juil 30

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Aujourd’hui, c’est par une définition que je commencerai, celle de la langue comme lieu de la contradiction dialectique de l’appropriation et de l’échange linguistiques, afin de bien marquer, d’entrée de jeu, le changement complet de perspective qu’il nous faut opérer par rapport à ce que je vous ai dit lorsque j’ai tenté d’apporter une réponse à la question « Qu’est-ce que penser ? ». Nous passons, en effet, de l’analyse de ce qui, dans le langage relève de certains processus cognitifs (totalement implicites) que nous avons étudiés, à ce qui, en lui, relève entièrement de la sociologie, c’est-à-dire de la contradiction permanente (et tout aussi implicite) de la divergence et de la convergence (que désormais vous connaissez bien) constitutive de la personne. J’ajouterai que cette différence entre langage et langue, personne ne la fait. Et pourtant, l’anthropologie de Jean Gagnepain a prouvé que les deux plans de rationalité (rationalité verbale et rationalité sociale) étaient, cliniquement, tout à fait autonomes.

Je commencerai par illustrer cette opposition dialectique en partant de l’existence des langues. Rappelez-vous : pourquoi, vous disais-je, alors que tous les dauphins du globe parlent le « delphinien », si l’on peut dire, tous les hommes ne parlent-ils pas l’ « anthropien » ? Tout simplement parce que les dauphins - comme tous les autres animaux - cherchent à « communiquer » entre eux, tandis que ce qui caractérise l’homme, c’est précisément le refus de ce que l’on appelle, en langage courant,… la « communication » ! Il faut comprendre, en effet, qu’il n’y a homme qu’à partir du moment où il dit à l’autre : « Je ne suis pas toi », c’est-à-dire, vous le savez, que nous commençons par creuser nous-même un fossé entre nous et notre voisin, fossé qu’il nous faut bien, ensuite, combler, sous peine de rester condamnés à l’idiotisme, au sens étymologique du terme (l’idiotès, en grec ancien, est celui qui reste enfermé dans sa singularité). Autrement dit, il nous faut en permanence nous traduire, traduction qu’il faut tenir pour modèle de toute véritable communication.

Cela dit, si vous admettez cette  opposition dialectique de la divergence et de la convergence, que peut-on bien appeler « une » langue ? N’allons pas chercher bien loin un exemple.

Ce soir, nous sommes censés nous exprimer dans une même langue que nous sommes convenus d’appeler « le français », c’est-à-dire que nous utilisons un certain parler et que nous nous référons à une certaine doxa, c’est-à-dire à un certain savoir (au sens le plus extensif du terme) les deux étant indissociablement liés (exactement comme le sont, s’agissant du signe, le signifiant et le signifié). Je commencerai cependant par les distinguer pour la commodité de l’analyse.

En ce qui concerne le parler, il est clair qu’il n’a rien d’homogène, mais qu’il constitue un ensemble hétérogène dans les trois dimensions de notre « situation au monde », c’est-à-dire à la fois dans le temps, dans l’espace et dans le milieu (au sens social du terme, bien entendu).

Dans le temps, il est évident que le parler que nous utilisons aujourd’hui pour nous exprimer n’est plus celui de Molière, ni, à plus forte raison, celui de Montaigne, et encore moins celui dont on usait au Moyen Age. Et il n’est certainement pas, non plus,  le parler français dans lequel, demain, s’exprimeront vos enfants.

Dans l’espace, d’autre part, il est aisé de constater que notre français est plein non seulement d’anglicismes, comme on l’a assez remarqué, mais aussi d’emprunts faits à de nombreux autres parlers que l’anglais : l’arabe, l’espagnol, l’italien, par exemple, sans même mentionner le latin et le grec, baptisés « langues mortes », mais qui, chez nous, n’en restent pas moins extrêmement vivaces : à preuve, en français, il n’y a pas moyen de dériver sans parler grec et latin (cheval, équestre et hippique) !

Socialement, enfin, on voit toute la différence existant entre le français d’un académicien qui, s’adressant à une dame du monde, la salue d’un : « Mes hommages, chère madame », et celui du voyou qui la gratifiera d’un « Salut, la môme ! », ou, encore, entre le parler de tel qui « se rend chez le coiffeur » et celui de tel autre qui « va au coiffeur », et ainsi de suite (les exemples ne manquent pas !).

Cela dit, parler ne suffit pas encore pour dialoguer. En permanence, l’interlocution (qu’il ne faut pas confondre avec la locution) se réfère à un patrimoine constitué, d’idées reçues, d’opinions, de lectures journalistiques, scientifiques, littéraires, etc., patrimoine, lui aussi, parfaitement hétérogène dans le temps, l’espace et le milieu (c’est-à-dire variant pour chacun d’entre nous en fonction de son éducation, bien sûr, mais aussi de son métier, de ses curiosités, etc.) : voilà la doxa. Autrement dit, si je prononce, par exemple, le mot « structure », chacun d’entre vous interprétera spontanément ce mot d’une manière différente selon qu’il aura, ou non, reçu une formation en linguistique, en architecture, en physique atomique, etc. Cela signifie que, lorsque nous dialoguons en français, nous ne créons pas spontanément du savoir. Au mieux, nous contribuons à un savoir, mais, dans la plupart des cas, nous citons ou récitons ou, encore, célébrons (cela c’est la « littérature ») un savoir déjà utilisé, savoir que, de manière tout à fait significative, les Anglais appellent lore (qui a servi à former le mot « folklore »), et que les Allemands appelle Lehre (c’est-à-dire le savoir transmis par enseignement). Certains, chez nous, ont parlé de « mentalité », et d’autres de « civilisation », comme nos professeurs de langues qui, s’étant naguère aperçus que s’exprimer dans une langue n’était pas seulement la parler, mais encore dialoguer, se sont baptisés « professeurs de langues et civilisations ». L’intention était loin d’être blâmable, certes, mais la naïveté était bien grande qui consistait à mettre le parler d’un côté, et la doxa  de l’autre, laissant penser qu’il y a là deux réalités différentes qu’il s’agirait de mettre en rapport (quel rapport, au juste ?). Les deux, comme je vous l’ai dit, sont absolument indissociables.

Cela dit, nous avons bien le droit d’employer le mot « langue » au singulier, à condition d’y voir une entité politique, c’est-à-dire une entité résultant de la permanente réduction de l’écart existant entre la tendance à l’appropriation singulière d’un parler et d’une doxa (que cette appropriation soit celle de deux interlocuteurs, d’un petit groupe ou d’une vaste communauté, peu importe) et le partage de ce parler et de cette doxa, leur échange, leur mise en commun, autrement dit leur communication, au sens propre. Cette réduction politique, si vous voulez, est celle de l’écart entre l’idiotisme du schizophrène et le consentement du paranoïaque à toute parole émanant de son interlocuteur, quels que soient les propos qu’il tient, écart, donc, entre l’hétérogénéité absolue et l’homogénéité tout aussi absolue. Mais ce qu’il faut bien voir, ici, c’est que ces deux pôles, sauf blocage pathologique sur l’un des deux, existent en permanence chez tout sujet parlant dans le phénomène de la communication verbale. L’espace social de l’interlocution est un permanent va-et-vient entre ces deux pôles.

S’explique, du même coup, le fait que toute langue se trouve soumise aux deux « visées » politiques antagonistes (le conservatisme et le progressisme), qui tentent de résoudre la dialectique de la divergence et de la convergence, soit dans le sens de la convergence, soit dans le sens de la divergence.

D’un côté, on réduit l’hétérogénéité temporelle, spatiale et sociale des parlers et des savoirs dans le sens de l’homogénéité, en imposant une langue dans laquelle seuls quelques-uns s’expriment : chez nous, ce sont les habitants de l’Ile-de-France, voire, les Parisiens (« Il n’est bon bec que de Paris » disait déjà Villon). Et cette réduction se fait aux dépens de toutes les divergences internes, de quelque origine qu’elles soient, et c’est ainsi que le provençal ou le breton, par exemple, se trouvent exclus comme « patois ». Voilà la politique conservatrice, sinon réactionnaire (qu’elle soit de droite ou de gauche : pensez à Jules Ferry !), et comme on nie la variété des parlers et des savoirs, on peut dire : « Voilà le français ! ». Cette politique, bien sûr, ne peut jamais arriver à la pureté parfaite, puisque nous avons vu que s’exprimer dans une langue supposait l’appropriation singulière que nous faisons du signe, donc de la divergence : c’est une pureté de chat de gouttière ! On tente, néanmoins, d’ « arrêter », au sens quasi juridique du terme, un parler et une « littérature », ce qui donnait hier, chez nous, le dictionnaire de l’Académie française, la  Grammaire du bon usage de Grévisse, ainsi que, de mon temps, le fameux « Lagarde et Michard », véritables institutions destinées à nous donner l’illusion d’une homogénéité interne du français.

De son côté, que fait la politique progressiste (qu’elle soit de droite ou de gauche) ? Exactement l’inverse : elle prône une extension dans le temps, l’espace et le milieu du statut de langue à tous les parlers et à tous les savoirs. Cette fois, c’est Babel : en poussant à la limite, il y aurait autant de langues que d’individus. Non seulement on étudierait le « parler marseillais », pour reprendre le titre d’un ouvrage que vous devez connaître, mais on verrait des universitaires faire des thèses sur la langue du Marseillais vivant de la pêche, habitant près du Vieux Port et âgé de soixante ans ! En réalité, de même que la politique conservatrice est bien obligée de tolérer certaines divergences, la politique progressiste ne saurait jamais faire valoir ses revendications au point que chacun puisse avoir sa langue et que sa langue puisse toujours être reconnue… Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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mai 18

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Pour préparer cette causerie, j’ai ouvert le Petit Robert, et j’ai  pu lire, à l’entrée « esthétique » le début de définition suivant : « science du beau… ». J’ai  immédiatement cessé ma lecture, parce que  dans ces seuls trois mots s’exprimaient suffisamment clairement l’imposture de l’Esthétique, que je considère, pour ma part, comme la fausse science d’un faux objet.

Faux objet, parce que ce que l’on appelle « le beau » est absolument insituable scientifiquement : on parle d’un beau poème, d’une belle voiture, d’un beau geste, d’un beau coucher de soleil, etc. Cela ne veut pas dire du tout qu’il n’y a pas à réfléchir sur  le beau, mais aujourd’hui j’écarterai l’examen de cette question pour ne parler que de l’Esthétique comme fausse science. Fausse science, pourquoi ? Tout simplement parce que, s’agissant de l’art, l’Esthétique n’explique rien. Nous sommes immédiatement renvoyés à la question : qu’est-ce donc qu’expliquer ? Et c’est à cette question qu’en bonne méthode je vais commencer par répondre.

Vous savez peut-être qu’il n’existe que deux principales perspectives explicatives : expliquer, c’est toujours ramener un phénomène à son principe, mais le principe - faites ici bien attention -, est à  comprendre soit comme modèle logiquement antécédent et chronologiquement contemporain du phénomène observé, soit comme origine, c’est-à-dire un principe logiquement de même type que le phénomène observé, mais chronologiquement antérieur à lui. Je vais tout de suite vous donnez un exemple. Considérez un oiseau perché sur une branche. Soudain, hop !… le voilà envolé. Eh bien, l’explication est double. Première explication : pourquoi cet oiseau s’est-il envolé ? Parce qu’il a entendu un coup de fusil. Pourquoi a-t-il entendu un coup de fusil ? Parce que Monsieur Dupont est allé à la chasse. Pourquoi Monsieur Dupont est-il allé à la chasse ? Parce qu’il en avait plein le dos des querelles que sa femme lui cherchait, etc. (et vous vous rendez bien compte que l’on peut ainsi remonter jusqu’à la scène de ménage originelle - c’est le cas de le dire ! - celle d’Adam et Eve). Deuxième explication : pourquoi l’oiseau s’est-il envolé ? Parce qu’il est capable de vol.  Pourquoi est-il capable de vol ? Parce qu’il a des ailes. Pourquoi a-t-il des ailes ? Parce qu’il faut qu’il assure sa sustentation dans l’air. Pourquoi doit-il se sustenter dans l’air ? Parce que, étant donné la gravité terrestre et la densité de l’air…etc. Donc, d’une part, explication par l’antériorité chronologique de l’origine, ou bien explication par l’antécédence logique du modèle.

Cela étant, je vais, dans un premier temps, vous parler, s’agissant de l’art, de l’explication par origine. Dans un second temps, j’aborderai la question, dans le même domaine bien évidemment, de l’explication par modèle. Et je terminerai, dans un troisième temps, en vous proposant quelques pistes de réflexion. Donc, d’abord, l’explication par origine.

Qu’a donné cette explication par origine dans nos facs de Lettres ?  L’Histoire de l’art. Qu’est-ce que cela veut dire, sinon que l’on n’a fait qu’ajouter une obscurité à une autre ?  De fait, l’Histoire de l’art n’explique rien, pour deux raisons. La première tient au fait que cette discipline n’a pas su distinguer l’art (au singulier), et les styles (au pluriel), comme lorsqu’on dit : « style roman », « style gothique », « style baroque », etc. La seconde raison tient au fait que, faute de disposer d’une théorie de l’histoire correcte et appropriée, théorie qui permettrait d’élucider, par exemple, des concepts comme ceux d’interaction, d’interférence, d’influence, d’emprunt…, elle tourne au catalogue chronologique. Vous voyez que l’on peut tout reprocher à l’Histoire de l’art, parce qu’elle ne définit ni l’art, ni l’Histoire. Il faut le faire !  N’ayant défini ni son objet, ni sa méthode, on comprend qu’elle soit condamnée à un encyclopédisme totalement vain.

De même, si vous ouvrez une « Histoire de la littérature », aussi volumineuse soit-elle, vous n’apprendrez rien non plus sur ce que certains cuistres appellent la « litterarité ». Pas plus que, si vous ouvrez une « Histoire des religions »… Tenez, j’ai une très bonne amie (elle est peut-être là ce soir), qui s’échine à lire du début jusqu’à la fin un énorme ouvrage de Mircea Eliade intitulé Histoire des croyances et des idées religieuses. Evidemment, elle atteint un âge où ces questions-là, ça commence à vous travailler ! Mais alors là ! L’ouvrage couvre en deux ou trois mille pages, le monde entier (je dis bien le monde entier), depuis l’ « Age de pierre » jusqu’à nos jours. C’est d’une érudition à tomber à la renverse : ce gars-là sait tout ! Absolument tout ! Alors je lui ai dit : « Mais ma pauvre chérie, avant de finir la lecture de ce machin-là, tu ne seras plus de ce monde ! Lis plutôt une ou deux lettres de Mère Teresa : elles ont été traduites en français». Rien à faire. Elle m’objecte : « Je me cultive ». Moi, je veux bien ! Reste, je vous en fiche mon billet, qu’elle ne saura jamais ce qu’est une croyance ou une idée (religieuse ou pas, peu importe ici).

Revenons à nos moutons. Ce qu’il y a, en revanche, d’intéressant, dans les facs de Lettres, c’est la formation reçue par les étudiants en « arts plastiques » (c’est relativement nouveau). Que signifie l’expression, sinon que les facs de Lettres ont fini par admettre que « Tout de même, dans l’art, il y a un peu de technique, un peu de manipulation, il ne faudrait pas l’oublier, etc. » ? Dans ces conditions, vous voyez que l’existence des « arts plastiques » est le signe d’une sorte de repentir qui dédouane un peu les profs d’Histoire de l’art et les profs d’Esthétique de négliger la technique. Et puis il fallait bien prendre en compte, au moins un peu, les « manips » pour former ceux que, de mon temps, on appelait les profs de dessin. Il n’en reste pas moins vrai que la formation en arts plastiques reste une parente pauvre, parce que, comme vous le savez tous, ce qui compte, en France du moins, c’est le baratin.

Plus vous savez baratiner, plus vous gravissez d’échelons sur l’échelle de Jacob des grades et des traitements ! Tout en bas, il y a (on l’oublierait presque !), les artistes. Ils ne sont pas bien gênants, eux, parce qu’ils ne savent pas causer, il font. Et c’est vrai : l’expérience me l’a appris. Lorsque j’étais tout jeune adulte, Aimé Maeght s’était un peu intéressé à moi parce que j’avais fait quelques barbouillages, et il m’a présenté, dans sa galerie, à Giacometti, Miro, Braque (j’en passe et des meilleurs). Eh bien, vous ne pouvez pas imaginer la crétinerie intellectuelle de ces gens là ! Affligeant, mais tout à fait normal : causer de leur art n’est pas leur truc. Ils font, et cela, croyez-moi, c’est une sacrée paire de manches (et puis ce n’est pas donné à tout le monde). Ce que je voulais simplement vous dire, c’est qu’il y a des gens, comme les artistes, chez qui le faire dépasse infiniment la capacité d’expliquer ce qu’ils font, et qui le font très bien. Autrement dit, ce n’est pas parce que quelqu’un n’est pas capable de vous expliquer ce qu’il fait (il sera un très mauvais prof !) qu’il ne peut pas vous montrer comment il fait. Voilà pourquoi, de mon temps, lorsque l’on s’adressait à un artiste, on disait « Maître ». Ce n’était pas du tout de la flagornerie : on disait « Maître » comme, dans le corporatisme, on parlait de « Maître artisan ». Eh bien, que faisait-il, ce Maître ? Il montrait, en silence, au compagnon, ce qu’il savait faire, et celui-ci, peu à peu « ap-prenait », c’est-à-dire « prenait » de ce maître  une pratique.

Donc, plus on baratine, plus on monte. Les artistes, tout en bas (Ah ! Si on pouvait s’en passer !). A l’échelon juste au-dessus des artistes, vous avez les plasticiens, qui causent tout de même un peu. Mais comme ils travaillent, ils ont donc plutôt tendance à causer de ce qu’ils font, eux aussi. A l’échelon au-dessus, les Historiens de l’art, qui ne font plus rien que jaser, et le point culminant, c’est ce que j’appellerais l’ « Esthétique transcendantale » à la Malraux. Là on est en plein nirvâna, c’est le délire mystique, c’est-à-dire qu’on déraille complètement. Et cela, en général, c’est pour les philosophes, qui sont les virtuoses de ce genre de sport.

Voilà pour l’explication « littéraire » par origine. J’en viens, maintenant à l’explication par modèle. Là, je serais beaucoup plus court. Pourquoi ? Parce qu’aucun penseur, à la date d’aujourd’hui, n’a jamais modélisé, ne serait-ce qu’un petit domaine de l’art… sauf un ! Croyez bien que j’ai énormément lu sur l’art (beaucoup trop, à vrai dire !). Eh bien, le seul livre d’Esthétique qui m’ait réellement apporté quelque chose, est l’ouvrage de Pierre Schaeffer, un polytechnicien (ce n’est pas un hasard !), qui a consacré sa vie entière à essayer de modéliser, c’est-à-dire à proposer une théorie scientifique, de la musique. Il est décédé il y a une dizaine d’année, et son livre, dont la première édition, au Seuil, est de 1966, s’intitule Traité des objets musicaux. Eh bien, ce qu’il faudrait, c’est arriver à parler d’un tableau, par exemple,  en termes aussi précis et techniques que ceux qu’emploie Schaeffer pour parler de la musique. Tout, absolument tout, est à faire ! Il faut même commencer par acquérir, voire forger, imaginer totalement un vocabulaire nouveau pour parler scientifiquement non seulement de la musique, mais encore de la peinture, de la danse, de la sculpture, etc. Nous sommes devant une tâche absolument colossale, et susceptible de mobiliser des générations et des générations de chercheurs ! J’ai employé l’expression « parler scientifiquement » pour désigner quoi ? Tout simplement ce que l’on appelle, dans les sciences dites « de la nature », la théorie. A quoi sert une théorie ? A voir clair, ni plus ni moins. Vous savez peut-être que le mot « théorie » vient d’un verbe grec theamai qui signifie « voir » et qui a donné, en français, le mot « théâtre » (theatron, en grec).

Cela dit, j’en arrive à la troisième partie de mon exposé, à savoir celle dans laquelle je vais vous proposer quelques pistes de réflexion. Je partirai d’une remarque sur le caractère fondamentalement abstrait de l’art. Généralement, on ne parle d’abstraction qu’en matière de cognition (de logos). Or, ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’abstraction n’est pas qu’une affaire de logique : c’est aussi une affaire de technique. Il n’y aurait pas d’art si nous n’avions pas la faculté d’abstraction technique, et c’est  pourquoi tout art est abstrait. L’« art concret » n’existe pas, si bien qu’il n’y a pas plus de « musique concrète » qu’il n’y a de « danse concrète », de « peinture concrète », etc. Platon, Kant et Hegel avaient bien repéré que l’art est abstrait : ils le liaient à l’intelligible, et ils avaient totalement raison. Mais le malheur est que, pour eux, l’intelligible, c’était du logos, c’est-à-dire du verbal, du langage, ou encore du jugement. Automatiquement, cette réduction de la raison au logos les a fourvoyés, parce qu’ils n’ont pas compris qu’il existait, chez l’homme une rationalité technique. Ce n’est donc pas la peine de les lire !

Pour découvrir le caractère abstrait de l’art, il vaut mieux étudier les dessins d’enfants d’une classe maternelle. Mais pour que l’on s’y intéresse, à ce dessin d’enfant, il a fallu attendre la mise à l’air des procédés de la peinture effectuée par les surréalistes, c’est-à-dire cette période de l’art moderne où l’art n’était plus asservi à la ressemblance. Cela a libéré tout le monde. Mais ce qu’il faudrait saisir, c’est pourquoi le dessin du gosse est nécessairement et tout de suite, spontanément, abstrait. Seulement, comme on ne veut pas prêter la capacité d’abstraction à l’enfant, on refuse de croire qu’il est rationnel et verbalement, et techniquement. Personnellement, je crois qu’il faut se pencher sur le dessin d’enfant pour étudier, sur le vif, l’abstraction technique. Seulement, pour cela, il faut faire de ses productions un objet d’étude et non un objet d’admiration. Nous avons tous tendance, dans la mesure où ce sont nos petits chéris qui font cela, à les mettre au musée. Même dans les écoles, les chefs-d’oeuvre se visitent. C’est le  « Musée imaginaire » ! Et je rapprocherais volontiers le dessin d’enfant de la caricature. On dit : « La caricature ? Art mineur ! ». Absolument pas ! La caricature, comme le dessin d’enfant, suppose une sacrée analyse ! Analyse de quoi ? Tout est là, et il y des thèses à faire sur la question. Mais vous vous rendez bien compte de l’abstraction de la caricature. Une caricature est presque aussi abstraite qu’un tableau comme La Joconde, qui représente peut-être, dans toute la peinture occidentale, le comble de l’abstraction !

Bien sûr, il faut aller infiniment plus loin. Quand, par exemple, un mathématicien voit une pomme, Qu’est-ce qui retient son attention ? C’est la sphère géométrique. Mais c’est aussi ce qui intéresse Cézanne ! C’est-à-dire que l’abstraction est exactement du même ordre. Le mathématicien et le peintre ne traitent pas la sphère de la même manière, c’est entendu, mais ils sont également abstraits. Autre exemple, prenez la haute couture. Quand vous voyez un défilé de mannequins, vous vous dites : « Ce n’est pas possible ! Jamais les femmes ne porteront ça ! ». Pardi, ce n’est pas fait pour ! C’est-à-dire que le coup d’œil du grand couturier - Christian Lacroix, par exemple -, est un coup d’œil géométrique exactement comme le coup d’œil de l’artiste peintre. Ce qu’il saisit, là-dedans, ce n’est pas la femme, dont il se moque éperdument. Une robe confectionnée par un artiste en haute couture n’est pas faite pour être portée, de même que les pommes de Cézanne ne sont pas faites pour être croquées. Autrement dit ce qui intéresse Christian Lacroix, c’est une géométrisation du corps, exactement comme dans l’architecture, nous avons une géométrisation de l’habitat. D’ailleurs, est-ce un hasard si « habit » et « habitat » sont deux mots tout à fait apparentés ? (Il n’est certainement pas fortuit qu’au mot latin habitus, signifiant « manière d’être », correspondent nos deux mots en français). Bref, la robe « haute couture » et le Parthénon, c’est strictement du pareil au même ! Avec Jean Gagnepain, appelons « figure », presque au sens géométrique du terme, ces deux types d’objet d’art…Pour lire la suite de cette causerie, commander le livre.

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