sept 17

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Ce n’est plus la religion qui, aujourd’hui, est devenue un « opium du peuple », c’est l’argent, version tout à fait actuelle des « paradis artificiels ». Voyez comme, de tous les coins de l’Europe, les gens se sont rués, tout récemment, en Italie pour jouer au loto dans l’espoir de gagner un magot mirobolant (147 millions d’euros !). Preuve que l’on n’attend plus rien d’un quelconque bonheur « au-delà ». On cherche à se fabriquer un paradis artificiel, c’est-à-dire un bonheur « déjà-là ». Autrement dit, la galette (le « pognon ») : voilà la nouvelle eschatologie. C’est Saint Barth, la « dolce vita », le confort, bref, le paradis anticipé. Il n’y a plus de paradis qui ne soit fiscal, et « nos valeurs » n’existent plus qu’en Bourse.

Et puis, comme il n’y a plus d’aventure nulle part, on se donne ainsi la trouille. Nous jouissons de cela. C’est comme si le monde entier se donnait la frousse du vertige qu’il s’impose. Exactement  comme le joueur au casino. La banque a sauté ? Eh bien que l’Etat la renfloue, sinon plus de casino ! Vous rendez-vous compte ! Bientôt il va falloir indemniser les joueurs perdants pour qu’ils continuent à jouer ! Mais on sait où cela mène (relisez « Le joueur » de Dostoïevski). Cela conduit à la ruine et à la mort, généralement par suicide.

Et, effectivement, ce que l’on appelle la « crise financière », c’est, bel et bien le suicide de l’économisme. Je dis bien de l’économisme, et non pas de l’économie, car il y a toujours eu de l’économie dans le monde, et il y en aura toujours (c’est inévitable). L’économisme, c’est autre chose : c’est ce qui a permis à la bourgeoisie d’engendrer, hier, des « travailleurs », et, aujourd’hui, des « joueurs ». En France, tout a commencé au début des années quatre-vingt, sous Mitterrand qui était, comme on sait, fasciné par Bernard Tapie (au point de le faire ministre). Or, que faisait Tapie ? Il rachetait, pour un franc symbolique, des entreprises en faillite et les renflouait grâce à la spéculation. Tout le monde s’est dit : « Il est formidable ! Quel génie des affaires ! ». Mais, si vous y réfléchissez, depuis Tapie, ce n’est plus le travail qui est rémunéré, c’est le jeu. Avant lui, le jeu (y compris le foot !) n’était pas rétribué. Or, regardez ce que « valent », aujourd’hui, les sportifs. Ce n’est pas la peine de faire des études : allez jouer. Vous voulez gagner ? Spéculez ! Jouez en Bourse ! Ou bien jouez au « super-loto » ! Ce n’est tout de même pas pour rien qu’à notre époque, la « Française des jeux » multiplie les tiercés, quintés, et autres attrape-nigaud : « Cela peut rapporter gros ! ». Oui, mais à qui ? Pas au joueur, en tout cas : comme toutes les autres addictions, l’addiction au jeu tue l’homme. Alors, faut-il désintoxiquer tous les joueurs, alcooliques, boulimiques, travaillomanes, etc. S’il fallait désintoxiquer tous les « addicts » aux paradis artificiels, on n’en sortirait plus. Certains naïfs disent : « Il faut gendarmer les banques ». Mais qu’a donné, aux Etats-Unis, la prohibition légale de l’alcool ?

Donc, voilà encore un autre signe des temps : la mondialisation, non plus, cette fois, de l’hystérie, mais la mondialisation de l’addiction. Dans ces conditions, qu’est-ce que l’addiction ? J’allais dire : on n’en sait rien, tout simplement parce qu’il s’agit d’une pathologie de ce que l’on appelle la « volonté », et que ces pathologies, dans le système dominant actuel, dérangent terriblement.

Nous n’avons même pas dissocié clairement ce qui, dans ce que l’on appelle la « volonté », était d’ordre naturel (disons corporel ou encore animal), et ce qui était culturel, donc proprement humain. C’est-à-dire que l’on n’a jamais pris en compte, chez l’homme, les pathologies de nature, qui, pourtant, conditionnent l’émergence à la maîtrise de soi, maîtrise de soi qui, seule, est humaine.

Plus généralement, comme je vous l’ai montré à propos de l’antagonisme de la psychanalyse et des neurosciences, l’homme est un esprit corporel (ou un corps spirituel, si vous préférez). En conséquence, on ne peut jamais dire qu’il y a la pathologie culturelle, d’un côté, et, d’un autre côté,  la pathologie naturelle. Ce n’est pas si simple que cela dans la réalité, car nous n’avons que très rarement quelque chose de l’une sans quelque chose de l’autre. Il est clair, par exemple, que lorsque l’homme est atteint d’aphasie, il est atteint presque toujours (mais pas nécessairement) d’une hémiplégie droite, autrement dit, nous savons bien qu’il existe des troubles associés. Voilà qui est banal et bien connu. Eh bien, il en va de même, par exemple, d’un alcoolique : il pourra très bien être une personne qui décompense  une névrose d’angoisse (trouble de culture), et, qui, en même temps, présente une tendance, plus ou moins neurologiquement (sinon génétiquement) conditionnée, à l’addiction (trouble de nature). Mes deux exemples sont très grossiers, mais enfin, je crois qu’ils sont parlants. D’une manière plus générale, s’agissant de l’homme, qu’est-ce qui relève des troubles de la pulsion (pathologies de nature) et des troubles de la norme (pathologies de culture) ? Ce n’est pas demain la veille que l’on trouvera la réponse. Il y a là pour deux siècles de boulot ! Peu importe : l’essentiel est de partir.

On y parviendra à condition de commencer par cesser d’employer ce mot de « volonté » à toutes les sauces, sans savoir de quoi l’on parle. Il s’agit là d’un de ces nombreux concepts écrans, qui nous empêchent  de saisir, à travers lui, le rapport de la maîtrise de soi (la volonté humaine) et la « boulie », c’est-à-dire la volonté que nous avons en partage avec l’animal (« boulie » est le plus ancien terme, tiré du grec, pour dire « volonté »). Or étant donné que je vous ai déjà parlé des névroses et des psychopathies (pathologies de la norme), dans mon « Introduction… », je voudrais, aujourd’hui, compléter le tableau en vous livrant quelques réflexions sur les troubles de la boulie, troubles qui, encore une fois conditionnent l’accès à la norme, voire, rendent cette émergence à la morale complètement impossible (c’est le cas de l’être amoral que vous connaissez bien désormais).

Globalement, on a renvoyé ces troubles de la boulie à une vague théorie des humeurs, qui date d’Hippocrate, ou bien à ce que l’on appelle le « caractère ». Mais ce mot même de « caractère » est, du point de vue qui nous occupe, à savoir le départ entre l’animal et l’homme, profondément ambigu, aussi ambigu que l’était, chez Hippocrate, le terme d’humeur (« thumos»). S’agissant de cette notion de caractère, les traités de psychiatrie sont toujours embarrassés : ils vous parlent des « névroses de caractère ». Evidemment, ils font comme ils peuvent. Mais pourquoi, dans ce cas précis, parlent-ils de « caractère », sinon parce qu’ils sentent bien qu’il y a là des pathologies de la « psuchè » (du psychisme) qui ont, malgré tout, quelque chose à voir avec la physiologie, c’est-à-dire avec un naturel sans aucun rapport avec la culture, sinon dans une perspective de morale traditionnelle (judéo-chrétienne) selon laquelle on savait bien que c’était la nature qui était mauvaise et que, pour contrecarrer cette nature-là, il n’y avait qu’à « prendre sur soi » ! Autrement dit, en  utilisant encore le terme de « caractère », eh bien la psychiatrie, et l’opinion commune, ont continué à entretenir une ambiguïté héritée d’un lointain passé, ambiguïté que l’on retrouve dans « Les caractères » de La Bruyère, et dont il faut absolument sortir.

Ces fameuses « névroses de caractère » ont été, en général très bien observées, mais étiquetées sous des termes qui, évidemment, mêlent tout : on parle de « monomanies instinctives » ou encore de « monomanies impulsives » (c’est le « mono- » , ici, qui est intéressant). On ne sait plus où l’on en est : s’il y a encore de l’impulsivité là-dedans, il y a encore ce risque de mêler les troubles de nature et les troubles de culture. D’autre part, il faut tout de même bien comprendre que les « névroses de caractère »  ne sont pas des névroses, névroses qui elles, sont bel et bien des troubles de culture (de la maîtrise de soi). A preuve, ces pseudo névroses dites « de caractère » n’ont rien d’inhibant (bien au contraire !), et c’est là que réside le trouble. La personne n’a plus de frein, autrement dit, elle n’a plus la capacité de s’autofrustrer (ou de s’autocastrer). N’ayant plus cette capacité, il y a généralement, chez ces prétendus « névrosés » (appelés souvent « caractériels ») une formidable prégnance du Surmoi. Ces malades, généralement, compensent leur carence en ayant recours au gendarme. Voilà qui est important : ce qui se donne à voir (une apparente normalité) n’est pas, comme vous le savez maintenant, ce qu’il faut observer ! Et cela vaut, chez l’homme de toutes ses pathologies baptisées « mentales ». La science de l’homme doit toujours éviter de se laisser prendre par les « évidences » pour s’attacher aux processus, processus qui, eux-mêmes, restent toujours plus ou moins cachés.

Cela dit, en  parlant de Surmoi, n’allez pas croire qu’il faille adhérer à la théorie freudienne du Surmoi comme siège de la moralité (et donc de la  culpabilité). Freud a complètement raté le principe spécifique de la morale (de l’autocrastation), en le confondant avec la castration, c’est-à-dire, au fond, à la coercition sociale de Durkheim, même si cette castration est, chez lui, intériorisée. Freud, au fond, faisait de la sociologie sans le savoir. Cependant, s’agissant des « névroses de caractère », le Surmoi, il faut en admettre la présence, comme substitut d’une maîtrise de soi défaillante : c’est le gendarme. C’est-à-dire que le Surmoi est présent parce que, précisément, le sujet est caractériel. Pour un homme « normal », il n’y a pas besoin de Surmoi. Ce Surmoi-là, en revanche, chez le  malade caractériel, devient une espèce de corps étranger qui s’impose à lui de l’extérieur, puisqu’il n’est plus lui-même capable de se castrer. Et voilà pourquoi les psychiatres ont pu confondre les « névroses de caractère » avec les névroses : c’est qu’ils ont confondu ce primat pathologique du Surmoi avec l’inhibition pathologique. Autrement dit l’inhibition pathologique, qui définit les névroses n’a rien à voir avec la lutte contre un Surmoi, lutte contre la présence en soi de l’autre, la présence du tiers, la présence du Père (du Père fouettard, devrait-on dire !), si vous voulez, tandis que l’inhibition pathologique, pas du tout. Et ce qui montre bien que les psychiatres qui ont observé ces pathologies-là sont honnêtes, c’est qu’ils les avaient mises à part. Autrement dit, les « névroses de caractère » forment un petit domaine clos, à l’intérieur des névroses, et la plupart des traités de psychiatrie disent : « Eh bien oui, ce n’est pas tout à fait la même chose que les névroses : faisons-leur un sort particulier ».

Aujourd’hui, on parle de moins en moins  de « névroses de caractère », mais de « troubles » du caractère, troubles qui sont passés du côté de la neurologie. De même qu’est passée du côté de la neurologie la fameuse « psychose maniaco-dépressive » qui a fait les beaux jours de la psychiatrie jusqu’à  récemment. Eh bien cette « P.M.D. », comme on disait, n’a rien d’une « psychose », bien entendu : elle est entièrement animale. Si elle a posé problème, du point de vue nosographique ce n’est pas en raison de sa difficulté : il n’y a vraiment rien de plus facile à décrire. Mais cela n’a pas gêné les psychiatres, qui ont produit, sur le sujet, toute une littérature ! Ce qui les a gênés, en revanche, autrement dit là où ils étaient coincés, c’était pour la situer. En parlant de « psychose », cela ne les engageait à rien : cela voulait seulement dire que ce n’était pas une maladie de l’estomac ! A ceci près : on a toujours constaté (depuis 1946, très exactement), que c’était, parmi les troubles soi-disant de la « psuchè » (donc psychiatriques), le plus sensible à la chimiothérapie (sels de lithium), à l’électrothérapie (sismographie, autrement dit électrochocs) et à toutes ces bricoles-là. La difficulté, en réalité, tenait à l’absence totale de théorie de la boulie.  Comme, au fond, le mot même de « volonté » était imputé à l’homme et non à l’animal, on n’était plus fichu de distinguer là-dedans, ce qui relevait de la pulsion et ce qui relevait de la norme, ce qui était trouble naturel (relevant de la neurologie) et trouble culturel (relevant de la psychiatrie). Et tout récemment le terme de « psychose » a été abandonné : on parle, désormais, de « maladie bipolaire ». Au fond, il s’est passé pour la « psychose » maniaco-dépressive exactement la même chose que pour la prétendue « névrose de caractère », l’épilepsie… et l’aphasie !  Jusque vers la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, en effet, on disait des aphasiques : « Ces gars-là délirent. Ils sont complètement fous, enfermons-les ». Jusqu’au jour où un médecin nommé Broca a pu localiser, dans le cortex, les centres de la parole. A ce rythme-là, les psychiatres vont perdre toute leur clientèle !

Eh bien, si on a eu du mal avec la pseudo « psychose maniaco-dépressive », c’est que l’on n’était pas capable d’opposer une théorie claire  des troubles (naturels) de la boulie et des troubles (culturels) de la décision libre. Lorsqu’il y a destruction de la boulie - du projet -, s’il n’y a plus véritablement pulsion, c’est-à-dire spontanéité de la prise en compte par l’animal, que nous ne cessons d’être, de l’ensemble de ses émotions, vous sombrez dans un flottement comportemental, c’est-à-dire que, à ce moment-là, le comportement relève purement et simplement de ce que l’on appelait « le déséquilibre des humeurs ». D’ailleurs, quand on parle de cyclothymie, c’est de ce déséquilibre physiologique que l’on parle. La cyclothymie vous fait flotter : puisque vous n’avez plus de moteur intérieur, si l’on peut dire, vous flottez au gré des vents. Ou bien il y a du vent, et c’est la manie (« mania », en grec, c’est la frénésie) ; ou bien il n’y a pas de vent, et c’est la dépression (l’abattement). Pour la bonne raison que vous n’êtes plus libre vous-même de votre « motion », vous ne pouvez plus vous-même vous déterminer.

J’ajouterai, s’agissant de la dépression, qu’elle peut mener au suicide. Cependant le masochiste peut lui aussi être conduit au suicide, mais le suicide d’un masochiste n’est pas le même  que le suicide d’un dépressif. On a défini le suicide d’un maso comme un « suicide-signe », c’est-à-dire un appel à l’autre ; c’est, au fond : « Regarde comme tu m’as fait souffrir » (c’est le suicide de beaucoup de starlettes). Tandis que le suicide d’un dépressif n’a rien à voir avec ce « suicide-signe », c’est un suicide carrément animal, dans la mesure où la situation n’est plus tenable. Le suicide, vous le voyez, n’est signe de rien, mais il peut être signe de tout, comme l’ensemble des comportements, dans la mesure où il faut l’intégrer dans des syndromes qui, seuls, vous permettent de l’interpréter de manière correcte. Autrement dit, aucun symptôme, n’est réellement et ponctuellement symptôme de quelque chose ; il faut qu’il soit situé dans un tableau clinique, c’est-à-dire d’un syndrome. Je referme cette parenthèse.

Vous comprenez, alors, à la fois le caractère cyclothymique (c’est-à-dire que « çà » pousse ou bien « çà » ne pousse pas) du trouble et la très grande variété d’aspects du même trouble. C’est-à-dire que la même aboulie, cliniquement définissable, présentera des aspects différents selon les clients (hyperthymie, hypothymie, athymie, etc.), et l’un de ses aspects c’est précisément la compulsion, rebaptisée dernièrement addiction. Alors, lithium, électrochocs et tous le bazar. Après tout, pourquoi pas ? A condition de réfléchir à ce que l’on appelle la compulsion (ou addiction), et voir qu’il s’agit d’un trouble de la « volonté » animale chez certains malheureux, exactement comme la cyclothymie. Ici, il faut constater que nous manquons cruellement d’une théorie de la pulsion.

Qu’est-ce que la pulsion ? C’est le rapport « boulique » au monde. Mais il ne faut pas confondre la pulsion avec l’affect, qui peut se perdre par ce que l’on appelle l’apathie. Cet affect, certes, n’est pas passif. Ce qui est affect, c’est ce qui est commun à tout le vivant, y compris le végétal. Autrement dit, l’affect ne suppose pas seulement une sensibilité, mais, en même temps une réaction à cette sensibilité, si bien qu’au total l’affect inclut tous les tropismes, tous les « réflexes » au sens le plus végétatif du terme. Au contraire, il n’y a pulsion que chez l’animal dans la mesure où il y a organisation des affects (de la gamme des tonalités affectives) et prise en compte de cette organisation qui fait que l’animal, à la différence du végétal, émerge à la spontanéité, à l’auto-matisme (ou auto-cinèse). Il n’est pas question de machine ici : par automatisme, il faut entendre, conformément à l’étymologie du mot, le fait de se mouvoir soi-même. On a bien ri de Descartes  et de sa théorie des « animaux machines », mais, finalement, c’est lui qui avait raison, car il avait touché du doigt quelque chose d’une théorie correcte de la liberté, ou, plus exactement quelque chose de la base même (naturelle) sur laquelle elle pouvait s’élaborer, cette base se définissant comme la boulie. On ne peut pas dire que l’on a une boulie, qu’on a une pulsion vers tel ou tel objet que l’on énumèrera en fonction de leur allure : les gens, les choses, l’alcool, l’argent, voire les poireaux. On ne peut pas classer les « objets » : cela n’a ni queue ni tête. La boulie se définit en fonction de notre rapport au monde, c’est-à-dire de notre pulsion, de notre projet. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas de tendance, mais il faut alors dire que les tendances n’existent qu’à partir du moment où il y a rupture du projet. Il en va « bouliquement », si je peux dire, des tendances comme il en est des mouvements élémentaires de la praxie, qui résultent toujours de la désintégration du geste. Ce qui existe, ce qui est observable et descriptible, c’est le geste. Il n’y a mouvements élémentaires que lorsque le geste vole en éclats, en quelque sorte, c’est-à-dire quand les mouvements se bousculent parce qu’ils ne sont plus ordonnés dans le geste. Autrement dit, si l’on a eu raison de critiquer la tendance, sur le plan théorique, cela ne veut pas dire que, pathologiquement, on n’en trouve pas d’exemples. C’est-à-dire que la tendance n’apparaît que dans la mesure où, précisément, il n’y a plus de projet et que c’est la pagaille. La destruction du projet crée non pas la tendance, mais les tendances, toutes les tendances que vous voudrez. La pathologie du projet nous pulvérise véritablement en tendances élémentaires. Alors, l’aboulie, c’est le trouble naturel du projet, trouble qui nous pulvérise en tendances élémentaires. C’est lui qui fera (puisqu’il n’y a plus de pulsion) des impulsions, des compulsions, etc., qui fera que nous nous sentons poussés dans tous les sens, dans le désordre et ainsi de suite.

Vous comprenez que, de même que l’on arrive aujourd’hui à distinguer l’agnosie (pathologie naturelle) de l’aphasie (pathologie culturelle), l’apraxie (trouble naturel) et l’atechnie (trouble culturel), il faudra bien, un jour, arriver à distinguer l’aboulie (trouble naturel), des névroses et des psychopathies (troubles culturels). Autrement dit nous sommes conduits à distinguer les troubles de la boulie, et les troubles de la décision. C’est absolument fondamental, si l’on veut notamment comprendre quelque chose à cette forme d’aboulie qu’est l’addiction, quelque soit l’objet sur lequel elle se focalise. Ce peut être la nourriture, l’argent, le pouvoir, la réussite sociale, etc.

Mais alors, vous voyez que le système de pensée dominant dans telle ou telle société rend l’entreprise difficile. Pourquoi ? Parce que l’on admire ou bien on stigmatise telle ou telle addiction selon que son « contenu » est valorisé ou non par ladite société Si vous êtes un addict du travail, pas de problème, si vous êtes addict à l’argent, passe encore, mais si vous êtes addict à l’alcool, rien ne va plus ! Or, du point de vue des processus, c’est exactement la même chose. Voyez la parfaite hypocrisie de nos sociétés. C’est la même hypocrisie qui se manifeste dans la distinction que nous faisons entre les drogues licites, sur lesquelles l’Etat prélève des taxes, et les drogues clandestines. Or, tout le monde sait bien que l’alcool peut, pour certains sujets, être une drogue dure ! Même hypocrisie lorsqu’il s’agit, pour l’Etat, de conserver à « La française des jeux », son monopole !

Cela dit, vous voyez que l’homme est bien plus complexe qu’on ne le pense généralement, et que ne le pensent même certains médiationnistes de l’ « Ecole de Rennes ». Voici ce que je relève sous la plume de deux d’entre eux (Jean-Claude Quentel et Attie Duval), dans un article consacré à « L’autonomie de l’éthique » (revue « Le Débat », n°140, p. 122) : « Le psychopathe, quant à lui, ne parvient plus, à l’inverse du névrosé, à réglementer son désir et il se fait, en quelque sorte, l’esclave de ses pulsions ». Or, il est clair que le névrosé (c’est-à-dire l’inhibé pathologique) ne parvient jamais à la satisfaction, même réglementée, de son désir. Nos deux auteurs confondent l’inhibition (qui est tout à fait normale) avec l’inhibition pathologique (sur ce point, je vous renvoie à mon « Introduction…», p.97). J’ajouterai que nos auteurs confondent le psychopathe, qui a accédé à la norme, c’est-à-dire à la maîtrise de soi fondatrice de la liberté, avec l’aboulique (ou l’amoral congénital), qui, lui, ne peut jamais y accéder. (voyez mon « Introduction… », pages 114-115).  Il ne faut pas confondre détérioration et carence ! Enfin, on se demande quelle idée les auteurs se font de la névrose pour qu’ils écrivent : « La position de Kant peut être qualifiée de névrotique » ! Et quelle idée ils se font du « nihilisme de Nietzsche » (sic) pour le juger « par trop radical ».

Ne me prêtez aucune autre intention que celle de vous mettre en garde contre certains prétendus médiationnistes de l’ « Ecole de Rennes », à commencer par un neurolinguiste, à la mode de Changeux (c’est tout dire !),  nommé Sabouraud. Ce que disait, au fond, Sabouraud à Jean Gagnepain, c’était : « Moi, je forme des internes en neurologie, tranquillement : cela, c’est de la science. Maintenant vous, Jean Gagnepain, apportez-moi votre petit air de culture, faites votre petit baratin, que je pourrais, d’ailleurs, faire beaucoup mieux moi-même ». Cela me rappelle le cas d’une de mes anciennes étudiantes, aujourd’hui professeur de philo en fac, à qui je prêchais la bonne parole et qui m’a répondu : « D’accord, si cela peut me servir dans ma carrière ». Inutile de vous dire qu’un rideau noir s’est immédiatement abattu entre elle et moi !

Eh bien, dans notre université moribonde, nous en sommes là. Comment voulez-vous qu’un neurolinguiste, un « psychologue clinicien » ou un prof de philo, qui vivent de leur sottise, acceptent la Théorie de la Médiation ? Dans tous les cas, vous obtenez une juxtaposition des formations, et c’est le meilleur moyen de ne former personne. C’est-à-dire que se prétendre médiationniste suppose que les universitaires aient vraiment envie d’un changement - que dis-je ?-, d’une révolution. En fait, ils ont surtout envie de garder leurs habitudes, d’être des personnages importants dans notre système universitaire (fût-il mourant), bref, ce qu’ils souhaitent par-dessus tout, c’est l’inertie. Le refus foncier est là. De ce point de vue, on peut dire que, comme Marx, Freud et Saussure, Jean Gagnepain a été trahi par ses héritiers (à part un ou deux).

« Dans ces conditions, me direz-vous, comment faire ? Cela vous oblige à un isolement total ». Personnellement, je n’en ai jamais souffert, mais je comprends qu’il y en ait qui peuvent en souffrir : c’est parfois pénible à vivre, il n’y a pas l’ombre d’un doute. Et après ? L’essentiel est que la Science de l’homme avance !

Et elle avancera, soyez-en sûrs : demain, à Londres, à Pékin, à Barcelone ou à San Francisco, des écoles médiationnistes vont voir le jour : c’est absolument certain !

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août 11

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Vous connaissez sans doute ce que Victor Hugo fait dire à Jean Valjean dans « Les Misérables » : « Une école qu’on ouvre, c’est une prison qu’on ferme ». Eh bien, en dépit de nos nombreuses écoles, nos prisons débordent, preuve qu’il ne suffit pas de lire, chez Corneille :« Je suis maître de moi comme de l’univers », pour accéder à la maîtrise de soi ! Ce serait trop beau ! C’est que Victor Hugo confondait « prof » et « moniteur ». Et dans le domaine qui nous occupera aujourd’hui, vous comprenez toute l’importance de ce monitorat dans le domaine, non plus de la formation du citoyen (plan de la rationalité sociale), mais dans le domaine de ce que l’on appelle la morale, c’est-à-dire de la maîtrise de soi fondatrice de la liberté. 

Il  est certain que c’est une grande difficulté, pour l’éducateur, que d’avoir à faire respecter les règles, tout en laissant à l’enfant un espace suffisant pour l’apprentissage de sa liberté. Tâche très ardue, en vérité, mais qui s’en soucie dans notre système éducatif ? Personne. Il n’existe pas, dans notre société républicaine qui brame à tout vent « Liberté ! Liberté ! », d’école de la liberté. Il serait peut-être grand temps de saisir le problème à bras-le-corps, d’autant que nous vivons dans une société où le laxisme est sensible à tous les niveaux. On ne peut, en conséquence séparer le problème de l’autorité au niveau de l’école du problème de l’autorité au niveau de la famille (je laisse de côté, ici le du problème de l’autorité au niveau du gouvernement : nous l’examinerons la prochaine fois)).

La famille, au fond, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, qu’elle soit ancien modèle ou nouveau modèle, quelle que soit la manière dont elle est définie dans telle ou telle société, est véritablement  le lieu privilégié de l’exercice de l’autorité. Eh bien ! Dans notre société, la crise de l’autorité va de pair avec la destruction de la famille. Voyez les antagonismes de l’homme et de la femme, les divorces, le concubinage, des familles monoparentales, etc. Mais le gosse ne peut accéder à la liberté que dans un cadre qui le contraint (le meilleur éducateur est celui qui contraint le petit à s’opposer à lui-même). Or, actuellement, le cadre ne contraint plus. Combien de familles sont permissives ? Autrefois, à tort ou à raison, peu importe, on recevait une calotte dès qu’on disait « J’ai envie de… » (Maintenant c’est bien terminé !).  C’est dire qu’il y avait un cadre ; aujourd’hui, ce cadre n’existe plus. Or, vous rendez bien compte que cette destruction de la famille, a des conséquences épouvantables : il n’y a plus de distinction des rôles. Autrement dit, s’il n’y a plus cette organisation sociale que suppose, par exemple le principe (sociologique) de l’inceste, il n’y a plus que des mâles et des femelles ! On met les pédophiles en taule, mais ce qu’il faudrait mettre en taule, c’est une société qui rend possible l’existence de la pédophilie. Il n’y a plus de frontières, il n’y a plus de limites, il n’y a plus de règles du jeu. Voilà où nous en sommes. Il ne s’agit pas de dire : « Dans le temps, c’était mieux ! » Pensez donc ! Mais il y avait des règles. N’importe quelles règles, d’une certaine manière, valent mieux que l’absence totale de règles.

En réalité, ce qui est grave, ce n’est pas la « délinquance des jeunes », c’est la délinquance parentale. Si ce qui a craqué ce sont les règles, si ce qui a craqué, c’est non seulement le social, c’est-à-dire les lois qui président à l’organisation du groupe, mais encore les règles de la morale, tout s’effondre, et si tout s’effondre, c’est parce que les adultes ont tout raté, quelles que soient leurs motivations. Souvent ils ne veulent pas faire souffrir leurs petits, ils ne veulent pas les empêcher d’être « heureux » comme les autres. Sans me joindre au chœur des laudatores temporis acti, autrement dit des « réacs », je peux vous assurer que lorsque j’étais enfant, nous étions tous sur le même pied : personne ne pouvait dire si ses parents avaient de l’argent ou pas, si bien qu’entre les gamins, il n’y avait pas de jalousie. Nous ne savions même pas ce qu’était la galette : nous nous en moquions complètement. Autrement dit on ne se comparaît pas les uns aux autres de cette manière là. Et puis nous n’avions aucune exigence : nous attendions les échéances. A Noël, quand on voit actuellement les gens, croyants ou pas croyants, qui se ruinent en cadeaux pour leurs enfants ! Or la gâterie des enfants, voilà qui a tout détruit. Et de qui est-ce venu ? Des adultes qui avaient, par enfants interposés, honte de voir que leur enfant n’était pas au « niveau socio-économique » de l’enfant de l’autre. A ce moment-là, c’est bien l’adulte fragilisé qui fait l’adolescent délinquant. Je ne veux pas dire du tout qu’il n’y a pas de « canailles » dans la jeunesse. Mais si véritablement notre âge a la responsabilité de fabriquer cette jeunesse, eh bien, nous avons non seulement l’école que nous méritons, mais encore la jeunesse que nous méritons (nous nous la sommes fabriquée), si bien que, le plus souvent, ce ne sont pas « les jeunes » qui sont vicieux, c’est nous qui ne sommes bons à rien. Nous avons été, non pas trop tolérants, mais nous avons voulu être aimés de nos enfants. Mais soyez certains qu’ils ne nous aiment pas davantage ! Ils nous aimeraient peut-être, même mieux, si nous les avions rendus capables de se dominer eux-mêmes.

Dans ces conditions, ce qu’il faudrait généraliser, c’est l’Ecole des parents, mais qui soit une Ecole de l’autorité (à ce compte, il faudrait beaucoup plus une véritable Ecole des parents qu’une école des enfants). Il faut que les parents apprennent à contraindre leurs enfants, par le jeu du licite et de l’illicite, à développer en eux leur capacité d’autocensure. Autrement dit il ne s’agit pas de faire suivre à son enfant des cours de morale, mais il s’agit de le contraindre à s’éduquer moralement. Comment ? En lui donnant le sens de l’interdit : il y a des comportements inacceptables (peu importe lesquels). Or aujourd’hui, n’importe quel gosse a l’impression, du moment que c’est licite, c’est légitime. Mais vous savez bien qu’il y a des méfaits que la loi ne condamne pas et qui ne sont absolument pas légitimes du point de vue du contrôle de soi. Tant que l’on n’aura pas intégré cette vérité dans l’éducation des enfants, on ne fera pas de l’homme. A l’enfant, on apprendra peut-être à parler d’une manière (plus ou moins) distinguée, à travailler (peut-être) comme un chef, mais - bon sang de bonsoir ! - il faut être capable de se travailler soi-même et de se tenir en mains, tout simplement parce qu’être homme, c’est d’abord être libre à l’égard de soi-même. Autrement dit dans l’institution et la formation quelles qu’elles soient, ce qui serait le plus important, ce n’est pas telle ou telle matière, c’est la discipline. L’enfant peut bien tout ignorer du reste, ce qu’il faut lui faire acquérir, pour pouvoir devenir un homme libre, c’est la discipline, qu’elle soit fondée ou pas. Qu’on lui dise « Lèche le plafond, même si tu ne peux pas ! » ou n’importe quoi, il s’agit, à ce moment là de le contraindre à une discipline dont il sente la gratuité (la même gratuité qui caractérise l’exploit sportif). Dès qu’il sera adulte, il en rira avec vous et, s’il n’est pas complètement stupide, il vous sera reconnaissant d’avoir voulu le contraindre, mais comme un kinésithérapeute vous contraint, pour votre bien, à faire des mouvements complètement idiots. Voilà quelle devrait être la préoccupation numéro un des parents.

Il faut donc réinventer la morale, et d’autant plus que les problèmes auxquels nous sommes confrontés et auxquels personne ne sait répondre, ce ne sont plus des problèmes économiques ni politiques, ce sont, comme on dit des « problèmes de société » - problèmes qui  sont, la plupart du temps, ceux d’une nouvelle morale : la drogue, l’eugénisme, l’euthanasie, le clonage, l’environnement, etc. Qu’est-ce, à ce titre, que l’écologie,  sinon le déplacement au plan sociologique - ou scientifique - de problèmes moraux ? On va jusqu’à parler du « droit des animaux », ce qui est, pour le moins, une expression complètement farfelue, car rien n’indique, jusqu’à preuve du contraire, que l’animal puisse devenir « sujet de droit » (ou alors, comme le disait déjà Tocqueville, il conviendrait de lui accorder aussi le droit de vote !). Or, il va falloir tout de même prendre en compte ces formulations ridicules, car elles sont le signe que, dans une période comme la nôtre où on l’a complètement occultée, la morale réapparaît sous la forme d’un « retour de refoulé ». Nous n’y couperons pas : ou bien nous réinventerons la morale, ou bien le pouvoir retournera aux mains des curés, comme nous voyons déjà dans certains pays comme l’Iran, l’Afghanistan, etc.

Cela dit, il ne s’agit pas de revenir à l’autoritarisme d’antan : l’éducation à la liberté, est impossible si l’on confond la vertu avec l’ordre et la discipline. On parlait hier de la « vertu de l’ordre », et de la « vertu de la discipline ». Dans ces conditions, moralement, que faisait-on ? Eh bien ! Les éducateurs avaient tendance à pratiquer le dressage, tout simplement parce qu’ils voulaient la paix : ils ne cherchaient pas à former chez l’autre la capacité de se contrôler soi-même, de se dominer, mais ils se faisaient ses  dominateurs et ils le dressaient. La stabilité paraissait alors comme le fin du fin de la moralité : dans la mesure où l’ordre était réalisé, les enfants étaient « sages » - « sages comme des images » ! -, c’est-à-dire qu’ils ne venaient plus enfreindre la discipline.

C’est plus grave que tout, dans la mesure où, dans ces conditions, ce que l’on tue alors, c’est l’initiative. Pensez à la discipline militaire du : « Je ne veux pas le savoir ! ». A la limite, vous arriverez à former des « SS », les mêmes que ceux-là qui, accusés à Nüremberg, plaidaient pour leur défense : « Nous avons obéi aux ordres ! ». Mais il n’y a pas que l’ordre militaire qui est concerné : ce peut être l’ordre religieux ou, bien entendu, l’ordre scolaire. Or, s’il n’y a pas d’éducation de l’initiative, autrement dit de la liberté, comment voulez-vous fabriquer de l’homme ? Vous fabriquerez peut-être des gens ordonnés, mais stupides (« bêtes et disciplinés »).

Vous voyez que l’autoritarisme d’hier ne vaut pas mieux que le laxisme d’aujourd’hui. En passant de l’un à l’autre, nous avons seulement changér de pathologies, nous sommes passés des névroses, à quoi ?

J’ai évoqué, tout à l’heure la pédophilie, mais, en réalité, il n’y a aucune différence entre un voyou qui donne un coup de couteau à son prof, un pédophile et un banquier. Qu’ont-il en commun ? D’être des gens à la fois amoraux et irresponsables. Comment, dans ces conditions peut-on les juger ? Les juges sont constamment en présence de crimes que le Droit n’a pas prévus, si bien qu’ils ne savent plus quoi faire. Hôpital ou prison ? Certains disent : « Prison ! ». Mais à quoi bon, puisque ces gens ne sont pas amendables, n’étant pas accessibles à la sanction (car pour être accessible à la sanction, il faut avoir le sens de la faute, ce que leur interdit leur amoralité). « Hôpital ! », disent d’autres. D’accord, mais alors de quoi souffrent ces gens-là ? Les experts psychiatres, auprès des tribunaux, racontent  n’importe quoi, tout simplement parce qu’ils ne savent rien de ce que l’on appelle l’amoralité.

En fait, l’amoralité résulte, soit d’une éducation à la liberté complètement ratée, soit d’une détérioration (sans doute génétiquement programmée) de la pulsion, soit, encore, cette amoralité résulte purement et simplement d’une carence (peut-être, elle aussi, génétiquement programmée) de l’acculturation de la pulsion. Mais, dans les trois cas, cette amoralité est assez difficile à déceler. Prenez n’importe quel banquier : il y a toutes les chances qu’il ne présentera aucune particularité chromosomique, ne souffrira d’aucun trouble des humeurs, que son inconscient ne connaît pas de tourment particulier. Il a, généralement, pour seul défaut d’être d’une effroyable normalité. Bien sûr ! On observe très souvent qu’un malade, dans sa réalité clinique présente non pas son trouble, mais la compensation de ce trouble, autrement dit l’autodéfense de son trouble. Transposez dans une médecine plus imaginable : supposez que vous ayez un trouble organique, quel qu’il soit. Eh bien, votre tension monte, ou bien votre température monte, etc. Or, pour beaucoup de gens, c’est une maladie d’ « avoir de la température » ou d’ « avoir de la tension », comme ils disent, c’est-à-dire d’avoir une hyperthermie ou une hypertension. Mais, la plupart du temps, pour une personne qui a une mauvaise circulation sanguine, une tension élevée est un moyen pour l’organisme de se défendre et de faire circuler le sang quand même. Il ne faut pas prendre pour maladie ce qui n’est jamais que défense normale. Eh bien, en ce qui concerne les phénomènes dits « mentaux », c’est exactement pareil. Chez le malade dit « mental », il y a tout un ensemble de compensations du trouble, c’est-à-dire des phénomènes qui sont normaux dans son cas. Il est, bel et bien, normal, mais « hyper-normal »,  monstrueusement normal, si l’on peut dire. Dans le cas de notre banquier, comme dans celui de tous les êtres amoraux, cette compensation se traduit par une hyper-sociabilité. Alors, est-ce que notre banquier est pathologique ? Non, et cependant il n’est pas normal.

Mais s’il n’est pas pathologique, qu’irait-il faire dans un hôpital ? Vous voyez les problèmes que ces non-responsables et non-coupables peuvent poser à la Justice ! Il ne s’agit pas pour nous, bien évidemment de trancher le dilemme « Hôpital ou prison ? ». Il s’agit simplement de montrer que ce qui est donné à voir, dans l’amoralité, n’est pas ce qu’on peut observer. Ce qui est donné dans l’amoralité, très fréquemment, c’est la compensation typique du cas, parce qu’elle est descriptible, plutôt que la réalité pathologique du même cas. Dans le « cas » de notre banquier, il est vrai qu’il n’est pas immoral, dans la mesure où il n’est affecté d’aucune névrose et d’aucune psychopathie. Vous pouvez conclure qu’il est parfaitement amoral. Vous voyez qu’il ne faut pas confondre, l’amoralité et l’immoralité. Mais il y a peut-être un symptôme qui permet de distinguer l’être immoral de la personne amorale. L’amoral, lui, n’éprouve aucune souffrance (à la différence de l’être immoral). Soyez certains qu’un pédophile n’a aucun état d’âme ! Un SS non plus. Mais s’il y a manifestation de souffrance, cette souffrance est-elle simulée ou non ? Autrement dit, a-t-on affaire, en même temps à un pervers ? J’arrête ici. Le questionnement pourrait être (presque) infini, dans la mesure où, comme vous le voyez, le « malade » dans sa réalité clinique, est infiniment plus compliqué que la maladie. La maladie est bigrement plus simple que le malade, parce que le malade est un complexe avec toutes les réactions que sa pathologie provoque. Mais vous comprenez que la fameuse parole : « Il n’y pas de maladie, il n’y a que des malades », c’est vrai dans un sens, c’est faux dans l’autre. Tout dépend de ce que l’on cherche : avez-vous des préoccupations thérapeutiques, ou bien nosographiques ? Pour un thérapeute, le malade est un complexe : ce malade peut avoir une grippe, une psychose et un cor au pied. Mais si vous faite de la nosographie, vous distinguerez les choses. En réalité, privilégier le malade par rapport à la maladie, ou la maladie par rapport au malade est une erreur, parce que les deux sont nécessaires. Seulement on ne s’intéresse pas obligatoirement à la même chose en même temps.

Reste que, dans le cas de l’amoralité, il y a  tout un fouillis de processus qu’il convient de débrouiller. Ce n’est pas demain la veille qu’on parviendra à le faire. Pourquoi ? Parce que de ces pathologies de la « volonté », au fond, tout le monde s’en moque. Encore faut-il comprendre pourquoi, car jamais on ne se moque de quelque chose sans motivation. Si on s’en moque, c’est en raison des pressions d’un système de pensée dominant qui, généralement, occulte tel ou tel type de réalité, tout simplement parce qu’il « dérange » : prenez l’affaire d’Outreau, par exemple. Il est tout à fait significatif qu’à son propos on n’ait parlé que des dysfonctionnements de la Justice, en occultant totalement que cette « affaire » résultait tout bonnement de la projection sur certains enfants de la mythomanie d’une « bonne » mère de famille. Je ne défends pas le juge d’instruction concerné, mais enfin, où est la vraie coupable ? Et vous trouverez d’autre cas de cette relation éducative malade, sans aller chercher bien loin : il vous suffit d’allumer votre poste de télévision !

Eh bien, s’agissant de l’amoralité, sa prise en compte « dérange » doublement. D’une part, parce que notre système a créé des  pseudosciences qui ont servi d’alibi à l’impuissance des psychiatres à poser les pathologies de la « volonté » : je veux parler ici de la caractérologie ou de la criminologie. Mais il  y a une seconde raison, beaucoup plus importante qui tient au fait que la société, par le biais de la cellule familiale, donc par le biais de l’éducation, joue, dans ces troubles, un rôle épouvantablement pathogène. Ce n’est pas que la famille soit la cause des troubles, mais il n’empêche que la famille est un milieu qui peut les favoriser plus que d’autres.

Et je conclurai en vous disant que la crise de la famille, celle de l’école, celle de la société, n’est qu’une seule et même crise : une crise de l’exercice de l’autorité (l’art de gouverner), cette autorité ne pouvant être fondée que sur le plan moral. De même, en effet, qu’il ne faut pas confondre la liberté, qui relève de la morale avec son exercice (l’autonomie) la crise de l’autorité est le versant moral d’un problème qui est aussi sociologique : sociologiquement, il s’agit d’une formidable crise de la paternité crise dont je vous ai parlé il y a quelques années. par ailleurs. Comme je vous le dis souvent : tout se tient !

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