paraître aux éditions Grasset : « Les transformations silencieuses », écrit par François Jullien, un philosophe sinologue, et de vous attacher, notamment, aux pages qui traitent de l’écart existant entre des langues comme le grec ancien et la langue chinoise. Ces pages sont absolument passionnantes !

Cela dit, si nous voulons sortir de la pensée de l’Etre, pour savoir ce qu’est un homme, toute la difficulté vient de ce que nous avons le verbe « être ». En conséquence, nous avons la fonction « attribut ». Pour reprendre mon exemple : « le chien » (sujet grammatical) « est courant » (attribut) ». D’autre part, qui dit « su-jet », dit « sub-stantif », « sub-stance » et « sub-strat » (c’est-à-dire l’ « hupocheimenon » d’Aristote). Vous voyez notre handicap, et la difficulté que nous avons pour penser les choses autrement ! J’ai parlé du verbe « être », mais, j’allais dire « malheureusement », nous avons aussi le verbe « avoir ». Alors, bien sûr, nous disons : « Ce n’est pas la même chose ». Etre et avoir, encore un faux couple (comme le couple sujet/objet, etc.), faux couple qui alimente, chez nous, des discussions philosophiques à n’en plus finir et qui refont surface, aujourd’hui, en raison de la crise économique. Mais il n’y a pas plus faux problème que celui-là.

Aristote l’avait senti, ou plutôt la langue grecque l’avait senti à travers lui, puisque, en grec ancien le même mot (« ousia ») désigne l’être et les biens. Alors voyez l’astuce d’Aristote : en bon philosophe, il a exploité un fait de sémiologie propre à la langue qu’il parlait, et il est tombé juste (vous voyez que la pensée mythique est bien une pensée). Il s’est dit : « Si c’est le même mot, alors il faut concevoir que l’accès à la personne et l’accès à la propriété sont indissociables ».

Je vous dis tout de suite que si vous admettez que l’être inclut, d’une certaine manière, ses biens (meubles, femmes, chevaux, etc.), du même coup, vous comprenez que, dans le culte des morts, rendu, par exemple dans l’Egypte ancienne, et dans la mesure où ces Egyptiens croyaient à une vie dans l’au-delà, la chambre mortuaire du pharaon ne pouvait être qu’ encombrée d’un bric-à-brac baptisé « mobilier funéraire », expression qui, en réalité, ne veut pas dire grand-chose, sauf si l’on considère que l’être et ses biens ne font qu’un. Et l’on peut en dire autant de la présence, dans la sépulture des Empereurs chinois des effigies en terre cuite de leurs armées. Ou, encore, la présence, dans certaines sépultures celtes, des chevaux du défunt. On parle alors de « sacrifices » rituels. Pas du tout : ce sont ses biens qui accompagnent le mort dans l’au-delà. Prenez encore, en Inde, la tradition qui enjoignait à l’épouse du mort de se jeter sur le brasier qui consumait les cendres de son époux : c’est exactement la même explication (il y a très peu de temps que ce soi-disant « sacrifice », en réalité tout à fait volontaire, a été interdit). Il faut comprendre tout cela, parce que, simplement, c’est humain. Vous voyez, partant, l’enrichissement que représente une théorie de la personne qui ne dissocie plus l’être et ses biens, car elle permet de comprendre une foule de phénomènes de culture auxquels on ne peut rien saisir, si l’on en reste à notre conception étroite de la personne, dans notre Occident moderne, réduite, très souvent, à l’individu organique. Vous me direz peut-être que tout le monde n’a pas tous ces biens. Certes, mais tout le monde a, ne serait-ce que ses lacets de chaussure, un nom, une langue, etc. Vous  avez peut-être une famille, c’est-à-dire un milieu social (des frères, des sœurs, des enfants, etc.), c’est-à-dire un milieu que vous vous êtes créés culturellement en vous absentant de l’espèce. Finalement, tout ceci possède une épaisseur sociale, disons le mot, une certaine stabilité, mais une stabilité toute provisoire, qui n’a rien à voir avec un quelconque Etre intemporel, mais disparaît, culturellement, avec vous.

Eh bien, c’est à cette coïncidence de l’être et de ses biens qu’aboutit le modèle de la personne élaboré par Jean Gagnepain, sur la base, non plus de considérations philosophiques, mais de la clinique expérimentale. Je ne reviendrai pas sur la façon dont nous accédons, à l’esse et au prodesse, comme disaient les Latins, autrement dit à l’ « être » et à « l’être-pour » définitoires, ontologiquement et déontologiquement, de la personne, par l’acculturation de la fonction de reproduction que nous partageons avec l’animal, sous les deux aspects, en réalité inséparables, de notre sexualité et de notre génitalité. Je n’aime pas me citer, mais enfin, j’ai suffisamment abordé le sujet dans mon « Introduction… » à laquelle je vous renvoie, et dans laquelle, sous le titre de « La société sans pères », j’aborde les problèmes des pathologies de l’ « être-pour », autrement dit des troubles de la relation à autrui (la schizophrénie et la paranaoïa). Eh bien, aujourd’hui, je complèterai le tableau en vous parlant des troubles de la relation à l’autre. Notez bien qu’il s’agit là d’un distinguo rendu nécessaire pour des raisons purement didactiques. C’est-à-dire que l’on est, au fond obligé, pour y voir clair (c’est-à-dire pour construire scientifiquement notre objet) de réifier, malgré tout, les concepts, ne fût-ce que le temps d’une brève présentation, l’essentiel étant de ne pas être dupe de cette réification provisoire.

Il faut concevoir qu’émerger à l’esse, qui est principe de l’être, c’est émerger à l’ordre (au sens pascalien) de la propriété. Dire : « je ne suis pas toi » ou : « c’est à moi », c’est dire parfaitement la même chose. Jamais un animal ne dit à son congénère : « je ne suis pas toi », ni jamais, non plus, il ne dit : « c’est à moi ». Je vous renvoie, sur ce point à ce que je vous ai dit , lorsque je vous ai parlé de l’échange linguistique (« De la langue »), du rapport de l’animal à « son » territoire, à « son » terrier ou à « ses » femelles (c’est l’adjectif possessif, ici qui nous trompe). Entendons nous : certes, certains animaux marquent leur territoire, (le compissent, ou tout ce que vous voudrez), c’est-à-dire qu’ils l’occupent. Ils y sont. Et pour un animal, quelle est la limite de son territoire ? Ces limites ne sont pas les mêmes pour un lion ou une abeille, c’est entendu, mais on peut dire que, le plus souvent, « son » territoire, pour un animal, c’est son garde-manger, c’est-à-dire le petit bout de région qui lui permet de vivre. Donc vous voyez que l’occupation n’est pas la possession. L’animal occupe un territoire, c’est-à-dire qu’il l’incorpore, mais on ne peut pas parler de « son » territoire, sans faire du La Fontaine. Mais nous, en tant que citoyen français, nous sommes en France, depuis Irun jusqu’à Strasbourg, parce que, comme on dit, il s’agit du même « pays ». Mais qu’est-ce que ça veut dire, « le pays », sinon précisément l’espace du citoyen, qui n’est pas l’espace du sujet. A ce moment-là, ce n’est plus une affaire d’occupation matérielle, c’est une affaire de frontières purement culturelles, c’est-à-dire, d’espace approprié. De même, l’animal a bien un terrier, si vous voulez, mais ce terrier lui appartient subjectivement (en tant que sujet) : il ne l’a pas au sens de la propriété, puisqu’il ne peut pas l’aliéner. Il ne peut pas le négocier, il ne pourra pas aller chez le  notaire pour dire : « Dites donc, ce logement-là, je vais le refiler à mon petit copain ». Donc il n’en dispose pas ; il n’en a pas la propriété au sens social (et donc humain) du terme : il l’occupe. De même, vous disais-je, s’agissant de ses femelles, on n’a jamais vu un animal pratiquer l’exogamie ni passer devant le maire !… Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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sept 17

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Ce n’est plus la religion qui, aujourd’hui, est devenue un « opium du peuple », c’est l’argent, version tout à fait actuelle des « paradis artificiels ». Voyez comme, de tous les coins de l’Europe, les gens se sont rués, tout récemment, en Italie pour jouer au loto dans l’espoir de gagner un magot mirobolant (147 millions d’euros !). Preuve que l’on n’attend plus rien d’un quelconque bonheur « au-delà ». On cherche à se fabriquer un paradis artificiel, c’est-à-dire un bonheur « déjà-là ». Autrement dit, la galette (le « pognon ») : voilà la nouvelle eschatologie. C’est Saint Barth, la « dolce vita », le confort, bref, le paradis anticipé. Il n’y a plus de paradis qui ne soit fiscal, et « nos valeurs » n’existent plus qu’en Bourse.

Et puis, comme il n’y a plus d’aventure nulle part, on se donne ainsi la trouille. Nous jouissons de cela. C’est comme si le monde entier se donnait la frousse du vertige qu’il s’impose. Exactement  comme le joueur au casino. La banque a sauté ? Eh bien que l’Etat la renfloue, sinon plus de casino ! Vous rendez-vous compte ! Bientôt il va falloir indemniser les joueurs perdants pour qu’ils continuent à jouer ! Mais on sait où cela mène (relisez « Le joueur » de Dostoïevski). Cela conduit à la ruine et à la mort, généralement par suicide.

Et, effectivement, ce que l’on appelle la « crise financière », c’est, bel et bien le suicide de l’économisme. Je dis bien de l’économisme, et non pas de l’économie, car il y a toujours eu de l’économie dans le monde, et il y en aura toujours (c’est inévitable). L’économisme, c’est autre chose : c’est ce qui a permis à la bourgeoisie d’engendrer, hier, des « travailleurs », et, aujourd’hui, des « joueurs ». En France, tout a commencé au début des années quatre-vingt, sous Mitterrand qui était, comme on sait, fasciné par Bernard Tapie (au point de le faire ministre). Or, que faisait Tapie ? Il rachetait, pour un franc symbolique, des entreprises en faillite et les renflouait grâce à la spéculation. Tout le monde s’est dit : « Il est formidable ! Quel génie des affaires ! ». Mais, si vous y réfléchissez, depuis Tapie, ce n’est plus le travail qui est rémunéré, c’est le jeu. Avant lui, le jeu (y compris le foot !) n’était pas rétribué. Or, regardez ce que « valent », aujourd’hui, les sportifs. Ce n’est pas la peine de faire des études : allez jouer. Vous voulez gagner ? Spéculez ! Jouez en Bourse ! Ou bien jouez au « super-loto » ! Ce n’est tout de même pas pour rien qu’à notre époque, la « Française des jeux » multiplie les tiercés, quintés, et autres attrape-nigaud : « Cela peut rapporter gros ! ». Oui, mais à qui ? Pas au joueur, en tout cas : comme toutes les autres addictions, l’addiction au jeu tue l’homme. Alors, faut-il désintoxiquer tous les joueurs, alcooliques, boulimiques, travaillomanes, etc. S’il fallait désintoxiquer tous les « addicts » aux paradis artificiels, on n’en sortirait plus. Certains naïfs disent : « Il faut gendarmer les banques ». Mais qu’a donné, aux Etats-Unis, la prohibition légale de l’alcool ?

Donc, voilà encore un autre signe des temps : la mondialisation, non plus, cette fois, de l’hystérie, mais la mondialisation de l’addiction. Dans ces conditions, qu’est-ce que l’addiction ? J’allais dire : on n’en sait rien, tout simplement parce qu’il s’agit d’une pathologie de ce que l’on appelle la « volonté », et que ces pathologies, dans le système dominant actuel, dérangent terriblement.

Nous n’avons même pas dissocié clairement ce qui, dans ce que l’on appelle la « volonté », était d’ordre naturel (disons corporel ou encore animal), et ce qui était culturel, donc proprement humain. C’est-à-dire que l’on n’a jamais pris en compte, chez l’homme, les pathologies de nature, qui, pourtant, conditionnent l’émergence à la maîtrise de soi, maîtrise de soi qui, seule, est humaine.

Plus généralement, comme je vous l’ai montré à propos de l’antagonisme de la psychanalyse et des neurosciences, l’homme est un esprit corporel (ou un corps spirituel, si vous préférez). En conséquence, on ne peut jamais dire qu’il y a la pathologie culturelle, d’un côté, et, d’un autre côté,  la pathologie naturelle. Ce n’est pas si simple que cela dans la réalité, car nous n’avons que très rarement quelque chose de l’une sans quelque chose de l’autre. Il est clair, par exemple, que lorsque l’homme est atteint d’aphasie, il est atteint presque toujours (mais pas nécessairement) d’une hémiplégie droite, autrement dit, nous savons bien qu’il existe des troubles associés. Voilà qui est banal et bien connu. Eh bien, il en va de même, par exemple, d’un alcoolique : il pourra très bien être une personne qui décompense  une névrose d’angoisse (trouble de culture), et, qui, en même temps, présente une tendance, plus ou moins neurologiquement (sinon génétiquement) conditionnée, à l’addiction (trouble de nature). Mes deux exemples sont très grossiers, mais enfin, je crois qu’ils sont parlants. D’une manière plus générale, s’agissant de l’homme, qu’est-ce qui relève des troubles de la pulsion (pathologies de nature) et des troubles de la norme (pathologies de culture) ? Ce n’est pas demain la veille que l’on trouvera la réponse. Il y a là pour deux siècles de boulot ! Peu importe : l’essentiel est de partir.

On y parviendra à condition de commencer par cesser d’employer ce mot de « volonté » à toutes les sauces, sans savoir de quoi l’on parle. Il s’agit là d’un de ces nombreux concepts écrans, qui nous empêchent  de saisir, à travers lui, le rapport de la maîtrise de soi (la volonté humaine) et la « boulie », c’est-à-dire la volonté que nous avons en partage avec l’animal (« boulie » est le plus ancien terme, tiré du grec, pour dire « volonté »). Or étant donné que je vous ai déjà parlé des névroses et des psychopathies (pathologies de la norme), dans mon « Introduction… », je voudrais, aujourd’hui, compléter le tableau en vous livrant quelques réflexions sur les troubles de la boulie, troubles qui, encore une fois conditionnent l’accès à la norme, voire, rendent cette émergence à la morale complètement impossible (c’est le cas de l’être amoral que vous connaissez bien désormais).

Globalement, on a renvoyé ces troubles de la boulie à une vague théorie des humeurs, qui date d’Hippocrate, ou bien à ce que l’on appelle le « caractère ». Mais ce mot même de « caractère » est, du point de vue qui nous occupe, à savoir le départ entre l’animal et l’homme, profondément ambigu, aussi ambigu que l’était, chez Hippocrate, le terme d’humeur (« thumos»). S’agissant de cette notion de caractère, les traités de psychiatrie sont toujours embarrassés : ils vous parlent des « névroses de caractère ». Evidemment, ils font comme ils peuvent. Mais pourquoi, dans ce cas précis, parlent-ils de « caractère », sinon parce qu’ils sentent bien qu’il y a là des pathologies de la « psuchè » (du psychisme) qui ont, malgré tout, quelque chose à voir avec la physiologie, c’est-à-dire avec un naturel sans aucun rapport avec la culture, sinon dans une perspective de morale traditionnelle (judéo-chrétienne) selon laquelle on savait bien que c’était la nature qui était mauvaise et que, pour contrecarrer cette nature-là, il n’y avait qu’à « prendre sur soi » ! Autrement dit, en  utilisant encore le terme de « caractère », eh bien la psychiatrie, et l’opinion commune, ont continué à entretenir une ambiguïté héritée d’un lointain passé, ambiguïté que l’on retrouve dans « Les caractères » de La Bruyère, et dont il faut absolument sortir.

Ces fameuses « névroses de caractère » ont été, en général très bien observées, mais étiquetées sous des termes qui, évidemment, mêlent tout : on parle de « monomanies instinctives » ou encore de « monomanies impulsives » (c’est le « mono- » , ici, qui est intéressant). On ne sait plus où l’on en est : s’il y a encore de l’impulsivité là-dedans, il y a encore ce risque de mêler les troubles de nature et les troubles de culture. D’autre part, il faut tout de même bien comprendre que les « névroses de caractère »  ne sont pas des névroses, névroses qui elles, sont bel et bien des troubles de culture (de la maîtrise de soi). A preuve, ces pseudo névroses dites « de caractère » n’ont rien d’inhibant (bien au contraire !), et c’est là que réside le trouble. La personne n’a plus de frein, autrement dit, elle n’a plus la capacité de s’autofrustrer (ou de s’autocastrer). N’ayant plus cette capacité, il y a généralement, chez ces prétendus « névrosés » (appelés souvent « caractériels ») une formidable prégnance du Surmoi. Ces malades, généralement, compensent leur carence en ayant recours au gendarme. Voilà qui est important : ce qui se donne à voir (une apparente normalité) n’est pas, comme vous le savez maintenant, ce qu’il faut observer ! Et cela vaut, chez l’homme de toutes ses pathologies baptisées « mentales ». La science de l’homme doit toujours éviter de se laisser prendre par les « évidences » pour s’attacher aux processus, processus qui, eux-mêmes, restent toujours plus ou moins cachés.

Cela dit, en  parlant de Surmoi, n’allez pas croire qu’il faille adhérer à la théorie freudienne du Surmoi comme siège de la moralité (et donc de la  culpabilité). Freud a complètement raté le principe spécifique de la morale (de l’autocrastation), en le confondant avec la castration, c’est-à-dire, au fond, à la coercition sociale de Durkheim, même si cette castration est, chez lui, intériorisée. Freud, au fond, faisait de la sociologie sans le savoir. Cependant, s’agissant des « névroses de caractère », le Surmoi, il faut en admettre la présence, comme substitut d’une maîtrise de soi défaillante : c’est le gendarme. C’est-à-dire que le Surmoi est présent parce que, précisément, le sujet est caractériel. Pour un homme « normal », il n’y a pas besoin de Surmoi. Ce Surmoi-là, en revanche, chez le  malade caractériel, devient une espèce de corps étranger qui s’impose à lui de l’extérieur, puisqu’il n’est plus lui-même capable de se castrer. Et voilà pourquoi les psychiatres ont pu confondre les « névroses de caractère » avec les névroses : c’est qu’ils ont confondu ce primat pathologique du Surmoi avec l’inhibition pathologique. Autrement dit l’inhibition pathologique, qui définit les névroses n’a rien à voir avec la lutte contre un Surmoi, lutte contre la présence en soi de l’autre, la présence du tiers, la présence du Père (du Père fouettard, devrait-on dire !), si vous voulez, tandis que l’inhibition pathologique, pas du tout. Et ce qui montre bien que les psychiatres qui ont observé ces pathologies-là sont honnêtes, c’est qu’ils les avaient mises à part. Autrement dit, les « névroses de caractère » forment un petit domaine clos, à l’intérieur des névroses, et la plupart des traités de psychiatrie disent : « Eh bien oui, ce n’est pas tout à fait la même chose que les névroses : faisons-leur un sort particulier ».

Aujourd’hui, on parle de moins en moins  de « névroses de caractère », mais de « troubles » du caractère, troubles qui sont passés du côté de la neurologie. De même qu’est passée du côté de la neurologie la fameuse « psychose maniaco-dépressive » qui a fait les beaux jours de la psychiatrie jusqu’à  récemment. Eh bien cette « P.M.D. », comme on disait, n’a rien d’une « psychose », bien entendu : elle est entièrement animale. Si elle a posé problème, du point de vue nosographique ce n’est pas en raison de sa difficulté : il n’y a vraiment rien de plus facile à décrire. Mais cela n’a pas gêné les psychiatres, qui ont produit, sur le sujet, toute une littérature ! Ce qui les a gênés, en revanche, autrement dit là où ils étaient coincés, c’était pour la situer. En parlant de « psychose », cela ne les engageait à rien : cela voulait seulement dire que ce n’était pas une maladie de l’estomac ! A ceci près : on a toujours constaté (depuis 1946, très exactement), que c’était, parmi les troubles soi-disant de la « psuchè » (donc psychiatriques), le plus sensible à la chimiothérapie (sels de lithium), à l’électrothérapie (sismographie, autrement dit électrochocs) et à toutes ces bricoles-là. La difficulté, en réalité, tenait à l’absence totale de théorie de la boulie.  Comme, au fond, le mot même de « volonté » était imputé à l’homme et non à l’animal, on n’était plus fichu de distinguer là-dedans, ce qui relevait de la pulsion et ce qui relevait de la norme, ce qui était trouble naturel (relevant de la neurologie) et trouble culturel (relevant de la psychiatrie). Et tout récemment le terme de « psychose » a été abandonné : on parle, désormais, de « maladie bipolaire ». Au fond, il s’est passé pour la « psychose » maniaco-dépressive exactement la même chose que pour la prétendue « névrose de caractère », l’épilepsie… et l’aphasie !  Jusque vers la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, en effet, on disait des aphasiques : « Ces gars-là délirent. Ils sont complètement fous, enfermons-les ». Jusqu’au jour où un médecin nommé Broca a pu localiser, dans le cortex, les centres de la parole. A ce rythme-là, les psychiatres vont perdre toute leur clientèle !

Eh bien, si on a eu du mal avec la pseudo « psychose maniaco-dépressive », c’est que l’on n’était pas capable d’opposer une théorie claire  des troubles (naturels) de la boulie et des troubles (culturels) de la décision libre. Lorsqu’il y a destruction de la boulie - du projet -, s’il n’y a plus véritablement pulsion, c’est-à-dire spontanéité de la prise en compte par l’animal, que nous ne cessons d’être, de l’ensemble de ses émotions, vous sombrez dans un flottement comportemental, c’est-à-dire que, à ce moment-là, le comportement relève purement et simplement de ce que l’on appelait « le déséquilibre des humeurs ». D’ailleurs, quand on parle de cyclothymie, c’est de ce déséquilibre physiologique que l’on parle. La cyclothymie vous fait flotter : puisque vous n’avez plus de moteur intérieur, si l’on peut dire, vous flottez au gré des vents. Ou bien il y a du vent, et c’est la manie (« mania », en grec, c’est la frénésie) ; ou bien il n’y a pas de vent, et c’est la dépression (l’abattement). Pour la bonne raison que vous n’êtes plus libre vous-même de votre « motion », vous ne pouvez plus vous-même vous déterminer… Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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